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samedi 22 octobre 2022

Quatre filles et un jean, tome 4 : Le dernier été - Ann Brashares

Quatre fille et un jean4, Ann Brashares

Le dernier été

 Editeur : Gallimard

Nombre de pages : 403

Résumé : Après leur première année loin de chez elles, à l'université, Carmen, Tibby, Bridget et Lena ont chacune des projets différents pour l'été : Carmen participe à un festival de théâtre, Tibby reste au campus à New York pour suivre un séminaire d'écriture de scénarios, Bridget part en Turquie sur un chantier de fouilles archéologiques et Lena suit un atelier de dessin ... Au seuil de leur vie d'adulte, c'est l'heure des grandes questions et, parfois, des déceptions. Mais une chose est sûre : avec ou sans le jean, leur amitié restera éternellement dans le bleu.

 

- Un petit extrait -

« Il me semble que j’ai compris… On n’habite plus à Bethesda, on n’est plus au lycée. On ne vit plus chez nos parents et on n’a pas encore de chez-nous. C’est là que nous avons grandi, que nous avons passé du temps ensemble, mais ce ne sont que des lieux, des époques, ce n’est pas nous. Si on s’imagine que nous quatre, c’est lié à un endroit ou à un moment précis, c’est fichu, car le temps passe et les lieux changent. Nous quatre, ce n’est ni un moment ni un lieu. Nous quatre, c’est partout. »

- Mon avis sur le livre -

 L’adage veut que les blagues les plus courtes soient toujours les meilleures … se pourrait-il qu’il en soit de même pour les sagas ? Je suis une grande amoureuse des longues sagas à rallonge, mais cela ne m’empêche pas, parfois, de trouver que certaines sagas trainent inutilement en longueur. Cela me coute quelque peu de le dire, mais les aventures des quatre filles et de leur jean magique font parti de ces sagas qui auraient selon moi mérité de compter au moins un tome de moins. J’ai comme le sentiment que l’autrice s’est fixé pour impératif absolu de faire « quatre tomes pour quatre filles » (le « cinquième » opus étant en réalité plutôt un hors-série), mais qu’elle n’avait pas la matière pour remplir « intelligemment » ces quatre tomes. Il y a donc un sérieux déséquilibre entre les trois premiers volumes, que je n’hésite pas à qualifier d’excellents, et cet ultime opus, qui fait bien pâle figure en comparaison. On a l’impression que l’autrice elle-même ne savait absolument pas que faire de ses quatre héroïnes dans ce tome … Et résultat, elle en a fait n’importe quoi. Je comprends désormais mieux pourquoi je ne me souvenais absolument pas de cet opus : il dénote tellement par rapport au reste que mon cerveau a visiblement décrété qu’il ne faisait point partie de la même série. L’histoire aurait pu, aurait dû, s’achever très harmonieusement à la fin du troisième opus, alors que les quatre filles s’apprêtaient à rentrer à l’université … Pas la peine d’ajouter si artificiellement un quatrième été.

Car pour Carmen, Tibby, Bridget et Lena, l’été est désormais comme le reste de l’année : elles sont séparées. Chacune a ses propres projets pour les vacances. Toujours plus décidée à améliorer toujours plus sa technique, Lena reste dans sa prestigieuse école d’art pour suivre des ateliers de dessin : elle espère qu’en occupant ainsi son corps et son esprit, elle parviendra à tirer définitivement un trait sur Kostos. Peut-être que Léo, si talentueux et si attirant, l’aidera à tourner une bonne fois pour toutes la page … Bridget, quant à elle, s’envole pour la Turquie afin de participer à un chantier de fouilles archéologiques. Elle va découvrir que contrairement à ce qu’elle imaginait, l’adage « loin des yeux, loin du cœur » ne s’applique pas à elle, et qu’elle aime bien plus Eric qu’elle ne pouvait le penser … Tibby reste au campus pour tenter d’avancer dans l’écriture de son scénario. Mais parviendra-t-elle véritablement à écrire une histoire d’amour alors qu’elle semble totalement incapable de profiter vraiment de l’amour inconditionnel que lui offre Brian ? Et si la véritable histoire d’amour tragique de son été n’était pas celle qu’elle s’efforce d’écrire, mais celle qu’elle est en train de vivre ? Carmen, elle, n’est plus que l’ombre d’elle-même : alors que ses deux parents s’accordent pour affirmer qu’elle a toujours eu un sacré sens théâtral, elle reste obstinément dans l’ombre des coulisses à agrafer des décors et retaper des accessoires. Mais peut-être est-pour elle l’heure de briller à nouveau sous les feux des projecteurs, quoi que puisse en penser sa « nouvelle amie » Julia …

Pour être parfaitement honnête, j’ai beau me creuser la tête, je ne sais absolument pas quoi dire sur cet opus. D’un côté, j’étais bien évidemment heureuse de retrouver une fois de plus nos quatre filles, auxquelles je me suis irrésistiblement attachée au fil des tomes … mais de l’autre, c’est comme si la magie s’était soudainement brisée, comme s’il manquait ce petit quelque chose indéfinissable qui rendait cette saga absolument unique. A l’instar de nos quatre filles, ou plutôt de nos quatre jeunes femmes, désormais, je n’ai pas mis bien longtemps avant de me rendre à l’évidence : cet été n’a absolument rien à voir avec les précédents. Sans doute parce que, désormais, pour elles, ce n’est plus une nouveauté d’être séparées, éloignées les unes des autres : c’est maintenant leur normalité, leur quotidien, leur lot commun. Comme le disait mon arrière-grand-mère, « l’habitude rend la chose facile » : ce n’est désormais plus un déchirement de passer l’été chacune de leur côté, puisque c’est ce qu’elles font déjà toute l’année. Deux mois de plus, deux mois de moins, ça ne fait plus la moindre différence. Et ce qui m’a chagrinée, ce n’est pas tant le fait qu’elles soient à nouveau séparées, mais c’est très probablement qu’elles soient passées d’une belle amitié à la limite du fusionnel à … une sorte d’indifférence teintée de résignation. En trop peu de temps pour que ça fasse naturel. A trop forcer le trait, à trop vouloir montrer qu’elles ont appris à vivre indépendamment les unes des autres, l’autrice a esquissé une sorte de caricature absolument absurde de ses quatre héroïnes. Au point que, parfois, j’ai eu le sentiment de rencontrer de parfaites inconnues et non pas de retrouver les quatre filles des étés précédents. Les quatre filles au jean.

Prenons Bridget, par exemple. Bridget qui, je vous le rappelle, est une forcenée de sport et plus particulièrement de foot. Qui ne sait pas rester concentrée plus de deux secondes, en bonne petite Bee l’abeille hyperactive qu’elle est : elle virevolte, butine, volette, infatigable. Et là voici qui se retrouve, on ne sait pas trop bien comment, au beau milieu d’un chantier de fouilles archéologiques, à dépoussiérer fort patiemment et fort délicatement son minuscule petit bout de terre à la recherche d’aussi minuscules petits bouts d’argile. Le contraste est bien trop gros : la vraie Bridget a probablement été enlevée par des extraterrestres et l’autrice l’a remplacée par un clone bugué, c’est la seule explication probable. Même constat pour Carmen : à ma connaissance, elle n’avait jamais montré le moindre soupçon d’intérêt pour le théâtre et les arts dramatiques, alors comment a-t-elle atterri dans ce festival, exactement ? Et je veux bien admettre que l’entrée à l’université, ça « change une vie », mais au point de transformer Carmenita la solaire, Carmenita l’impulsive, en petite souris de l’ombre qui grappille avidement le moindre petit bout de fromage, le moindre petit sourire et compliment d’une illustre inconnue, j’ai du mal à y croire. Carmen est peut-être en manque constant d’amour et d’attention, mais sauf si elle a subit une lobotomie entre les deux tomes, elle n’est quand même pas stupide au point de devenir un petit toutou sans le moindre sens critique : la vraie Carmen ne serait pas tombée aussi profondément dans le piège de Julia, elle n’aurait pas gobé aussi bêtement ses faux-semblants.

Et comme si cela ne lui suffisait pas de dénaturer complétement la personnalité de ses héroïnes, voici que l’autrice sombre dans le pire travers des romans pour adolescents qu’elle avait pourtant très bien évité jusqu’à présent : les amourettes niaises. D’un côté nous avons Lena qui passe ses journées entières à se lamenter parce que Kostos lui a brisé le cœur, qu’elle veut à tout prix l’oublier, mais qu’elle l’aime encore, et que Léo est absolument sublime, que mince elle n’a pas pensé à Kostos une journée et qu’elle commence à l’oublier, que Léo est talentueux au possible … et qui passe de « petite vierge grecque prude et effarouchée » à « jeune femme totalement décomplexée qui pose nue devant un illustre inconnu et qui se jette sur lui pour l’embrasser à pleine bouche ». De l’autre nous avons Tibby qui, suite à une frayeur que je reconnais compréhensible à son âge, décrète soudainement qu’elle ne veut plus de l’amour fidèle et inconditionnel de ce brave Brian, qui lui jette des horreurs à la figure et qui va même jusqu’à affirmer à Effie qu’elle n’en a absolument plus rien à faire de lui, mais qui deux minutes après se lamentent parce qu’elle a laissé filé l’amour de sa vie et qu’elle est jalouse d’Effie qui a saisi sa chance et qui n’hésite pas à mettre une de ses meilleures amies en porte à faux vis-à-vis de sa propre sœur. Sans oublier Bridget qui ne cesse de rappeler à qui veut bien l’entendre qu’elle est désormais « une fille avec un petite amie » mais qui ne met pas deux secondes avant de loucher sur un nouveau mec tout aussi inaccessible que l’était Eric quelques années plus tôt, mais qui ose encore prétendre qu’elle a appris de ses erreurs en ayant eu le cœur brisé … Que du mélodrame, et parmi les plus insupportables en plus !

En bref, vous l’aurez bien compris, même si cela me coute de l’admettre car c’est vraiment une saga qui compte beaucoup pour moi … ce tome n’est clairement pas à la hauteur des précédents et m’a plus déçue qu’autre chose. C’est un peu comme quand on a plus assez de peinture pour terminer la toile : on étire, on étale tant et si bien que dans les derniers traits, la couleur est toute pâlichonne, toute fade, toute délavée. A vouloir faire trainer l’histoire en longueur pour remplir coute que coute un quatrième opus, l’autrice n’a fait qu’affadir l’intrigue, que délaver la personnalité même de ses personnages. Les filles ayant grandi et muri, la logique aurait voulu que l’histoire gagne en profondeur, mais c’est vraiment tout le contraire qui s’est produit : alors que les tomes précédents abordaient des thématiques sérieuses et réfléchies, nous sombrons ici dans la superficialité et la frivolité les plus niaises qui soient. Tout ce qui avait été acquis auparavant semble balayé d’un revers négligeant de la main : régressons donc allégrement pour mieux combler le vide, pour remplir page après page d’atermoiements grandiloquents et dignes des plus grandes tragédies grecques ! Ce que j’aime dans cette saga, c’est certes cette légèreté très estivale, cette douce amitié qui permet aux quatre filles de surmonter toutes les épreuves, mais c’est également les moments plus tristes, plus douloureux, les moments qui tirent les larmes aux yeux, qui serrent la gorge. C’est en somme l’équilibre dont ce tome est totalement dénué : tout au plus ici, on se dit qu’il « vaut mieux en rire qu’en pleurer », même si ça m’a plutôt attristé de voir le carnage, les filles valent et méritent mieux que cela. Heureusement, il me semble que le « tome suivant » rattrape le coup !

samedi 15 octobre 2022

Quatre filles et un jean, tome 3 : Le troisième été - Ann Brashares

Quatre fille et un jean3, Ann Brashares

Le troisième été

 Editeur : Gallimard

Nombre de pages : 359

Résumé : C'est l'ultime été avant la grande séparation. Rien ne sera plus comme avant : à la fin des vacances, les quatre filles partiront chacune dans une université différente. Plus que jamais, elles se raccrochent au symbole de leur amitié : le jean magique, témoin de leurs vies, témoin de ce troisième été qui s’annonce décisif….

 

 

 

- Un petit extrait -

« C’était un miracle, tout ce qu’on pouvait lire dans le moindre petit geste, si l’on se donnait la peine de bien regarder, de vraiment chercher l’information. Il y avait tant d’émotions, une foule étourdissante de choses que les mots, tout du moins les mots de Lena, ne pouvaient exprimer. Des milliers d’images, de souvenirs et d’idées qui se déployaient si on les laissait venir. Pour qui savait regarder, l’histoire entière de l’humanité était contenue dans le moindre trait. C’était de la poésie pure. Elle n’avait jamais trouvé la poésie poétique, pour être honnête. Mais elle imaginait ce que pouvait être la poésie pour ceux qui l’aimaient et la comprenaient. »

- Mon avis sur le livre -

 C’est en relisant le même livre à quelques années d’intervalle qu’on se rend compte à quel point on a changé entre temps, quand bien même on n’en avait pas conscience jusqu’alors, quand bien même on tentait coute que coute de l’ignorer … De mes lectures précédentes de la saga, je ne conservais qu’une impression de pure légèreté, je ne retenais que les moments les plus joyeux. Dans mes souvenirs, les quatre filles n’étaient que quatre adolescentes, pleines de vie et de rêves, soudées par une amitié que rien ne pouvait ébranler. Aujourd’hui, je ne vois plus du tout les choses de la même manière, au point que je me demande comment j’ai bien pu passer à côté de la grande profondeur du récit auparavant. Comment ai-je donc fait pour n’y voir qu’un simple divertissement pour pré-adolescentes romantiques ? Car tout ce que je vois désormais, ce sont quatre jeunes filles qui deviennent doucement mais sûrement des jeunes femmes, assaillies par les doutes, les peurs, les peines, les remords, les hésitations. J’y vois des moments de grande détresse, des instants de pur désarroi : on est bien loin de la joie et de l’insouciance que j’avais à l’esprit et que je m’attendais à retrouver ! Et puisque le livre, lui, est toujours le même, la seule conclusion possible, c’est que ça soit moi qui ai changé. Suffisamment subtilement pour avoir l’impression d’être toujours exactement la même. Mais pourtant assez pour ne plus me reconnaitre en la lectrice que j’étais il y a quelques années seulement : indiscutablement, je ne suis plus totalement la même. Et je ne sais pas vraiment quoi en penser …

Tibby, elle, voit d’un très mauvais œil tous les changements qui se profilent à l’horizon : elle a toujours haït très viscéralement les bouleversements et donnerait absolument n’importe quoi pour que les choses restent immuables. Mais même en essayant très fort, elle ne peut cette fois-ci pas faire sembler d’ignorer la terrible réalité : désormais, rien ne sera jamais plus comme avant. A la rentrée, les quatre filles s’éparpilleront aux quatre coins des Etats-Unis, chacune dans une université, loin de la ville où elles sont nées, loin du berceau de leur amitié. Tandis que l’échéance se rapproche, inexorablement, Tibby ne peut s’empêcher de douter : a-t-elle pris la bonne décision ? Elle n’est pas la seule à nager en pleine indécision. Lorsqu’elle découvre par hasard (par hasard !) que sa mère est enceinte de son tout nouveau mari, Carmen se voit submergée par la jalousie : elle n’a même pas commencé à emballer ses affaires que sa chambre est déjà vouée à se transformer en nurserie, qu’un bébé n’attend que son départ pour prendre sa place dans la maison et sûrement dans le cœur de sa mère ! Alors, une idée un peu mesquine nait dans son esprit : et si elle allait à l’université juste à côté, pour ne pas avoir à déménager ? Lena, elle, n’a pas de doute : elle veut absolument intégrer son école d’art. Mais c’est son père qui n’est pas du tout de cet avis et refuse catégoriquement de lui payer ses études … Pour la première fois de son existence, la douce et docile Lena refuse de se voir dicter sa conduite et son avenir. Elle ira. Un point c’est tout. Elle sera aussi obstinée que Bridget. Cette dernière, quant à elle, est une fois de plus en colonie, mais cette fois-ci en tant que monitrice. Et voici qu’elle retrouve celui qui, il y a deux ans, a fait battre son cœur et l’a brisé en même temps …

« Dernière étape avant le grand saut vers l’inconnu ». C’est le grand terminus pour le train de l’enfance : à la fin de l’été, les quatre filles rentreront à l’université. D’un côté, elles ont hâte de s’élancer à la poursuite de leurs rêves … mais de l’autre, elles sont terrifiées à l’idée de quitter le nid pour sauter du haut de la falaise. Leurs ailes sont-elles assez fortes pour les porter, ou vont-elles s’écraser lamentablement contre un rocher ? Le ciel est-il vraiment aussi exaltant qu’il en a l’air, ou bien vont-elles être déçues par ce qui les attend ? A la fin de l’été précédent, nos quatre amies semblaient avoir trouvé un certain équilibre, mais elles doivent se rendre à l’évidence : ce n’était qu’une illusion de plus. Contrairement à ce qu’elles s’imaginaient, elles sont encore très loin d’être en paix avec elles-mêmes. Prenons Carmen, par exemple : elle croyait fermement que plus rien ne pourrait la faire douter de l’amour que ses parents lui vouent. Son père est heureux avec sa Lydia, sa mère est heureuse avec son David, et elle est heureuse de les voir heureux … Mais quand elle apprend que sa mère est enceinte, tout vole en éclat : impossible de se réjouir, ni même de faire semblant. Elle qui pensait être définitivement guérie de l’égoïsme et de la jalousie se rend compte qu’elle n’a pas vraiment changé : elle est toujours Carmen-la-vilaine, le nombril du monde. Sa rencontre avec Win, un jeune homme tout ce qu’il y a de plus gentil et généreux, qui ne cesse de la croiser alors qu’elle donne l’illusion d’être Carmen-la-gentille, va peut-être l’aider à se réconcilier avec elle-même. A apprendre à voir ce qu’il y a de bon en elle …

Tibby, elle aussi, va faire l’âpre expérience du remords et de la culpabilité lorsqu’un tragique accident l’oblige à voir les choses en face : elle aura beau tenter de se claquemurer derrière sa carapace d’indifférence, elle ne pourra jamais se préserver de la souffrance. Elle avait envie et besoin de croire qu’il lui suffisait finalement de ne jamais s’investir émotionnellement pour être protégée : si l’on ne tente rien, aucun risque de tomber et de se faire mal. Mais elle est bien contrainte de se rendre compte que la vie ne marche pas comme ça. Elle pensait qu’elle serait en sécurité, bien cloitrée dans son petit cocon hermétique. Mais pour vivre, il faut bien prendre le risque d’attraper une maladie en ouvrant la fenêtre pour laisser entrer un peu d’air. Par crainte de tomber et de souffrir, Tibby a toujours refusé de tendre la main pour attraper le bonheur sur la branche. Mais si sa petite sœur de trois ans a eu le courage de tendre la main, pourquoi n’y arriverait-elle pas ? Ceux qui me connaissent s’en doute probablement : c’est indiscutablement l’histoire de Tibby qui m’a le plus touchée, car elle résonne pas mal avec mes propres angoisses. Comme elle, j’ai cet instinct de rester bien en sécurité dans mon cocon, préférant ne rien tenter de nouveau par crainte de me tromper, de mal faire, de me faire mal. Je comprends donc parfaitement ses peurs. « Sortir de sa zone de confort » est une expression à la mode … mais je la déteste viscéralement. Car elle sous-entend que c’est confortable, et que ceux qui n’en sortent pas ne sont que des fainéants qui ne font aucun effort. En réalité, c’est tout sauf confortable d’être et de se savoir enfermé par ses propres peurs : pas besoin de surajouter de la culpabilisation supplémentaire, merci ! Car parfois, tous les efforts du monde ne suffisent pas, et les jugements n’aident en rien … Heureusement pour elle, Tibby va trouver sur son chemin des personnes et des situations qui vont doucement l’aider à oser, à s’exposer. A se libérer.

Pour Lena aussi, cet été va être celui de la libération. Jusqu’à présent, la jeune fille était plutôt passive : elle prenait ce qu’on lui donnait, souffrait en silence quand on lui arrachait quelque chose. C’était les autres qui, d’une certaine manière, guidaient sa vie. Mais lorsque son père brise en mille morceaux ses projets et ses rêves, voulant l’enfermer dans sa façon à lui de voir sa vie, Lena décide que cela suffit. Elle veut aller dans cette école d’art, et elle ira. Si son père refuse de lui payer ses études, elle obtiendra une bourse. Portrait après portrait, fusain à la main, la jeune fille va affronter yeux dans les yeux ses proches … et découvrir ce qui se cache derrière les apparences. Et par la même occasion peut-être, oser affronter son propre reflet, oser s’affronter elle-même. Faire face à ce qu’elle est au plus profond d’elle-même. Et s’affirmer, enfin. Pour Bridget, c’est en quelque sorte l’inverse : il est temps pour elle d’apprendre à agir sans exubérance, sans impulsivité. D’apprendre à se protéger d’elle-même avant tout. A ne plus prendre ses désirs pour des réalités, à faire attention à ce qu’elle désire, car parfois, les rêves deviennent réalité et se transforment en cauchemar. Et aussi surprenant que cela puisse paraitre quand on les connait, il semblerait que ça soit Bridget qui, des quatre filles, ait le mieux appris des leçons du passé, pour éviter de refaire une seconde fois les mêmes erreurs. Son parcours estival est sans doute moins « poignant » que celui des trois autres, mais il apporte cette dose de légèreté dont le lecteur a besoin … et ne nous mentons pas, c’est particulièrement émouvant, sans le sens le plus romantique du terme !

En bref, je pense que vous l’aurez bien compris : ce troisième opus est bien meilleur que les deux précédents ! Plus que jamais, j’ai été profondément touchée par les aventures et mésaventures de nos quatre amies. D’une certaine façon, on a comme le sentiment de cheminer avec elles, tandis qu’elles apprivoisent doucement les adultes qu’elles sont appelées à devenir, tandis qu’elles apprennent à connaitre qui elles sont pour mieux décider qui elles veulent être. Entre impatience et prudence, entre excitation et hésitation, les voici qui s’apprêtent à passer le dernier été de leur adolescence. Le jean, si important à leurs yeux et dans leur cœur les deux étés précédents, commence doucement à se mettre en retrait : petit à petit, elles n’ont plus vraiment besoin de lui pour cheminer séparément, pour savourer chaque instant. Il a été leur compagnon de route dans les premiers temps, mais elles sont désormais assez fortes (même si elles en doutent) pour affronter ce qui les attend au détour du sentier sans dépendre de lui, sans dépendre des autres. Plus jeune, j’étais un peu triste de les voir « s’éloigner » les unes des autres, j’avais le sentiment que leur amitié était comme « brouillée » … Mais désormais, je dirai plutôt que leur amitié est parvenue à son achèvement logique et sain : elles ne sont plus des petites filles, elles ne pouvaient pas rester enfermées dans cette amitié fusionnelle de petites filles, mais cela ne veut pas dire que leur amitié s’est amoindrie. Au contraire. Je pense que dans les épreuves partagées, même de loin, elle s’est cimentée plus encore. Autrement. Et même si, Tibby vous le dira, le changement fait parfois et souvent peur, les quatre filles vous le diront, il n’est pas toujours mauvais. Il peut même, parfois et souvent, être bénéfique …

samedi 24 septembre 2022

Quatre filles et un jean, tome 2 : Le deuxième été - Ann Brashares

Quatre fille et un jean2, Ann Brashares

Le deuxième été

 Editeur : Gallimard

Nombre de pages : 393
Résumé : Les vacances approchent. Carmen, Tibby, Bridget et Lena s'apprêtent à ressortir le jean magique, symbole de leur amitié et témoin de leurs aventures. Cette année, l'été s'annonce cependant bien différent. Carmen reste à Washington avec sa mère : crises et turbulences en perspective… Tibby part suivre un stage de cinéma en Virginie mais, même derrière la caméra, ses souvenirs vont la rattraper. Bridget, qui traverse une crise existentielle, décide de se réconcilier avec son passé en rendant une visite surprise à sa grand-mère. Lena, dont le cœur n'est jamais vraiment revenu de Grèce, va percer des secrets de famille insoupçonnés.

 

- Un petit extrait -

« Lena savait qu’elle avait passé trop de temps dans un état d’angoisse passive, à attendre que quelque chose d’affreux lui arrive. Dans une vie pareille, arrêter d’avoir peur, c’était déjà presque le bonheur. Cette angoisse qui la rongeait la laissait perplexe. D’où venait-elle ? Que craignait-elle à ce point ? Pourtant, rien de terrible ne lui était jamais arrivé … Peut-être n’avait-elle pas vécu encore assez longtemps pour comprendre. »

- Mon avis sur le livre -

 Relire Quatre filles et un jean, c’est comme faire un bond en arrière et redevenir cette petite fille de douze ans, plus ou moins rescapée d’une phobie scolaire, qui a fini par trouver refuge dans un minuscule collège privé au fin fond du Jura … et qui s’est mis dans le crâne de lire tous les romans que possédait le petit mais si chaleureux CDI. Par ordre alphabétique. A raison d’un par jour, tous les deux jours tout au plus. Il faut dire qu’à l’époque, je lisais absolument n’importe où : recroquevillée sur un banc dans la cour (le plus loin possible des batailles de boule de neige), durant les intercours (je grappillais alors le plus de mots possibles jusqu’à ce que les professeurs me supplient d’arrêter), à la cantine, aux toilettes, et même dans les escaliers (j’étais passée maitre dans l’art de négocier les virages sans avoir besoin de lever les yeux). J’étais devenue la petite mascotte silencieuse du CDI, et pouvoir lire autant que je le souhaitais sans subir la moindre remarque ni la moindre moquerie a très assurément contribué à la réussite de cette rescolarisation (après tout de même deux années à alterner tentatives ratées, scolarisation à domicile et hospitalisation de jour ou complète). Pour la première fois que ma vie, j’ai même été invitée à une journée d’anniversaire, et ma petite camarade avait eu l’immense gentillesse de me préparer une petite pile de livres à l’écart, au cas où j’avais besoin « de faire réserve de solitude » … C’est donc dans ce cadre (qui relevait presque du paradis, après tout ce que j’avais vécu), que j’ai fait la rencontre des quatre filles : un vrai coup de foudre littéraire, lié à jamais aux souvenirs de cette douce époque.

Tandis que le deuxième été du jean approche à grands pas, les filles se replongent dans les souvenirs, tantôt heureux tantôt malheureux, des vacances précédentes … Carmen s’est enfin faite à l’idée que son père s’est remarié, qu’il est parfaitement heureux avec sa nouvelle famille, mais qu’il ne l’oublie pas et l’aime toujours autant. Elle a même réussi à devenir amie avec son demi-frère, le taciturne Paul. Mais lorsque sa mère commence, à son tour, à se rapprocher d’un homme, l’impulsive Carmen ne peut lutter contre la colère qui la submerge : une fois encore, elle va agir sans réfléchir, et s’en mordre les doigts. Tibby, quant à elle, a soigneusement enfoui tous ses souvenirs au fin fond de sa mémoire et de son armoire : tant qu’elle garde les portes résolument verrouillées, tant qu’elle ne laisse pas son regard s’attarder sur la cage vide de son défunt cochon d’inde, tant qu’elle jette aucun coup d’œil sur les vidéos tournées avec Bailey l’an dernier, elle musèle son chagrin. Mais elle va bien être obligée de se confronter à sa douleur si elle veut aller de l’avant. Bridget n’est plus que l’ombre d’elle-même : après avoir vécu un bref instant de bonheur absolu, la jeune fille s’est peu à peu laissé sombrer dans la déprime, dans un abysse d’autodestruction qui n’a rien à envier à ceux de sa défunte mère. Lorsqu’elle découvre que son père lui a caché toutes les lettres de sa grand-mère maternelle, Bridget décide d’aller rendre une visite surprise à cette dernière. Et se retrouver, peut-être, au passage. Lena, enfin, s’efforce de donner illusion, mais son cœur est brisé par sa rupture avec Kostos … mais il semblerait que leur histoire ne soit pas totalement terminée. Une fois encore, le jean magique va avoir du pain sur la planche (à repasser) !

Hormis quelques passages plus sérieux ou douloureux, le premier tome était dans l’ensemble plutôt léger et rafraichissant : c’était l’été de tous les possibles, celui où les quatre filles se métamorphosaient en jeunes femmes, où elles prenaient conscience qu’elles avaient toute la vie devant elles et autant de bonheur à vivre. Ce second tome est autrement plus profond : l’insouciance enfantine s’en est définitivement allée, il ne reste plus que le désarroi et l’angoisse face à l’abime que représente l’avenir, face aux souffrances que détiennent les souvenirs. Nos quatre filles ont grandi, c’est indéniable, elles ont muri, également … mais dans le fond, elles ne sont encore que des enfants dans un corps d’adulte. Leurs petits cœurs ne sont pas encore assez forts pour affronter toutes les déceptions et toutes les galères qui ne manquent pas de se dresser sur leur route. Leurs ailes ne sont pas encore suffisamment grandes pour les porter bien loin du nid : il suffit d’un simple coup de vent pour qu’elles dégringolent, effrayées et égratignées. Et si elles pensaient avoir appris de leurs erreurs, si elles étaient convaincues qu’elles ne les reproduiraient plus jamais, il s’avère que les leçons les plus importantes sont aussi celles qui ne rentrent pas du premier coup. Elles s’imaginaient qu’elles étaient mieux armées, maintenant, que la souffrance ne pourrait désormais plus les atteindre, qu’elles avaient surmonté le pire et que rien ne pourrait être pire … Mais elles vont apprendre, dans les larmes, que la vie, ça ne fonctionne pas comme ça. Qu’il ne suffit pas de remplir son quota de malheurs pour ensuite en être débarrassé : qu’aussi terrible et terrifiant que cela puisse paraitre, on n’est jamais à l’abri d’une nouvelle tragédie. Et qu’on ne s’y habitue jamais.

On peut essayer de donner illusion, de se faire illusion. On peut, comme Tibby, croire qu’il suffit de ne pas remuer le passé pour que celui-ci ne vienne plus nous hanter. Qu’il suffit de faire comme si de rien ne s’était passé. Qu’il suffit d’y croire pour que ça devienne réalité. C’est ainsi que Tibby, fidèle à l’ancienne elle-même, s’est efforcée de devenir amie avec les deux rebelles du stage de cinéma … en tachant de se convaincre qu’ils étaient drôles et audacieux, provocateurs et irrévérencieux. Pour leur plaire, Tibby va fermement museler la petite voix de sa conscience, qui ressemble étrangement à celle de Bailey. Bailey qui savait voir au-delà des apparences et qui lui a appris comment faire. Mais Bailey qui est morte, et dont le souvenir est trop douloureux pour qu’elle laisse cette petite voix lui murmurer des reproches à l’oreille. D’une certaine façon, Tibby a honte de celle qu’elle est devenue … alors qu’elle est devenue quelqu’un de meilleur. Mais à quoi bon être « meilleur » dans un monde où il faut être « populaire » ? Où « avoir la classe » est mieux perçu qu’avoir grand cœur ? Tibby m’a fait beaucoup de peine, elle ne sait plus du tout où elle en est, elle se fait du mal en faisant du mal aux autres … Un peu comme Carmen, d’ailleurs. Je sais que certains lecteurs ne voient en elle qu’une gamine capricieuse et égoïste, qui veut tout avoir pour elle. Mais je pense qu’il faut creuser plus loin que les apparences, justement. Essayer de comprendre avant de juger. Au premier abord, oui, Carmen ressemble simplement à une petite peste qui brise méticuleusement le bonheur de sa mère ... Mais en creusant un peu plus, on découvre une petite fille terrifiée à l’idée de ne pas suffire au bonheur de sa mère, au bonheur de quelqu’un, une petite fille qui va jusqu’à penser que c’est sa présence qui rend sa mère malheureuse et qui la pousse à le chercher ailleurs, dans les bras d’un homme. Ce dont Carmen a besoin, viscéralement, c’est d’être rassurée … mais ce n’est pas toujours facile d’exprimer ce genre de besoin, et c’est bien souvent l’impulsivité de la jeune fille qui parle à sa place. Dévastant tout sur son passage.

Contrairement à Tibby et Carmen, Bridget n’a fait de mal qu’à elle-même. Bridget, la blonde et fine sportive, hyperactive, débordant d’assurance et d’éloquence, s’est complétement laissée aller. Autrefois solaire, elle est désormais terne et morne et silencieuse et immobile. Elle s’est effacée derrière une carapace de graisse, a teint ses cheveux en noir cendre, et a laissé derrière elle son rêve de faire carrière dans le football. Elle a laissé derrière elle ses rêves, tout simplement. Elle a laissé la mort de sa mère la rattraper. Elle a laissé la maladie de sa mère la rattraper. Cette maladie qui lui a volé son enfance. Et qui peut-être menace son futur. Après tout, n’est-elle pas « le portrait craché de sa mère » ? Peut-être est-elle condamnée, elle aussi, à terminer en hôpital psychiatrique … Alors, à quoi bon lutter contre l’inéluctable ? Heureusement pour notre pauvre Bridget, elle va découvrir que son père a intercepté toutes les lettres que sa grand-mère leur avait adressées, à son jumeau et elle : ni une ni deux, retrouvant l’impulsivité de l’ancienne Bridget, elle s’envole pour l’Alabama. Pour y découvrir qu’elle n’est peut-être pas uniquement la fille à sa mère, mais peut-être aussi et surtout la petite-fille à sa grand-mère … Parce que, étonnement, l’histoire  semble parfois se répéter de génération en génération. C’est ce que va découvrir Lena, qui se remet difficilement de sa rupture avec Kostos. Mais déterrer les secrets de famille n’est pas sans danger : elle sait mieux que quiconque à quel point remuer le couteau dans la plaie peut être douloureux, et va se rendre compte que les plaies sont parfois longues à cicatriser. Voire même qu’elles ne cicatrisent jamais. Si, parfois, j’étais quelque peu agacée par le côté beaucoup trop « amourette » de l’intrigue de Lena, difficile de nier que je me suis souvent sentie très proche d’elle, l’angoissée introvertie qui ne sait pas s’adapter aux changements, qui ne sait pas faire ses adieux car elle aime trop fort …

En bref, vous l’aurez sans doute bien compris : j’ai trouvé ce second tome bien plus émouvant, bien plus poignant, que le précédent. On perd peut-être un peu de la fraicheur qui caractérisait le premier opus, mais on y gagne assurément de la profondeur : on est très loin du cliché de « la romancette niaise pour préadolescente » que ce genre de roman traine comme un boulet. Tandis que les petits et les gros drames de l’adolescence et de l’existence s’abattent sur nos quatre amies, tandis qu’elles apprennent à faire face tout en s’affrontant elles-mêmes dans ce qu’elles ont de plus détestables, le lecteur se sent tour à tour proche de l’une ou de l’autre, au gré des similitudes de caractères ou d’épreuves traversées. Il est si facile de s’attacher et de s’identifier à nos quatre filles, qui ne sont certes pas des saintes, pas des démones non plus : juste des adolescentes comme les autres avec leurs qualités et leurs défauts, avec leurs rêves et leurs peurs, leurs peines et leurs doutes. Il est dans ce tome beaucoup question de famille, et plus particulièrement des relations mères-filles, souvent tumultueuses à cet âge-là. Il est également beaucoup question de culpabilité, de remords, des sentiments qui hantent beaucoup d’adolescents, qui regrettent ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils n’ont pas fait, ce qu’ils auraient dû faire et ce qu’ils n’auraient pas dû faire. Il est enfin, évidemment, question d’amitié, une amitié qui se fait peut-être moins fusionnelle, moins démonstrative, mais qui n’en est pas moins forte, pas moins sincère, pas moins fidèle : avec une certaine pudeur, une certaine délicatesse, les quatre filles veillent toujours les unes sur les autres, sans s’imposer, mais sans jamais s’abandonner. Et qu’est-ce que c’est beau, qu’est-ce que c’est bon !