Affichage des articles dont le libellé est La voie des oracles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est La voie des oracles. Afficher tous les articles

samedi 11 septembre 2021

La voie des oracles, tome 3 : Aylus - Estelle Faye

La voie des oracles3, Estelle Faye

Aylus

 Editeur : Scrineo

Nombre de pages : 316

Résumé : En modifiant les fils du temps, Thya a changé l'Histoire. Vingt ans après, grâce aux conseils de la mystérieuse Oracle Brûlée, Aylus est devenu Empereur. Il règne à Rome en basant toutes ses décisions sur la divination et s'entoure d'oracles plutôt que de conseillers. À Rome vit Thya la Jeune, la fille de Gnaeus dans ce nouveau monde. Arrachée à son père à cause de ses dons de divination, la jeune femme est tourmentée par des rêves qui la hantent chaque nuit. Des rêves dans lesquels le monde est différent... Un monde où les devins n'ont pas pris l'Empire...

 [Attention : Ce livre est le troisième tome d’une trilogie, cette chronique contient donc des spoilers sur la fin du deuxième opus !]

 

- Un petit extrait -

« Mais elle comprenait enfin la vraie nature de l’avenir. Ce n’était pas le terrain de jeu des dieux, ou du hasard, ce n’était pas un labyrinthe d’énigmes. C’était ce que les hommes en feraient. Ce qu’elle et tous les autres en feraient. »

- Mon avis sur le livre -

 Je suis bien obligée de le reconnaitre, de l’admettre, de vous le confesser : je suis une lectrice pleine de contradictions … Je suis hypersensible et suis tout simplement incapable de regarder le journal télévisé car certaines images de notre monde désolé entrainent des crises de larmes, mais je reste profondément attirée par les récits bien poignants et parfois même bien violents et sanguinolents. J’aime connaitre le fin mot d’une histoire et désire donc ardemment lire au plus vite le dernier opus d’une saga, mais je déteste viscéralement devoir quitter personnages et univers d’une saga adorée. Et surtout … j’aime énormément partager mes lectures, mais je me sens souvent bien incapable de trouver les mots justes pour vous transmettre l’amour que je ressens pour certains livres. Plus j’ai aimé un livre, moins j’arrive à en parler : quel terrible paradoxe ! Mais pas question de se laisser abattre : armée de mon fidèle dictionnaire des synonymes (qui me suit vaillamment depuis le collège), je vais tâcher de vous expliquer pourquoi vous devez absolument découvrir La voie des oracles !

Il y a vingt ans de cela, Thya – que tous connaissent désormais sous le titre d’Oracle Brulée – a transformé l’histoire. Littéralement. En sauvant son oncle, elle a bouleversé le destin de tout un monde : Aylus est devenue empereur de cette nouvelle réalité, il a réprimé la religion chrétienne naissante et a choisi de s’entourer d’oracles plutôt que de conseillers. Thya la jeune, sa nièce, est sa plus grande fierté et son héritière. Mais la jeune divinatrice est hantée par de mystérieux rêves, qui ne sont ni des visions prémonitoires ni de simples songes anodins … Ils lui font découvrir des lieux inconnus mais qui lui semblent pourtant si familiers, lui font rencontrer des personnes qu’elle connait depuis toujours mais ne ressemblent pourtant pas à ceux qu’elle connait. Comme des souvenirs d’une vie qu’elle aurait pu vivre, dans un autre monde, dans un autre présent, si les choses avaient été différentes … Le retour inopiné de l’Oracle Brulée, son héroïne, celle sans qui Aylus ne serait pas devenu empereur, celle sans qui l’Empire ne serait pas devenu ce qu’il est, ouvre la voie à un nouveau bouleversement …

Il faut reconnaitre qu’Estelle Faye ne manque pas d’audace ! Vous en connaissez beaucoup, vous, des auteurs qui rembobinent allégrement l’histoire pour la reprendre « de zéro » dans le troisième tome de leur trilogie ? Pour ma part, c’est probablement la première fois que je vois ça dans une saga de fantasy, et je suis tout simplement ébahie par ce revirement uchronique ! Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu’aurait pu être l’Histoire « si » une chose, une toute petite chose, avait été différente ? Ne vous êtes-vous jamais demandé quelles seraient les conséquences d’une seule et unique divergence dans la trame du Temps ? S’il était possible de modifier le passé, nul doute qu’on aurait envie de le faire pour étouffer dans l’œuf les plus sombres périodes de notre histoire. C’est ce que la Thya des premier et deuxième tome a voulu faire : pour sauver son aimé, son oncle, son père, son frère, pour sauver aussi toutes les divinités anciennes écrasées par le christianisme naissant, la jeune femme a remonté le fils du temps et a redessiné le passé. Et par la même occasion, dans une chaine de causes à effets incontrôlée, elle a remodelé l’avenir de l’Empire tout entier.

Mais « à vouloir changer le passé, c’est le futur qu’on met en péril », nous met en garde la quatrième de couverture. Ce nouveau futur est-il vraiment meilleur que celui qu’elle a ardemment souhaité effacer ? Dans cette nouvelle trame de l’Histoire, et de l’histoire, nous retrouvons les personnages que nous avons côtoyés pendant deux tomes entiers … mais pourtant, ce ne sont pas tout à fait les mêmes. Aylus, qui donne son titre à cet opus, est devenu un empereur tyrannique et colérique, si différent de l’homme qui nous touchait si profondément auparavant. Au contraire, Aedon, si avide de pouvoir et de vengeance précédemment, est ici un jeune homme avide de justice et prêt à tous les sacrifices pour mettre fin au règne impitoyable de son oncle. Et si nous retrouvons chez Thya la jeune, Héritière de l’Empereur Devin, cette force qui caractérise son homonyme, force est de constater que la jeune fille choyée par son oncle est plus passive que son alter-ego. Enoch est sans doute celui qui est resté le plus « fidèle à lui-même » : toujours aussi charmeur et séducteur, toujours aussi taquin et rebelle … Reflets déformés de ceux qu’ils ont été, qu’ils auraient pu être, dans cet autre futur qui a été rayé de la carte. Reflets peut-être un peu moins consistants, car issus d’une déchirure contre-nature de la Trame du Temps.

Ainsi que le laisse présumer la couverture, bien plus sombre que les deux précédentes, avec ces reflets rouge vif qui évoquent le sang du sacrifice, et le blanc qui annonce la Mort, l’ambiance qui règne dans cet ultime opus est atrocement lourde. Il y a comme un avant-gout de fin du monde, comme si cette temporalité artificielle s’essoufflait et tombait en déliquescence. Il y a cette urgence, qui nous prend par les tripes et nous coupe le souffle. Au final, ce n’est plus tant le sort de nos jeunes héros qui nous importe, car ils ont beau être attachants, ils n’égalent pas ceux que nous avions suivi pendant deux tomes entiers, c’est vraiment le sort du monde qui est en jeu. Car on le sent au plus profond de nous-même, ce qui a été brisé doit être réparé : le temps doit reprendre son cours normal, l’altération majeure doit être corrigée. On s’en doute dès le début : Thya la jeune, cet Enoch, cet Aylus, cet Aedon et ce Mettius n’ont pas d’avenir. On n’ose pas s’attacher pleinement à eux car on sait qu’ils doivent retourner au néant pour laisser la « vraie » Histoire reprendre sa place légitime. Il y a donc tout au long de cet ouvrage une nostalgie poisseuse, comme si ce monde à l’agonie s’accrochait quand même à la vie avant de sombrer dans l’oubli ….

Vous l’aurez bien compris, ce troisième et dernier opus peut déconcerter au premier abord, il en rebutera sans doute plus d’un, mais pour ma part, j’ai clairement été convaincue par le tournant pris par l’intrigue. J’ai vraiment trouvé ce tome fascinant, peut-être moins palpitant que les précédents mais autrement plus poignant : certains passages m’ont vraiment émue, quand l’Oracle Brulée, « notre Thya », repense à « son » Enoch, mais aussi quand elle « redécouvre » son frère. Plus que jamais, la plume d’Estelle Faye m’a transportée : il y a ce petit quelque chose de profondément poétique dans ce style, ce petit quelque chose de profondément magique. Comme si l’autrice ouvrait pour le lecteur une porte vers l’Ailleurs, comme si elle lui tendait la main pour l’inviter à la suivre. Il y a dans ce volume, plus que dans les précédent, ce petit quelque chose d’onirique, d’aérien : c’est comme si l’autrice nous murmurait cette histoire à l’oreille durant notre sommeil pour guider nos rêves. C’est parfois dur, oui, mais pourtant, il y a cette douceur derrière. Cette douceur de l’imaginaire, qui berce et qui apaise. Oui, c’est vraiment une superbe trilogie de fantasy, que je suis vraiment très heureuse d’avoir enfin découvert et que je conseille fort volontiers, pour sa beauté et son originalité !

mercredi 31 mars 2021

La voie des oracles, tome 2 : Enoch - Estelle Faye

La voie des oracles2, Estelle Faye

Enoch

 Editeur : Scrineo

Nombre de pages : 333

Résumé : Poursuivis par les hommes d’Aedon, Thya, Enoch et Aylus fuient dans les terres barbares… Sur les routes, les trois acolytes vont découvrir un monde très divers, coloré, fabuleux, où des magies et des mystiques plusieurs fois centenaires côtoient des aspirations farouches à la liberté. Un monde plus vaste et plus étrange que tout ce qu’ils auraient pu imaginer. Au cours de ce nouveau voyage, Thya et Enoch vont à nouveau être mis à l’épreuve, et se révéler, ou se perdre…. Avec, en fond, la menace grandissante d’Aedon, soutenu cette fois par un nouvel allié surnaturel…

 

- Un petit extrait -

« Les Étrusques sont un peuple courageux, et pourtant ils craignent des dieux dont ils ne parlent quasiment jamais, pour lesquels ils ne construisent pas de temple, et qui n'ont même pas de nom. Le seul matelot qui a accepté de m'instruire, après quelques carafes de vin, m'a dit qu'ils étaient partis loin vers l'est, là où il n'y a plus que du vide. Voilà des divinités bien terribles, pour qu'on tremble à leur évocation alors même qu'elles ne sont plus là. »

- Mon avis sur le livre -

 Je ne me fais absolument aucune illusion : mes fameuses « bonnes résolutions littéraires de 2021 », préparées avec soin et espoir, vont très assurément sombrer dans l’oubli dans quelques semaines, quelques mois tout au plus (si la motivation et la détermination sont au rendez-vous, ce qui n’est clairement pas gagné). C’est pourquoi j’ai décidé, en ce glacial mois de janvier, d’avancer le plus possible dans la réalisation de ces-dites résolutions littéraires, en particulier la plus importante à mes yeux : terminer mes dizaines de sagas en cours. C’est toujours un crève-cœur que de devoir, pour une raison ou pour une autre, mettre en pause la lecture d’une saga : pendant les mois, voire les années dans le pire des cas, de latence, mon petit cerveau ne cesse de s’agiter en se demandant ce qu’il arrive à tel ou tel personnage, comment va se conclure telle ou telle intrigue … Et le plus terrible, c’est que parfois, l’attente a été si longue que j’en avais presque oublié le début ! La voie des oracles a eu plus de chance que d’autres, vu que deux mois seulement ont séparés ma lecture du premier et du second opus ….

Nous retrouvons la jeune Thya, accompagnée de son cher et tendre Enoch et de son oncle Aylus, en cavale dans les forêts barbares de la Germanie : traqués par les mercenaires que le frère de la jeune femme, Aedon, a envoyé à leurs trousses, nos trois fugitifs cherchent à rejoindre une tribu Node … Mais rien ne se passe comme ils l’avaient prévu et espéré, ce qui est un comble quand on est oracle ! Il faut dire que la jeune femme hésite de plus en plus à utiliser ses dons de divinations : elle a défié le Temps, défié le Destin, et le prix à payer pour chacune de ses visions est de plus en plus lourd. Elle décide alors de se rendre à Constantinople, chez le frère de sa mère, qui saura sans doute lui en apprendre plus sur ces fameux Dieux Voilés qui ne cessent de la hanter dans ses cauchemars. Sans le savoir, sans le vouloir, Thya n’est qu’un pion, convoité par toutes les forces en présence : le Destin est en marche, mais toute la question est de savoir qui en tire les ficelles … et qui payera le prix fort de cette partie d’échec où se joue jusqu’à l’existence de l’univers …

A mes yeux, Estelle Faye est une équilibriste, une excellente équilibriste qui danse sur son fil en toute légèreté pour mieux nous ébahir, nous émerveiller, nous faire trembler et rêver tout à la fois : elle a su trouver dans ce second opus une harmonie parfaite entre lumière et obscurité. En effet, d’un côté, l’intrigue prend un tournant autrement plus sombre que dans le premier tome : c’est désormais Hécate, déesse de l’ombre, des morts et des cauchemars, qui tire les ficelles, qui dicte les règles du jeu. Ses « alliés dévoués » ne sont que des pantins entre ses mains, de minuscules rouages facilement interchangeables dans la grande machine de sa conspiration. On frissonne d’effroi à chaque fois qu’elle intervient, comme si elle se dressait devant nous drapée de son aura sombre. « L’homme se croit libre car il ignore les causes qui le déterminent », dit Spinoza … Rien de plus vrai ici : Aedon et Enoch, pour ne citer qu’eux, sont tant et si bien sous l’emprise de la divine manipulatrice qu’ils ne doutent pas un seul instant d’agir de leur plein gré … Si j’éprouve beaucoup de sympathie pour le jeune mage, je dois reconnaitre que je n’avais que faire du sort du cruel Romain, si avide de pouvoir et de vengeance, si empli de haine et de rancœur …

Il est surprenant, glaçant même, de constater que de son côté, sa sœur Thya emprunte doucement le même chemin : elle aussi a le cœur empli de chagrin, un chagrin si profond qu’il s’est changé en colère. Thya veut prendre sa revanche sur le Destin, veut s’émanciper de cette toile qui décide du sort des hommes. Et elle vise haut : ni plus ni moins que des Dieux si puissants et si effrayants que les hommes et les divinités ont préféré en effacer la mémoire. Thya veut être la seule maitresse de sa destinée, la seule et unique guide de sa vie. Mais Thya n’est qu’une humaine, certes déterminée et obstinée, mais qu’une humaine : que pèseront sa détermination et son obstination face à la puissance des Dieux qu’elle est venue défier ? Autre point très intéressant : Thya est d’autant plus humaine qu’elle perd progressivement son humanité. Elle est humaine non plus dans sa bonté mais bien dans son inclination pour la haine, la vengeance, la violence. C’est parce qu’elle n’est pas une héroïne sans faille à la droiture sans tâche que Thya est profondément humaine, et qu’on ne peut pas s’empêcher de trembler pour elle, de s’attacher à elle, alors même qu’on ne peut plus cautionner ses actes …

Noirceur, donc. Mais aussi, je vous le disais, lumière, paradoxalement. Cette lumière se cache dans la loyauté du petit Sylvain minuscule, ce petit esprit des bois prêt à tous les sacrifices pour sauver son « ami humain » : il y a dans cette amitié un peu naïve une pureté qui m’a parfois tiré les larmes aux yeux, une absoluité qui m’a fait chaud au cœur. Lumière également dans l’amour d’Aylus pour son fils, cet amour qu’il n’a jamais pu, jamais su lui montrer, mais qui enfle dans son cœur et dans son âme. Mais plus globalement, la lumière se situe selon moi dans le contexte même : il y a quelque chose d’admirablement rafraichissant dans cette époque en équilibre, elle aussi, entre deux ères. C’est la fin de quelque chose, oui, mais aussi le début d’une autre, comme une renaissance qui règne dans l’atmosphère. Comme si tout était possible. Il est triste de se rendre compte que pour insuffler un nouveau souffle, un nouvel élan de vie, il faut que l’ancien monde soit à bout de force. Il faut une mort pour redonner vie. Alors le lecteur espère, il espère de tout cœur que même si tout semble perdu, même si les ténèbres semblent avoir envahi le monde et les cœurs, quelque chose de lumineux en sortira …

En bref, vous l’aurez bien compris, c’est un excellent deuxième tome que nous offre l’autrice ! C’est un roman qui vous fait voyager, voyager dans les rues colorées d’une Constantinople en plein essor, dans les rues désolées d’une Rome qui perd de son éclat, sur la Route de la Soie, dans les forêts celtiques. Estelle Faye a une plume telle qu’elle vous fait oublier que tout ceci n’est qu’une histoire, qu’un roman : il vous suffit de fermer les yeux pour sentir le vent du désert, pour humer l’odeur de la terre des bois. Estelle Faye ne raconte pas, elle happe. Elle captive. Elle ensorcelle. Et surtout, elle vous surprend : le tournant pris par le dernier quart du récit, et plus encore celui des ultimes chapitres, je ne l’avais pas vu venir. Cela faisait partis des retournements de situation si incroyables que le lecteur ne peut même pas l’imaginer, l’envisager avant qu’il ne se produise. Et clairement, c’est réussi : l’envie de découvrir le troisième et ultime opus, de voir les conséquences de cette décision inattendue, n’en est que d’autant plus forte. Une chose est sûre et certaine dans cette nébuleuse d’inconnus : c’est assurément une trilogie que je conseille, elle est vraiment sublime et exceptionnelle !

samedi 23 janvier 2021

La voie des oracles, tome 1 : Thya - Estelle Faye

La voie des oracles1, Estelle Faye

Thya

Editeur : Scrineo

Nombre de pages : 337

Résumé : Cerné par les barbares, l’Empire romain, devenu chrétien depuis peu, décline lentement. Les vieilles croyances sont mises au rebut, les anciens dieux se terrent au fond des bois, les devins sont pourchassés par la nouvelle Église. Thya, fille de l’illustre général romain Gnaeus Sertor, a toujours su qu’elle était une Oracle. Il lui faut vivre loin de Rome, presque cachée, en Aquitania, perdue au milieu des forêts. Que faire alors, quand son père, son protecteur, tombe sous les coups d’assassins à la solde de son propre fils ? Il faut fuir, courir derrière la seule chance qu’elle a de le sauver…

 

- Un petit extrait -

« Pour ses dix ans, son père lui avait offert, non pas un collier ou une fibule, mais des rouleaux de lin couverts de caractères étrusques.

- Ce sont des livres de divination, qui viennent de la famille de ta mère. Tu ne dois les montrer à personne, inutile de le préciser.

Les yeux brillants, la fillette étala sur ses genoux le premier rouleau. Il était couvert de caractères étranges, qui évoquaient de loin l’alphabet grec.

- Merci père, souffla-t-elle sans lever le regard des lignes incompréhensibles.

- Y a-t-il autre chose qui te ferait plaisir ? demanda Gnaeus.

- Un précepteur pour apprendre cette langue, répondit la fillette d’un trait.

Le général sourit. »

- Mon avis sur le livre -

 Contrairement à certains lecteurs, qui semblent se lancer dans une véritable vendetta contre leur pile à lire grandissante, je ne suis ni angoissée ni agacée en prenant conscience que celle-ci compte plus de cinq cent livres … Alors bien sûr, je donnerai n’importe quoi pour avoir des journées à minimum 48 heures, afin de pouvoir découvrir toutes ces petites pépites encore inexplorées, mais mon objectif n’est clairement pas de la réduire à néant. Car il n’y a à mes yeux rien de plus extraordinaire que d’avoir une réserve presque sans fin d’histoires à découvrir pour la toute première fois : ma pile à lire, c’est mon trésor. Car autant, quand je choisis de relire un livre, je sais à quoi m’attendre, autant il y a toujours ce petit frisson d’incertitude au moment d’entamer un livre inconnu. A cet instant-là, tout est possible : je n’ai absolument aucune idée de ce que je m’apprête à vivre, dans quel univers, aux côtés de quels personnages … Et lorsque le livre a été acheté il y a plusieurs années, je ne me souviens même pas de la quatrième de couverture, et je m’interdis de la lire, histoire de plonger dans l’histoire sans le moindre a priori ni la moindre attente ! J’aime me laisser surprendre …

Gaule. Cinquième siècle après Jésus-Christ. L’Empire Roman se christianisme, doucement mais surement, et les fidèles des religions païennes se voient contraints de renier leurs divinités et leurs croyances pour ne pas subir les foudres de l’Eglise. Et tout au fond des bois, les faunes, les sylvains et les naïades se terrent, traqués, esseulés. Les présumés sorcières et devins sont brûlés sans autre forme de procès. Aussi, quand il découvre que sa fille, Thya, est oracle, le général Gnaeus Sertor n’hésite pas à quitter Rome pour la mettre en sécurité dans une villa éloignée en Aquitania, prétextant qu’elle était de frêle constitution et que l’air frais de la campagne lui ferait du bien. Année après année, la jeune fille apprend à maitriser son don, à apprivoiser ses visions … Mais voilà que son père revient de la chasse, grièvement blessé mais s’accrochant désespérément à la vie. Alors, l’adolescente n’hésite pas à s’enfuir pour rejoindre le lieu qu’elle ne cesse de voir en songes : Brog, la forteresse où son père a vaincu les Vandales. Pourchassée par son frère, avide de pouvoir et de gloire, aidée par un ancien soldat de son père et un séduisant maquilleur, Thya est loin de se douter de ce qui l’attend au bout du chemin …

Je ne savais pas à quoi m’attendre … mais clairement, je ne m’attendais pas à une telle pépite ! Il ne m’a fallu que quelques pages pour comprendre que ce livre allait être un fabuleux coup de cœur : tous les ingrédients étaient réunis pour me plaire. Une jeune héroïne à la fois très sensible et très déterminée, loin des clichés de la princesse en détresse ou de la révoltée badasse. Un univers oscillant entre réalisme historique et fantasy délicate, où les divinités antiques interviennent discrètement dans le quotidien des hommes. Une intrigue toute en finesse, où il n’y a pas d’un côté les gentils et de l’autre les méchants, mais où la quête est avant tout initiatique. Le tout porté par une plume admirablement soignée, pleine de délicatesse, de liés et de déliés, mais pourtant parfaitement accessible : c’est beau, tout simplement. C’est un de ces romans où la simplicité n’a d’égale que la richesse : derrière une histoire en apparence fort classique se cache un récit d’une profondeur incroyable, avec tout juste ce qu’il faut d’action, d’émotion et mystère pour tenir le lecteur en haleine sans jamais lui couper le souffle. L’équilibre est trouvé sur tous les aspects, et c’est ce qui rend ce roman aussi agréable à parcourir.

Je le disais, quelques pages m’ont suffi pour être convaincue par ce livre : il faut dire que l’autrice a choisi de ne pas laisser s’éterniser la situation initiale et de lancer le plus rapidement possible l’action. Et c’est un très bon choix : nous rencontrons la jeune Thya alors qu’elle fait face à la plus grande tragédie de sa vie, voir son père entre la vie et la mort. On ne peut qu’avoir la gorge nouée pour cette pauvre enfant, qui a toujours vécu isolée du monde pour sa propre protection, qui se retrouve soudainement livrée à elle-même. Poussée par la certitude que là-bas, dans les montagnes du nord, elle retrouvera son père bien vivant. Comment pourrait-elle en douter : ses visions ne se sont-elles pas toujours réalisées jusqu’à présent ? A travers ce roman, c’est donc la question de la destinée qui s’impose : les choses sont-elles déjà prévues de longue date ou bien le futur est-il en perpétuel changement ? N’est-ce pas en tentant d’éviter l’inéluctable que nous finissons par le faire se réaliser ? Sommes-nous réellement maitre de notre existence, ou bien ne sommes-nous que les jouets impuissants d’une force qui nous dépasse ? Dans sa fuite, dans sa quête, c’est à toutes ces interrogations que Thya va être confrontée, au fil des découvertes et des révélations qui remettent en question tout ce qu’elle tenait pour acquis jusqu’alors …

Mais dans sa quête, notre douce et courageuse Thya n’est pas seule. Elle est accompagnée par un ancien légionnaire dévoué à son père, qui cache bien enfoui au fond de lui une vieille blessure, de vieux remords. Mettius est un personnage discret, mais profondément attachant : on le sent, il s’en veut terriblement, il a besoin de se racheter. De se pardonner à lui-même. Il a un sens du devoir profond, mais aussi un grand cœur. Mais il y a aussi, et surtout, Enoch. Je dois bien le reconnaitre, au début, ce bellâtre séducteur et insouciant m’énervait au plus haut point, et cela d’autant plus qu’on n’était pas certain de pouvoir lui faire confiance, et qu’on avait terriblement peur qu’il ne mette en danger notre petite héroïne innocente. Je dois bien avouer aussi que leur rapprochement m’a quelque peu fait grincer des dents dans les premiers temps : mais pourquoi diable ne peut-on pas trouver un seul roman sans amourette, c’est quand même terriblement affligeant de banalité !? Mais mon côté fleur bleue a vite ressurgi : ils sont mignons, tous les deux, finalement. Et cela d’autant plus qu’Enoch est bien moins superficiel qu’on ne peut le songer au premier abord, et on s’attache aussi grandement à ce jeune homme en quête de repère, en quête de son passé, de son identité … Car c’est aussi une thématique récurrente, ici !

En bref, vous l’aurez bien compris, je suis vraiment tombée sous le charme de cette petite merveille ! Avec ce premier tome, l’autrice explore un contexte historique généralement délaissé de la fantasy : la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Age, cette transition à la fois douce et brutale marqué par un changement profond des croyances, ce qui offre un support idéal à cette petite touche discrète de merveilleux. Avec ce premier tome, elle nous invite finalement à faire connaissance avec la jeune Thya et le jeune Enoch, qui avant de devenir les véritables héros de la saga doivent d’abord apprendre à se connaitre eux-mêmes en explorant leur passé. Avec ce premier tome enfin, elle nous fait rêver les yeux grands ouverts, elle nous fait vivre une aventure follement palpitante sans bouger de notre fauteuil. C’est un de ces livres tellement bien écrits qu’ils parviennent à nous faire oublier le monde réel et tout ce qu’il comporte de malheurs, qu’ils réussissent l’incroyable pari de nous transporter corps et âme au cœur de l’histoire jusqu’à ce qu’on ait le sentiment de vivre l’aventure au lieu de la lire. Une vraie réussite, donc, qui donne envie de se ruer sur la suite sans plus attendre !