mercredi 15 septembre 2021

Le passeur - Lois Lowry

Le passeur, Lois Lowry

 Editeur : l’école des loisirs

Nombre de pages : 222

Résumé : Dans le monde où vit Jonas, la guerre, la pauvreté, le chômage, le divorce n’existent pas. Les inégalités n’existent pas. La désobéissance et la révolte n’existent pas. L’harmonie règne dans les cellules familiales constituées avec soin par le comité des sages. Les personnes trop âgées, ainsi que les nouveau-nés inaptes sont « élargis », personne ne sait exactement ce que cela veut dire. Dans la communauté, une seule personne détient véritablement le savoir. Lorsque Jonas aura douze ans, il se verra attribuer, comme tous les enfants de son âge, sa future fonction dans la communauté. Jonas ne sait pas encore qu’il est unique…

 

- Un petit extrait -

« La communauté où il avait passée l'intégralité de sa vie était maintenant derrière lui, endormie. A l'aube, la vie ordonnée et disciplinée qu'il avait toujours connue continuerait sans lui. La vie où il ne se passait jamais rien d’inattendu. Ni d'importun. Ni n'inhabituel. La vie sans couleur, sans douleur, sans passé.  »

- Mon avis sur le livre -

 Nous vivons dans une drôle d’époque, où le maitre mot semble être « toujours plus ». Toujours plus de pages, toujours plus de complexité … Les auteurs d’aujourd’hui semblent s’imaginer que pour que leur ouvrage se démarque des autres, ils doivent consacrer cinquante mille ans à peaufiner le moindre détail de leur univers, compilant des centaines de milliards d’informations dans des énormes encyclopédies personnelles, oubliant parfois qu’ils sont supposés offrir au lecteur une histoire et non pas un manuel de worldbuilding. Ils semblent aussi croire que leur roman doit forcément être beaucoup plus gros que celui du voisin, et ils allongent artificiellement le récit en y ajoutant maintes descriptions sans fins, maintes dialogues d’une platitude effroyable, souvent utilisés pour transmettre « subtilement » les centaines de milliards d’informations issues des encyclopédies évoquées plus haut, ne réussissant qu’à donner mal au crâne au lecteur submergé. Au milieu de tout cela, quel bonheur que de se replonger dans des « vieux » ouvrages, des livres publiés avant cette course au « toujours plus », des livres plus sobres mais autrement plus forts !

Jusqu’à aujourd’hui, la vie de Jonas n’a jamais été contrariée par le moindre imprévu. Comme tous les membres de la communauté, il est né d’une mère porteuse, a passé ses premiers mois au Centre nourricier avant d’être confié à une cellule familiale. Comme tous les membres de la communauté, il a reçu une veste boutonnée sur le dedans en devenant un sept-ans, a commencé ses heures de bénévolat en devenant un huit-ans, a reçu son vélo personnel lors de la cérémonie des neuf-ans, s’est fait couper les cheveux avec les autres dix-ans. Et le voici qui s’apprête à devenir un douze-ans : c’est l’étape la plus importante, celle qui marque la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte. Car lors de la cérémonie des douze-ans, tous les jeunes de la communauté apprennent à quel poste ils ont été attribués : le Conseil a longuement observé chacun d’eux, a discuté avec leurs instructeurs jusqu’à déterminer quelle responsabilité leur correspondait le mieux. Jonas deviendra-t-il nourricier comme son père ? Travaillera-t-il au Centre de justice comme sa mère ? Quel sera son rôle au sein de la communauté ? Il était prêt à toutes les possibilités … sauf à celle qui eut réellement lieu : le voici choisi pour devenir dépositaire de la mémoire, un poste unique et méconnu qui, parait-il, lui apportera de grandes souffrances et requiert un grand courage …

Au sein de la communauté, la précision du langage est une règle des plus importantes : dès leur plus jeune âge, les enfants apprennent à utiliser le mot juste, le juste mot, pour exprimer leurs pensées, leurs émotions. Ce n’est pas toujours évident : comment faire comprendre à l’autre ce que l’on ressent au plus profond de nous-même ? C’est ma grosse difficulté aujourd’hui : réussir à vous transmettre à quel point ce roman m’a bouleversée, chamboulée, marquée, alors que les mots me semblent bien fades pour le dire avec justesse. C’est en effet un roman d’une puissance rare que nous offre ici l’autrice, un roman d’autant plus puissant qu’il est simple et efficace : il va toujours à l’essentiel sans en rajouter. L’autrice n’a pas voulu être louée pour son imagination débordante lui permettant de décrire dans les moindres détails la symbolique qui se cache derrière l’agencement des parterres de fleurs devant le Centre nourricier, elle a voulu transmettre un message. Et pour cela, rien de mieux que la sobriété. Bien sûr, elle est bien obligée de nous donner quelques informations sur le fonctionnement de la communauté, afin que nous comprenions vraiment le cheminement du jeune Jonas, mais elle n’en fait jamais trop : juste ce qu’il faut pour servir l’histoire, sans jamais l’éclipser.

Et paradoxalement, c’est justement parce qu’elle va à l’essentiel que cet univers est aussi bien campé : c’est parce que le lecteur est en mesure de l’appréhender facilement, sans que l’autrice ait besoin d’en dire beaucoup, que cet univers fait « vrai », réaliste, crédible et authentique. Pas besoin de faire beaucoup d’effort pour imaginer ce futur où toutes souffrances, toutes inégalités, toutes menaces ont été éradiquées. D’une certaine manière, on pourrait presque en rêver, d’un monde sans guerre ni violence, sans famine ni pauvreté, d’un monde où chaque individu est parfaitement égal à son voisin, où les mensonges sont formellement interdits et où chacun participe selon ses aptitudes à la vie commune. D’un monde où toutes sources d’angoisse ou de tristesse ont été éliminées : pas de risques de souffrir d’un divorce difficile, quand les couples sont formés en fonction des affinités de caractère et de personnalité pour garantir un équilibre parfait, pas de risques de faire un burnout quand votre poste a été savamment choisi pour correspondre exactement à ce que vous êtes capables de faire.  A vrai dire, aucun membre de la communauté ne sait que tout ceci existe, ou du moins a existé un jour.

Aucun, sauf le dépositaire de la mémoire. C’est-à-dire notre jeune Jonas, qui du haut de ses douze ans s’apprête à endosser la terrible responsabilité de porter sur lui tous les souvenirs de l’humanité, tous ces souvenirs que son mentor, le Passeur, a lui-même reçu de son prédécesseur, qui les tenait lui-même du dépositaire précédent, et ainsi de suite. Jour après jour, le vieux Passeur va tout transmette au jeune Dépositaire. Celui-ci va alors découvrir tout ce qu’on a décidé de supprimer au sein de la communauté : les couleurs, toutes ces nuances de couleurs qui rendent le monde incroyablement plus beau que ces ternes nuances de gris auxquels il était habitué, et les émotions, les sentiments, tout ce qui lui donne le sentiment de vivre pleinement. A travers ces souvenirs, Jonas va découvrir la joie de dévaler une pente enneigée sur une luge, va découvrir le bonheur de fêter son anniversaire tout seul et non pas entouré de quarante-neuf autres jeunes du même groupe d’âge, et il va découvrir l’amour profond et ineffable qui unissait auparavant les membres d’une famille (et non pas d’une cellule familiale constituée par une commission). Mais le jeune Jonas va également découvrir la souffrance, la vraie, pas celle d’une petite égratignure aussitôt soulagée avec un médicament. Il va découvrir l’horreur de la guerre, de la pauvreté, de la cruauté humaine. L’horreur de la mort.

Pauvre enfant ! Et pauvre vieux ! Derrière ce titre éminemment honorifique de « dépositaire de la mémoire », derrière le respect dont tout le monde fait preuve à leur égard par simple respect des règles, c’est le plus horrible des fardeaux qui est le leur. Ils sont les seuls, les deux seuls, à savoir à quel point leur monde est un mensonge, à quel point la vie est bien plus riche que cette existence morne et rassurante, où le mot « liberté » ou « amour » ont été oubliés. Comment connaitre la joie quand on ne connait pas le malheur, quand on n’a en réalité aucun moyen de prendre conscience de notre chance ? Peut-on, doit-on, au nom du bien commun, effacer toute individualité pour éviter la moindre inégalité ? Peut-on, doit-on, au nom du bien commun, effacer tout libre arbitre pour éviter le moindre égarement ? Peut-on, doit-on, au nom du bien commun, tout miser sur la rationalité et le pragmatisme au  détriment de l’émotivité et de la spontanéité ? Un monde sans haine, ça fait rêver, mais un monde sans amour, ça fait cauchemarder. C’est un live qui, derrière son apparente simplicité, nous rappelle toute la complexité de la vie, nous rappelle que derrière tout idéalisme se cache d’autres réalités pas toujours rutilantes. Mais ce que j’ai beaucoup aimé, c’est que contrairement à beaucoup de dystopies actuelles, il n’y a pas d’insurrection violente, pas de soulèvement meurtrier : c’est dans la douceur, la subtilité, que Jonas se dresse contre cette tyrannie qui s’ignore …

En bref, vous l’aurez bien compris, ce fut tout simplement un vrai coup de cœur. Malgré, et peut-être grâce à, sa brièveté, ce récit est d’une puissance indicible : c’est un récit qui vous prend aux tripes, qui vous noue la gorge, qui vous tire les larmes aux yeux, car il résonne profondément en vous par sa simplicité même. Et il résonne douloureusement avec la réalité de notre monde : qu’on le veuille ou non, notre société est de plus en plus « insensible », toute concentrée qu’elle est sur la productivité, la croissance, le profit, le rendement, au détriment de l’épanouissement, du dévouement, des sentiments. Qu’on le veuille ou non, notre existence est déjà contrôlée par une entité extérieure à nous-mêmes : nous ne plions certes pas aux règles d’un Conseil, mais nous suivons aveuglément le « progrès » et les influences des réseaux sociaux, avec une sorte de fatalisme qui justifie notre assentiment (« bah, c’est comme ça maintenant, il faut bien faire avec … oh, j’ai un follower de plus, vite, il faut que je joue avec l’algorithme pour être encore un peu plus célèbre ! »). Qu’on le veuille ou non, la réalité de la mort dépasse toujours un peu plus les jeunes générations, qui n’ont plus conscience de cette réalité à force de « ressusciter » dans leurs jeux vidéo … Sans en avoir l’air, c’est un ouvrage qui parle finalement de notre monde, de notre temps, et qui nous invite, peut-être, comme Jonas, à réfléchir par nous-mêmes et oser changer les choses.

samedi 11 septembre 2021

La voie des oracles, tome 3 : Aylus - Estelle Faye

La voie des oracles3, Estelle Faye

Aylus

 Editeur : Scrineo

Nombre de pages : 316

Résumé : En modifiant les fils du temps, Thya a changé l'Histoire. Vingt ans après, grâce aux conseils de la mystérieuse Oracle Brûlée, Aylus est devenu Empereur. Il règne à Rome en basant toutes ses décisions sur la divination et s'entoure d'oracles plutôt que de conseillers. À Rome vit Thya la Jeune, la fille de Gnaeus dans ce nouveau monde. Arrachée à son père à cause de ses dons de divination, la jeune femme est tourmentée par des rêves qui la hantent chaque nuit. Des rêves dans lesquels le monde est différent... Un monde où les devins n'ont pas pris l'Empire...

 [Attention : Ce livre est le troisième tome d’une trilogie, cette chronique contient donc des spoilers sur la fin du deuxième opus !]

 

- Un petit extrait -

« Mais elle comprenait enfin la vraie nature de l’avenir. Ce n’était pas le terrain de jeu des dieux, ou du hasard, ce n’était pas un labyrinthe d’énigmes. C’était ce que les hommes en feraient. Ce qu’elle et tous les autres en feraient. »

- Mon avis sur le livre -

 Je suis bien obligée de le reconnaitre, de l’admettre, de vous le confesser : je suis une lectrice pleine de contradictions … Je suis hypersensible et suis tout simplement incapable de regarder le journal télévisé car certaines images de notre monde désolé entrainent des crises de larmes, mais je reste profondément attirée par les récits bien poignants et parfois même bien violents et sanguinolents. J’aime connaitre le fin mot d’une histoire et désire donc ardemment lire au plus vite le dernier opus d’une saga, mais je déteste viscéralement devoir quitter personnages et univers d’une saga adorée. Et surtout … j’aime énormément partager mes lectures, mais je me sens souvent bien incapable de trouver les mots justes pour vous transmettre l’amour que je ressens pour certains livres. Plus j’ai aimé un livre, moins j’arrive à en parler : quel terrible paradoxe ! Mais pas question de se laisser abattre : armée de mon fidèle dictionnaire des synonymes (qui me suit vaillamment depuis le collège), je vais tâcher de vous expliquer pourquoi vous devez absolument découvrir La voie des oracles !

Il y a vingt ans de cela, Thya – que tous connaissent désormais sous le titre d’Oracle Brulée – a transformé l’histoire. Littéralement. En sauvant son oncle, elle a bouleversé le destin de tout un monde : Aylus est devenue empereur de cette nouvelle réalité, il a réprimé la religion chrétienne naissante et a choisi de s’entourer d’oracles plutôt que de conseillers. Thya la jeune, sa nièce, est sa plus grande fierté et son héritière. Mais la jeune divinatrice est hantée par de mystérieux rêves, qui ne sont ni des visions prémonitoires ni de simples songes anodins … Ils lui font découvrir des lieux inconnus mais qui lui semblent pourtant si familiers, lui font rencontrer des personnes qu’elle connait depuis toujours mais ne ressemblent pourtant pas à ceux qu’elle connait. Comme des souvenirs d’une vie qu’elle aurait pu vivre, dans un autre monde, dans un autre présent, si les choses avaient été différentes … Le retour inopiné de l’Oracle Brulée, son héroïne, celle sans qui Aylus ne serait pas devenu empereur, celle sans qui l’Empire ne serait pas devenu ce qu’il est, ouvre la voie à un nouveau bouleversement …

Il faut reconnaitre qu’Estelle Faye ne manque pas d’audace ! Vous en connaissez beaucoup, vous, des auteurs qui rembobinent allégrement l’histoire pour la reprendre « de zéro » dans le troisième tome de leur trilogie ? Pour ma part, c’est probablement la première fois que je vois ça dans une saga de fantasy, et je suis tout simplement ébahie par ce revirement uchronique ! Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu’aurait pu être l’Histoire « si » une chose, une toute petite chose, avait été différente ? Ne vous êtes-vous jamais demandé quelles seraient les conséquences d’une seule et unique divergence dans la trame du Temps ? S’il était possible de modifier le passé, nul doute qu’on aurait envie de le faire pour étouffer dans l’œuf les plus sombres périodes de notre histoire. C’est ce que la Thya des premier et deuxième tome a voulu faire : pour sauver son aimé, son oncle, son père, son frère, pour sauver aussi toutes les divinités anciennes écrasées par le christianisme naissant, la jeune femme a remonté le fils du temps et a redessiné le passé. Et par la même occasion, dans une chaine de causes à effets incontrôlée, elle a remodelé l’avenir de l’Empire tout entier.

Mais « à vouloir changer le passé, c’est le futur qu’on met en péril », nous met en garde la quatrième de couverture. Ce nouveau futur est-il vraiment meilleur que celui qu’elle a ardemment souhaité effacer ? Dans cette nouvelle trame de l’Histoire, et de l’histoire, nous retrouvons les personnages que nous avons côtoyés pendant deux tomes entiers … mais pourtant, ce ne sont pas tout à fait les mêmes. Aylus, qui donne son titre à cet opus, est devenu un empereur tyrannique et colérique, si différent de l’homme qui nous touchait si profondément auparavant. Au contraire, Aedon, si avide de pouvoir et de vengeance précédemment, est ici un jeune homme avide de justice et prêt à tous les sacrifices pour mettre fin au règne impitoyable de son oncle. Et si nous retrouvons chez Thya la jeune, Héritière de l’Empereur Devin, cette force qui caractérise son homonyme, force est de constater que la jeune fille choyée par son oncle est plus passive que son alter-ego. Enoch est sans doute celui qui est resté le plus « fidèle à lui-même » : toujours aussi charmeur et séducteur, toujours aussi taquin et rebelle … Reflets déformés de ceux qu’ils ont été, qu’ils auraient pu être, dans cet autre futur qui a été rayé de la carte. Reflets peut-être un peu moins consistants, car issus d’une déchirure contre-nature de la Trame du Temps.

Ainsi que le laisse présumer la couverture, bien plus sombre que les deux précédentes, avec ces reflets rouge vif qui évoquent le sang du sacrifice, et le blanc qui annonce la Mort, l’ambiance qui règne dans cet ultime opus est atrocement lourde. Il y a comme un avant-gout de fin du monde, comme si cette temporalité artificielle s’essoufflait et tombait en déliquescence. Il y a cette urgence, qui nous prend par les tripes et nous coupe le souffle. Au final, ce n’est plus tant le sort de nos jeunes héros qui nous importe, car ils ont beau être attachants, ils n’égalent pas ceux que nous avions suivi pendant deux tomes entiers, c’est vraiment le sort du monde qui est en jeu. Car on le sent au plus profond de nous-même, ce qui a été brisé doit être réparé : le temps doit reprendre son cours normal, l’altération majeure doit être corrigée. On s’en doute dès le début : Thya la jeune, cet Enoch, cet Aylus, cet Aedon et ce Mettius n’ont pas d’avenir. On n’ose pas s’attacher pleinement à eux car on sait qu’ils doivent retourner au néant pour laisser la « vraie » Histoire reprendre sa place légitime. Il y a donc tout au long de cet ouvrage une nostalgie poisseuse, comme si ce monde à l’agonie s’accrochait quand même à la vie avant de sombrer dans l’oubli ….

Vous l’aurez bien compris, ce troisième et dernier opus peut déconcerter au premier abord, il en rebutera sans doute plus d’un, mais pour ma part, j’ai clairement été convaincue par le tournant pris par l’intrigue. J’ai vraiment trouvé ce tome fascinant, peut-être moins palpitant que les précédents mais autrement plus poignant : certains passages m’ont vraiment émue, quand l’Oracle Brulée, « notre Thya », repense à « son » Enoch, mais aussi quand elle « redécouvre » son frère. Plus que jamais, la plume d’Estelle Faye m’a transportée : il y a ce petit quelque chose de profondément poétique dans ce style, ce petit quelque chose de profondément magique. Comme si l’autrice ouvrait pour le lecteur une porte vers l’Ailleurs, comme si elle lui tendait la main pour l’inviter à la suivre. Il y a dans ce volume, plus que dans les précédent, ce petit quelque chose d’onirique, d’aérien : c’est comme si l’autrice nous murmurait cette histoire à l’oreille durant notre sommeil pour guider nos rêves. C’est parfois dur, oui, mais pourtant, il y a cette douceur derrière. Cette douceur de l’imaginaire, qui berce et qui apaise. Oui, c’est vraiment une superbe trilogie de fantasy, que je suis vraiment très heureuse d’avoir enfin découvert et que je conseille fort volontiers, pour sa beauté et son originalité !

mercredi 8 septembre 2021

Les âmes silencieuses - Mélanie Guyard

Les âmes silencieuses, Mélanie Guyard

 Editeur : Seuil

Nombre de pages : 319

Résumé : 1942. Héloïse Portevin a tout juste vingt ans lorsqu’un détachement allemand s’installe dans son village. Avides d’exploits, son frère et ses amis déclenchent un terrible conflit. Pour aider ceux qu’elle aime, Héloïse prend alors une décision aux lourdes conséquences...

2012. Loïc Portevin est envoyé par sa mère au fin fond du Berry pour y vider la maison familiale après le décès de sa grand-mère. Loïc tombe sur une importante correspondance entre cette dernière et un dénommé J. Commence pour lui une minutieuse enquête visant à retrouver l’auteur des lettres.

 

- Un petit extrait -

« – C’est une responsabilité qu’on a forcément. Tous les gens qu’on blesse et qu’on aime sont forcément les gosses de quelqu’un.

Bim. Une façon différente de considérer l’humanité me tombe dessus. C’est vrai. Ma mamie tondue a été le bébé de quelqu’un. Ma femme infidèle a été bercée par des bras aimants, sans doute, quand elle était petite. Mortel aussi, même si ça me débecte. Je suppose que quand on fait un môme, on compte sur le reste du monde pour ne pas nous l’abimer. On oublie que le reste du monde, il ne sait faire que ça. Je suis content de ne pas avoir d’enfants à lui sacrifier.  »

- Mon avis sur le livre -

 J’ai parfois le sentiment que de plus en plus d’auteurs décident d’écrire sous différents pseudonymes, selon les genres … D’un côté, je comprends la démarche, de l’autre, je ne peux m’empêcher de la trouver dommage : c’est comme s’ils n’assumaient pas d’être à la fois auteur de fantasy et auteur de contemporain, par exemple, comme si l’un excluait l’autre, comme si on n’avait pas le droit d’être auteur éclectique. Alors que personnellement, en tant que lectrice, j’aime les auteurs qui explorent allégrement plusieurs genres, j’aime voir comment ils adaptent leur plume à chaque type de récit. Ces auteurs sont les plus inspirants, car ils mettent en évidence la magie de l’écriture, qui fait qu’une seule et même personne arrive à écrire des romans tous aussi différents et uniques les uns que les autres ! Et puis, c’est tellement moins embrouillant de ne pas avoir à se creuser la tête pour se souvenir qui est le pseudonyme de qui, qui écrit aussi sous tel nom … Pour tout dire, heureusement que c’est noté sur la quatrième de couverture, sinon je ne me serai jamais souvenue que Mélanie Guyard était aussi Mel Andoryss, qui a écrit l’excellent Passageur qui m’avait tant captivée !

1942. Déjouant tous les pronostics des anciens du village qui affirmaient que la guerre n’atteindrait pas leur petit coin perdu, les allemands arrivent par la grande route et s’installent à la Meunière sans sembler vouloir partir rapidement. Les jeunes hommes du hameau, avides d’action et de vengeance, de gloire et de reconnaissance, mettent littéralement le feu aux poudres … Pour protéger Jean, son petit frère, Héloïse est prête à tout. Mieux vaut elle que lui. Tant pis si les regards haineux et les commérages les poursuivent toute sa vie … 2012. Tandis qu’il se débat avec un divorce compliqué – il se pourrait qu’il ait cogné l’amant de sa femme, réaction viscéralement masculine qui a conduit le tribunal à l’obliger de voir un psychiatre chaque semaine –, Loïc est envoyé par sa mère à la campagne pour vider la maison de feu sa grand-mère, afin de mettre enfin la vieille ferme en vente. Mais en nettoyant le grenier, Loïc tombe sur un coffre rempli de lettres d’un certain J. … Serait-ce son grand-père inconnu ? Bien décidé à élucider ce mystère, le jeune homme se jette à corps perdu dans la lecture de cette correspondance.

Certains diront peut-être que le va-et-vient entre le passé et le présent est désormais un schéma narratif vu et revu, et rejetteront donc ce roman au fin fond de leur pile à lire en décrétant qu’ils veulent de la nouveauté … Qu’ils pensent ce qu’ils veulent : pour ma part, c’est une construction que j’aime tout particulièrement ! C’est toujours un vrai plaisir que de suivre deux histoires parallèles, pour mieux voir comment elles s’entremêlent, comment le passé construit le présent. De voir aussi comment le présent a interprété le passé … ou comment il l’a oublié. De voir enfin comment la découverte de ce passé change le présent, alors même que rien n’a réellement changé. Il y a tout un côté initiatique dans le cheminement de Loïc, ce parisien expatrié dans une campagne où on l’accueille d’un tonitruant « c’est le petit-fils de la tondue, le fils de la bâtarde » … Lui qui venait seulement acheter quelques coquillettes pour lui et quelques croquettes pour le chien errant qui s’est entiché de lui, se retrouve affublé d’une identité pour le moins inattendue, héritage d’un passé dont il ignorait totalement l’existence ! Et voici que dans cette maison qu’il est venu vider, des lettres par dizaines s’offrent à lui, apportant autant de réponses que de questions …

Pour être parfaitement honnête, les chapitres consacrés à Loïc ont tout de même eu tendance à m’ennuyer quelque peu. Sans doute parce que j’ai beaucoup de mal avec la personnalité de ce jeune trentenaire, sarcastique et désinvolte, toujours prompt à sortir une réplique bien acerbe et à se considérer quelque peu comme le centre du monde. Pas méchant, mais pas forcément sympathique à mes yeux pour autant. Je ne me suis pas attachée à lui plus que cela … Par contre, je me suis tout de suite attachée à la jeune Héloïse, sa grand-mère donc. Une jeune femme discrète, tout comme sa mère, et la mère de sa mère avant elle, mais aux épaules autrement plus solides que celles de son frère cadet ou celles de son père : bien sûr, ils sont forts, mais ce ne sont pas eux qui mènent « les combats ordinaires, de ceux qu’on mène pour vivre, et pas pour crever ». Héloïse fait ce qu’elle a à faire pour protéger sa famille, protéger son petit frère avant tout, sans se préoccuper des conséquences, sans s’inquiéter de sa réputation. J’ai été touchée et impressionnée par ce dévouement sans limite, sans fêlure : même dans les moments les plus difficiles, les plus douloureux, Héloïse ne lâche rien, elle ne dit rien, elle encaisse les coups et les injures en se raccrochant à son objectif : protéger Jean.

Le protéger comment ? C’est bien là toute la question, tout le nœud de cette intrigue à double temporalité. Car les apparences, et les évidences d’ailleurs, sont souvent bien trompeuses : on est tous si prompts à sauter aux conclusions hâtives, à céder à la facilité, sans jamais envisager que les choses puissent être plus compliquées. Les « on dit » prennent alors le dessus sur les « non-dits », et s’imposent comme la seule et unique vérité, car la foule a besoin d’une vérité, quand bien même ce n’est pas la bonne, quand bien même une petite poignée de personnes sait pertinemment bien que ce n’est pas la réalité. « Ces âmes silencieuses ont pourtant beaucoup à raconter », m’a mis l’autrice en dédicace … Et nous, pauvre lecteur, nous tentons de percer le silence qui entoure ces âmes, ces cœurs, nous tentons de comprendre comment on a pu en arriver à la terrible scène décrite dans le prologue, nous tentons de saisir ce qui s’est réellement passé dans ce petit village occupé par les allemands. Et une chose est sûre et certaine : je ne m’attendais clairement pas à cela. Les révélations finales sont surprenantes, mais finalement parfaitement cohérentes : nous avons juste vu ce que nous voulions voir, nous aussi, sans chercher à voir plus loin que le bout de notre nez. C’est bien trouvé, et c’est parfaitement bien amené aussi !

En bref, vous l’aurez bien compris, ce fut vraiment une très belle lecture. J’ai certes eu un peu de mal avec la personnalité de Loïc, mais la force de caractère d’Héloïse a amplement compensé le côté un peu agaçant de son petit-fils. C’est un roman vraiment puissant et émouvant, admirablement bien écrit, remarquablement bien construit, qui happe le lecteur pour mieux le surprendre. La thématique des secrets familiaux est loin d’être innovante, mais Mélanie Guyard a vraiment su l’exploiter avec beaucoup de justesse et de délicatesse pour nous offrir un récit vraiment saisissant, à la fois très dur et très doux. Il y a des passages vraiment terribles, qui font monter les larmes aux yeux et qui nouent la gorge, des passages qui font mal au cœur car on sait au plus profond de nous qu’Héloïse est loin d’être la seule à avoir enduré ses souffrances, et encore moins à les avoir tues. Et il y a des passages vraiment émouvants, qui font aussi monter les larmes aux yeux et qui nouent aussi la gorge, mais parce qu’ils sont beaux, parce qu’ils expriment tout l’amour d’une sœur pour son frère, d’une mère pour sa fille. Vraiment, c’est un très beau roman que l’autrice nous offre ici, un roman puissant et poignant à lire et relire …