samedi 15 février 2020

Victoria rêve - Timothée de Fombelle


Victoria rêve, Timothée de Fombelle

Editeur : Gallimard jeunesse
Nombre de pages : 105

Résumé : Victoria voulait une vie d'aventure, une vie folle, une vie plus grande qu'elle. Et l'on disait tout autour d'elle : "Victoria rêve". Mais, depuis quelque temps, un monde imaginaire débarquait dans son existence. Elle avait l'impression d'une foule de personnages qui descendaient de sa bibliothèque en rappel pour venir semer leur pagaille. Victoria voulait savoir ce qui lui arrivait. Y avait-il un lien avec les livres qui disparaissaient de sa chambre ? Toutes ces pages étaient-elles en train de se glisser à l'intérieur de sa vie ? Cela devenait sérieux, étourdissant, comme une invasion.


- Un petit extrait -

« Personne n'est obligé de croire ce qu'il va suivre. On a toujours le droit de ne pas croire ce qui est écrit dans les livres. »

- Mon avis sur le livre -

Avant l’ouverture du blog, je consommais avidement les livres plus que je ne les savourais : je passais d’un roman à l’autre, comme on mange machinalement un grain de popcorn après l’autre. Résultats des courses : je ne me souvenais à peine du contenu de mes lectures quelques semaines après, et cela même si je tenais assez rigoureusement ma petite liste de « livres lus au cours de l’année ». Maintenant que je prends le temps de réfléchir au contenu de ma chronique, maintenant que je m’oblige à rédiger ladite chronique avant d’entamer une nouvelle lecture, je me rends compte que j’ai bien plus de souvenirs de toutes mes lectures. C’est comme si chaque roman m’habitait en profondeur, alors qu’auparavant ils ne faisaient que passer. Désormais, chaque personnage, chaque histoire, a sa place dans mon cœur, et même si je ne me souviens pas de chaque petit détail, je n’oublie plus que j’ai lu tel ou tel livre … Alors que j’avais complétement oublié que j’avais déjà lu Victoria rêve peu de temps après l’avoir acheté : ce n’est qu’en le (re)lisant que je suis dit « mince, ça me dit quelque chose ! ».

Victoria rêve. C’est ce que tout le monde dit d’elle. Ses parents, ses professeurs, ses camarades de classe, la bibliothécaire, la boulangère même.  Victoria rêve d’une vie d’aventures, d’une vie de mystères, d’une vie de folies. D’une vie plus palpitante que sa simple vie de collégienne, avec son père qui travaille dans le pâté et sa sœur incapable de profiter de son voyage scolaire en Italie. Victoria rêve d’être l’héroïne d’un roman, elle qui passe son temps à vivre par procuration les aventures des héros de ses lectures. Mais quand ses livres disparaissent un à un, quand le petit Jo débarque pour lui demander où se cachent les Trois Cheyennes, et quand son père se métamorphose en cow boy, Victoria se demande si elle ne préférait pas sa petite vie toute plate mais prévisible …

Sur la première page, on nous dit que ce roman est « un petit livre sur les grands livres qui nous habitent », qui « dit la force de la lecture et de l’imaginaire aujourd’hui, envers et contre tout ». Victoria, c’est donc toi, c’est donc moi. C’est donc tous les lecteurs et lectrices de ce monde, qui, à chaque fois qu’ils ouvrent un livre, plongent corps et âmes dans l’histoire qui se cache au cœur des pages. Comme beaucoup de lecteurs et lectrices, Victoria se sent à l’étroit dans sa petite vie bien banale, bien tranquille, bien ordinaire. Sa petite vie qui n’a rien de plus que celle du voisin de droite, du voisin de gauche, du voisin de derrière. Elle voudrait « une vie plus grande qu’elle », une vie différente. Alors elle lit, et elle rêve. Mais personne ne comprend ses rêves, personne ne comprend son amour pour la lecture. Face à la réticence de sa mère, qui trouve que ça fait quand même beaucoup d’aller à la bibliothèque deux jours de suite, Victoria se demande où se trouve le danger mortel à se rendre si régulièrement à la bibliothèque … Mais chez Victoria, la seule touche de fantaisie qui ai jamais franchi le pas de la porte, c’est deux pas de tango par ses parents. Alors vous imaginez bien que l’imaginaire n’y est pas à sa place !

Jusqu’au jour où tout bascule. Des livres disparaissent. Trois Cheyennes sont en cavale. Et son père se transforme en cow boy. Au début, tout comme Victoria, on a le sentiment que toute la magie de ses romans favoris s’est échappée pour influer sur sa vie … Et elle qui désirait tant vivre de grandes aventures ne sait plus quoi penser de tous ces chamboulements. Et le lecteur non plus, d’autant plus qu’au fil des pages, on se rend compte que les choses sont loin d’être ce qu’elles paraissent être … Entre quiproquos et secrets, l’imaginaire de Victoria se fissure progressivement. Jusqu’à présent, Victoria rêvait, comme seuls savent le faire les enfants … mais Victoria grandit. Et elle découvre « la beauté de certaines choses de sa vie ». Elle ne dit pas adieu à ses rêves, car personne ne devrait jamais dire adieu à ses rêves, mais pour la toute première fois, Victoria se sent prête à vivre, et non plus seulement à rêver. Et surtout, Victoria prend conscience qu’elle n’est plus, qu’elle n’est pas, seule. Il y a le petit Jo, il y a ses parents, et même sa sœur. « Ensemble, tout pouvait s’arranger ». Même si la vie n’est pas aussi douce que les contes, même si la vie n’est pas aussi trépidante que les romans, elle vaut la peine qu’on la vive, et non pas qu’on l’éclipse derrière les rêves …

En bref, vous l’aurez bien compris, c’est un petit récit plein de douceur et de poésie que nous offre l’auteur. Véritable apologie de l’imaginaire et de ses serviteurs les livres, ce roman invite également à vivre pleinement notre vie « ordinaire ». Il aborde avec beaucoup de délicatesse la question délicate du chômage, tout en nous relatant une très jolie histoire d’amitié entre Victoria et le petit Jo. Sur bien des points, j’ai beaucoup aimé ce bref récit, mais je dois cependant reconnaitre rester un peu sur ma faim : il m’a manqué un petit quelque chose pour m’attacher réellement à Victoria, il m’a manqué un petit quelque chose pour savourer véritablement cette histoire. La fin est trop brutale, trop abrupte. Tout s’effondre trop vite. Peut-être est-ce parce que Victoria est finalement bien trop âgée pour s’inventer de telles histoires, peut-être est-ce parce que tout semble un peu trop rocambolesque, peut-être est-ce parce que le roman est trop court, toujours est-il que le final ne m’a pas convaincue … Ça reste une jolie lecture, mais loin d’être aussi exceptionnelle que je ne l’espérais au premier abord.

mercredi 12 février 2020

Un jour une étoile - Jean-Luc Marcastel


Un jour une étoile, Jean-Luc Marcastel

Editeur : Gulf Stream
Nombre de pages : 242
Résumé : Saru et son clan vivent à M’martre, une cité en ruines en proie aux guerres intestines. Le jour où son frère, ayant atteint ses 6 570 matins, est emmené par les maraudeurs, des monstres de fer qui surgissent de nulle part, Saru est désemparé. Au même moment, une capsule tombe du ciel avec en son sein deux créatures vêtues d’armures étincelantes. L’une d’elles, à la voix d’ange et à la silhouette troublante, bouleverse Saru. Ce dernier apprend petit à petit à connaître celle qu’il appelle « sa fée de métal » et comprend qu’il a vécu jusqu’à présent dans un gigantesque leurre…


- Un petit extrait -

« Et je crois que, s’il y a une chose qu’avaient comprise mes parents, qu’ils m’ont transmise et que je veux transmettre à mes enfants, c’est que cette étoile que nos ancêtres sont partis chercher, cette étoile qu’ils ont crue si lointaine, celle qui réchauffe, donne sens à la vie, ils ont fini par la trouver, non pas à des milliards de kilomètres, mais là, tout près, dans le cœur de l’autre. »

- Mon avis sur le livre -

Depuis que je reçois régulièrement des services de presse, je me rends compte que j’ai de moins en moins la possibilité de choisir ma prochaine lecture : pas besoin de rester plantée devant ma bibliothèque en me demandant quel livre je souhaite lire, puisque je n’ai qu’à attraper le suivant sur la liste. Etrangement, c’est sécurisant, comme sensation. Mais voilà, il m’arrive, parfois, de venir à bout de cette pile de services de presse. Et alors, le dilemme commence : lequel des 500 ouvrages qui composent ma PAL vais-je lire à présent ? De quoi ai-je envie actuellement ? Parfois, la réponse vient aisément, mais parfois, c’est le vide intersidéral : aucun titre ne me traverse l’esprit, ou bien il s’agit d’une longue saga alors que je n’ai pas le courage de me plonger dans une longue saga, même chose pour les gros pavés … Après avoir longuement observé d’un regard vide les étagères, je me suis tout simplement tournée vers une valeur sûre : Marcastel, collection Electrogène, space opera, le trio parfait !

Saru est fier de son frère ainé et rêve de lui ressembler un jour : Saïh est fort et courageux, il est respecté des siens et craint par les autres clans. Il est son protecteur, son confident, son modèle. Mais arrive le terrible jour où Saïh est emmené par les maraudeurs, terrifiantes machines de métal qui viennent chercher régulièrement tous les habitants de M'Martre ayant plus de 6570 jours. Désormais, Saru est seul pour affronter l’avenir … mais aussi les surprenants évènements qui s’accumulent dans la cité. Le ciel clignote, s’éteint brièvement. Et une mystérieuse capsule tombe du ciel, et à son bord, une fée de métal. Une créature aussi fragile qu’attirante, dont il tombe irrésistiblement amoureux, et qui l’attire dans une véritable course contre la montre, tout en lui révélant l’impensable …

Il est difficile de vous résumer ce roman, et plus difficile encore de vous en parler sans trop vous en dire ! C’est en effet un livre dans lequel il faut se plonger sans rien en savoir, sans rien en attendre. Il faut l’ouvrir avec naïveté, avec candeur, pour mieux se laisser surprendre par les révélations qui parsèment le récit. Pour se laisser sidérer par la dernière phrase du chapitre 14. Pour avoir l’envie irrésistible de tout reprendre du début pour redécouvrir l’histoire avec cette perspective nouvelle, chercher les petits indices semés ci et là. Se demander comment on a pu passer à côté de cela, pour finalement comprendre qu’on est passé à côté car ce n’est pas essentiel : l’essentiel, c’est l’amour naissant entre Saru et Maïa, au mépris des différences, c’est leur quête pour la survie de tous. Ils viennent de se rencontrer, et tout semble les séparer. Et pourtant, c’est main dans la main qu’ils vont faire face à l’adversité, une adversité grisée par le pouvoir et la peur de perdre ce dernier, une adversité qui a perdu toute humanité tout en s’imaginant être le représentant le plus « pur » de cette dernière. Et la question, sous-jacente : qui est, finalement, le plus humain ?

Mais Jean-Luc Marcastel nous offre en premier lieu un space opera magistral, un récit d’aventure incroyable, une course effrénée contre la montre. A chaque embûche qui se dresse sur le chemin de Saru et Maïa, à chaque obstacle qui vient mettre en péril leur mission, à chaque complication qui vient ajouter une touche de difficulté à cette entreprise déjà risquée, le lecteur impuissant ne peut que croiser les doigts en espérant qu’ils vont s’en sortir, qu’ils vont trouver une solution, qu’ils vont mener à bien leur quête. On a envie d’y croire, on a besoin de cet espoir que représente leur amour interdit, cet espoir qui les pousse toujours vers l’avant même quand tout semble perdu. J’ai aimé l’abnégation de Maïa, qui ne pense qu’aux siens, avant de penser à elle, qui est prête à donner sa vie pour sauver celle des autres. J’ai aimé le dévouement de Saru, qui fait aveuglément confiance à sa petite fée de métal, qui va tout mettre en œuvre pour aider et protéger cette dernière, lui qui n’était avant que l’ombre effacée de son frère ainé, le véritable guerrier. Et j’ai aimé leur amour, foudroyant, peut-être cliché, mais émouvant à souhait, véritable amour comme on n’en trouve que dans les romans. Ils sont beaux, tous les deux, tellement beaux, on ne leur souhaite que le meilleur …

En bref, vous l’aurez bien compris, il est inutile de faire durer cette chronique plus longtemps : j’ai vraiment beaucoup aimé ce petit roman de science-fiction, qui aborde avec brio la question de la différence, de la tolérance, mais aussi celle de l’humanité, de l’éthique scientifique et politique … Mais c’est surtout, avant tout, un roman qui vous capture et vous captive, un roman qui vous fait passer par toutes les émotions possibles et inimaginables, de la peur à la surprise en passant par l’espoir, la fierté et l’attendrissement. C’est un très beau roman, qui déplaira peut-être aux plus féministes, mais qui ravira assurément les lecteurs passionnés de science-fiction et de belles histoires d’amour, ceux qui cherchent dans la lecture l’émerveillement et non la polémique, ceux qui veulent s’évader dans les étoiles aux côtés de deux personnages aussi courageux qu’attachants. Ceux qui croient en l’humanité, et ceux qui ont envie de retrouver cette foi en l’humanité. Ceux enfin qui ont envie de se laisser conter une belle histoire d’amour et d’aventure, car Jean-Luc Marcastel est assurément un des plus grands conteurs qu’il m’ait été donné de rencontrer, et c’est toujours un pur bonheur que de se laisser entrainer par une de ses histoires, et celle-ci ne fait évidemment pas exception !

dimanche 9 février 2020

Top 5 : Vos Couples Favoris


- Top 5 : Vos Couples Favoris -

C’est le retour des tops ! Et cela grâce à Mange-Nuages qui a mis en place un petit challenge/jeu que je vous invite à retrouver sur Livraddict ! Un thème par semaine, rien de plus simple, d’autant plus que j’ai décidé de faire ceci sous forme de mini-article pour ne pas me surcharger … C’est l’heure de répondre au thème de la semaine que voici :

Vos Couples Favoris

Eh oui, qui dit Février dit thèmes en rapport avec l'amûr. Et histoire de commencer doucement, cette semaine, présentez-nous vos couples favoris de la littérature. Quelles idylles vous ont ému ? Dans quels couples vous êtes-vous retrouvé.e.s ? Pour qui avez-vous frissonné, pleuré, souri ? Dites-nous tout de vos couples-star !

Et voici donc mon petit top 5 :

Hazel et Augustus dans Nos étoiles contraires (John Green)
Je suis littéralement et tout simplement tombée amoureuse de l’histoire d’amour entre Hazel et Augustus : c’est à la fois une évidence et un combat permanent, quelque chose de terriblement mignon mais aussi d’atrocement triste.

Mydria et Orest dans L’Héritage des Darcer (Marie Caillet)
Tout, absolument tout les sépare : elle est l’ultime descendante de la lignée royale, il est un misérable voleur des bas-fonds. Il est aussi grincheux et solitaire qu’elle est bavarde et naïve, ça fait des étincelles entre eux, et c’est à la fois drôle et doux !

Elena et Valek dans Les portes du secret (Maria V. Snyder)
Ils sont géniaux, tout simplement ! Une fois encore, entre eux, c’est explosif, car ils n’ont absolument rien en commun, mais franchement, leur histoire d’amour, elle est juste tellement belle, comment ne pas craquer ?!

Charlotte et Charlie dans Charlie+Charlotte (Shannon Lee Alexander)
Leur histoire, c’est une magnifique histoire d’amour aussi intense que maladroite, qui m’a ému aux larmes et qui m’a fait rêver. On le devine rapidement, ça va mal se terminer, et c’est pourquoi on savoure d’autant plus leur amour, puissant, fort, pur.

Helya et Sisam dans Myrihandes (Guilhem Meric)
Parce que malgré leur lien d’âme, malgré le fait qu’ils soient des Ames Jumelles, ils doivent apprendre à s’aimer, à se reposer l’un sur l’autre, à s’écouter … Leur amour est loin d’être paisible, mais il n’en est que plus beau, plus émouvant encore …

samedi 8 février 2020

Quelques pas de plus - Agnès Marot


Quelques pas de plus, Agnès Marot

Editeur : Scrineo
Nombre de pages : 329
Résumé : Sora vient d’apprendre qu’elle doit passer le reste de sa vie à béquilles. Son quotidien se résumera désormais aux cours au lycée et aux séances de kiné. Elle pourrait s’y faire si Kay, sa grande sœur, tenait le coup ; mais cette dernière, qui a toujours été la plus forte des deux, est en pleine descente aux enfers. Alors Sora décide de prendre les choses en main. Objectif : changer sa vie. Son meilleur atout : l’héritage navajo laissé par sa mère. Un ancien pouvoir de guérison qui pourrait les sauver, elle et sa sœur. Le problème, c’est qu’elles ne sont pas les seules à le chercher… et que leur rival est prêt à les suivre au bout du monde pour parvenir à ses fins.

- Un petit extrait -

« De tous les pas que j’ai faits dans ma vie, ce sont les plus difficiles. Ce n’est pas plus douloureux qu’avant, non – mais ça fait beaucoup plus mal. Car, pour la première fois, je prends conscience que cette souffrance ne me quittera jamais. Et ce qui devait être une parenthèse difficile se transforme en un long tunnel de ténèbres. »

- Mon avis sur le livre -

Quand on fait un tour d’horizon de la littérature pour adolescents et young-adults, on se dit parfois que tous les sujets possibles et inimaginables, même les plus incongrus, ont été traités en long, en large et en travers … Heureusement, certains auteurs sont là pour nous prouver le contraire, non pas en sortant une nouvelle thématique de derrière des fagots, mais plutôt en les combinant et en les mettant en scène d’une manière nouvelle, originale, atypique. Quelques pas de plus est un de ces livres inclassables : certes, il parle de la maladie et du handicap, mais il n’a absolument rien à voir avec les romans de John Green qui ont « lancé cette tendance », certes, c’est un récit fantastique, mais rassurez-vous, point de créatures nocturnes comme on en voit tant ces dernières années. C’est en réalité un livre incomparable, unique en son genre, et ça fait du bien, les histoires qui sortent des sentiers battus – tout en respectant les règles du genre pour ne pas trop dépayser le lecteur. Pas trop, car vous allez le voir, avec ce livre, nous voici parti pour un véritable road-trip américain !

Cela fait déjà un an que la douleur est devenue la meilleure ennemie de Sora : pas un jour, pas une nuit ne passe sans que sa cheville ne la fasse souffrir. Elle est donc condamnée à déambuler jusqu’à la fin de ses jours avec des béquilles, et à choisir entre la souffrance et l’abrutissement chimique des antidouleurs. Heureusement, il y a Kay, sa sœur ainée, sa véritable béquille, celle qui s’occupe d’elle, qui par sa simple présence et ses petits gestes lui redonne de l’énergie et de la combativité. Alors quand Kay se renferme progressivement dans le silence et la terreur, l’esprit et le corps empoisonnés par un mal mystérieux, Sora n’hésite pas une seule seconde : les voici toutes deux en route pour les terres Navajos de leurs ancêtres, sur les traces de leur mère et de leur héritage chamanique. Au bout du chemin, un rituel de guérison, utilisable une seule fois par génération, qui pourrait lui permettre de sauver sa sœur. Mais elles ne sont pas les seules à vouloir bénéficier de ce pouvoir … et c’est une véritable course poursuite qui s’engage.

J’ai acheté ce livre sur un coup de tête, et je l’ai commencé sans savoir à quoi m’attendre : j’avais lu le résumé, avait croisé la couverture sur quelques blogs, mais sans jamais lire les chroniques associées. Je savais qu’il était question de handicap et de culture amérindienne, et cela me suffisait amplement pour avoir atrocement envie de le lire : ce sont deux sujets qui m’interpellent depuis que je suis toute petite, et c’est finalement assez rare de les voir associés ! J’étais vraiment curieuse de savoir ce qu’Agnès Marot nous avait concocté comme mélange, et le moins que l’on puisse dire, c’est que la recette est parfaite et bien exécutée : c’est vraiment un bon livre, que j’ai pris un grand plaisir à lire (et qui m’a tellement captivée que même mon nouveau traitement, pourtant terriblement assommant, ne m’a pas empêchée de le dévorer en deux jours) ! Alors bien sûr, il y a quelques points sur lesquels je n’ai pas adhérée, quelques éléments qui m’ont un peu chagrinée, mais ils sont loin d’être rédhibitoires, car ils sont plus que contrebalancés par toutes les choses éminemment positives de ce roman !

La première chose, et sans doute la plus belle et la plus importante à mes yeux, c’est l’amour qui unit Sora et Kay. Elles feraient tout l’une pour l’autre. Elles se sacrifieraient l’une pour l’autre. Et c’est d’ailleurs, finalement, la grande tension de ce récit : une seule pourra être guérie, et les deux sont bien décidées à sauver l’autre. Car Sora, au terme de ce long road-trip aux accents de quête initiatique, en a désormais la certitude : autant elle pourra vivre avec la douleur, autant elle ne pourra pas survivre sans sa sœur. Hors de question pour elle de guérir sa cheville si cela signifie abandonner sa sœur aux mains de Coyote, figure maléfique des mythes amérindiens. Mais Sora sait aussi que Kay ne la laissera pas faire … Jusqu’au dernier moment, on se demande si la jeune fille parviendra à sauver son ainée malgré elle. Kay veille si farouchement sur sa cadette que cela semble inimaginable qu’elle la laisse se « sacrifier » pour elle … A mes yeux, la relation entre les deux sœurs est vraiment LE pilier de ce roman, c’est ce qui lui donne toute son âme, toute sa force. On le sent, tant qu’elles sont ensembles, tant qu’elles se soutiennent mutuellement, rien ne pourra leur arriver, elles sont indestructibles et imbattables. C’est fort, c’est pur, c’est beau.

Mais de nombreux obstacles se dressent sur leur chemin vers le rituel navajo qu’elles souhaitent mettre en œuvre. Il y a l’obstacle « visible » : le Coyote et ses sbires, lancés à leurs trousses pour les obliger à leur dévoiler le secret du hozho. Il y a Marc, malade, qui veut les forcer à le guérir. Entre eux et les deux jeunes filles, c’est le jeu du chat et de la souris, du loup et de l’agneau : c’est à celui qui sera le plus rapide, le plus malin, le plus fort. Sora et Kay se savent poursuivies, traquées, et elles passent leur temps à tenter de fuir ces redoutables adversaires. C’est là que ça pèche un peu je trouve : on retrouve un peu trop régulièrement le schéma « les filles rusent et parviennent à les semer, elles font ensuite preuve d’imprudence en se croyant tirées d’affaire, les méchants reviennent, et retour à la case départ ». Les deux premières fois, ça allait, mais je trouve que ça manquait un petit peu de diversité questions rebondissements … et ça manquait donc également de suspense ! Il y a, bien sûr, eu quelques fois où j’ai poussé une petite exclamation de surprise et de frayeur mêlées, car je ne m’attendais pas du tout à ce retournement, mais la plupart du temps, j’ai trouvé ça un peu trop répétitif …

Cependant, les plus grands obstacles sont intérieurs. Ceux du corps, du cœur et de l’âme. Bien sûr, il y a en premier lieu le handicap de Sora : difficile d’échapper à ses poursuivants quand on se déplace avec des béquilles, et que le moindre mouvement de la cheville fait éclater un feu d’artifice de souffrance. L’autrice évoque ici avec beaucoup de justesse la question du handicap, du handicap invisible plus précisément : à travers la fameuse théorie des cuillères (j’aimerai beaucoup que mon père la comprenne aussi vite que Kay), à travers quelques scènes de la vie quotidienne (l’affreuse dame du bus), à travers aussi l’évocation rapide des luttes administratives (vous savez, quand vous tentez de remplir une demande d’aide financière à la Sécu, mais qu’aucune petite case ne correspond à votre profil) …  Mais il y a également les peurs, les doutes, les souvenirs qu’on tente d’enfouir profondément. Avec ce road-trip désespéré, les deux sœurs ne tentent pas uniquement d’échapper à Coyote, ne cherchent pas uniquement à réaliser ce fameux rituel, mais bien plus à renouer avec leur héritage, avec leur identité. Derrière cette course-poursuite se cache un voyage initiatique, sur les terres de leurs ancêtres, sur les terres de leur mère. Chaque mésaventure, chaque déception, chaque incertitude, vient nourrir leur progression intérieure. Une sorte de réconciliation avec le passé pour mieux appréhender l’avenir …

En bref, vous l’aurez bien compris, c’est vraiment un très beau livre que nous offre Agnès Marot ! Pour tout avouer, s’il n’y avait pas eu ce problème de répétition des péripéties, et le côté un peu « embrouillé » de la construction en double temporalité (l’autrice nous racontant en parallèle ce qui s’est passé « avant le départ » et ce qui se passe pendant le voyage), j’aurai sans aucun doute crié au coup de cœur ! A cause de ces menus soucis, Quelques pas de plus n’aura été « que » une excellente lecture, portée par une plume chargée en émotions, qui évoque avec beaucoup de délicatesse la thématique du handicap, et qui nous fait voyager sur les terres des navajos. C’est un roman tout simplement captivant, qui se dévore d’une traite, qui vous happe : combien de fois n’ai-je pas senti mon cœur s’affoler tandis que Marc et ses compagnons s’approchaient ? combien de fois n’ai-je pas senti les larmes couler sur mes joues face à une scène particulièrement émouvante ? et combien de fois n’ai-je pas ri de soulagement quand les deux sœurs se sortaient d’une situation délicate ? Bref, c’est une histoire qu’on ne lit pas uniquement, on la vie par procuration !