samedi 21 mai 2022

Tara et Cal - Sophie Audouin-Mamikonian

Tara et Cal, Sophie Audouin-Mamikonian

 Editeur : XO

Nombre de pages : 485

Résumé : Une nouvelle ère s’ouvre pour Tara Duncan. Celle qui fut sans doute la sortcelière la plus puissante qu’on ait jamais vue sur AutreMonde a perdu sa magie. Depuis deux ans, l’héritière de l’Impératrice d’Omois vit comme une simple humaine – ce qui s’avère nettement moins drôle que prévu… Tandis que les tensions grandissent entre sortceliers et non sortceliers, Cal doit faire face à un événement bien plus grave encore : Tara est enlevée ! Fou de rage, le jeune homme est contraint pour la retrouver de s’allier avec son ennemi de toujours, Magister.

 

- Un petit extrait -

« Il réfléchit quelques secondes, pendant que derrière lui le flic bredouillait qu'il devait retourner dans la salle et ouvrit la porte du bureau où se trouvaient Mara et Archange. Pour découvrir un spectacle ahurissant. Mara, à califourchon sur un policier, était en train de l'étrangler pendant que deux autres types gisaient à terre assommés et qu'Archange essayait de l'empêcher de tuer le gars tout rouge.

- Ah, fit Cal, c'est aussi une solution. Se débarrasser des enquêteurs...je n'y avais pas pensé. Un peu plus extrême, mais bon. »

- Mon avis sur le livre -

 Etre déçu par quelqu’un, c’est toujours difficile. Mais être déçu par une personne qu’on respecte et admire énormément, c’est à la limite de l’insurmontable, de l’insupportable … de l’impensable, même. Je n’aurai jamais osé imaginer que Sophie Audouin-Mamikonian pourrait un jour me décevoir : elle a toujours été si respectueuse de ses lecteurs, si désolée lorsqu’une date de sortie était décalée par son éditeur, si tracassée lorsqu’elle devait annulée une dédicace au dernier moment car elle était malade … La stupéfaction, la peine, et même, avouons-le, la colère, n’en ont donc été que plus fortes lorsque les déceptions ce sont enchainées : à trois reprises, elle a entamé une nouvelle saga (Les AutreMondes de Tara Duncan, La fille de Belle et le cycle Tara et …), et à trois reprises, elle a finalement abandonné en cours de route. Une fois, je veux encore bien comprendre : ça arrive à tout le monde de se lasser d’un projet qui semblait enthousiasmant au premier abord. Mais trois fois de suite, ce n’est pas correct. Ce n’est pas respectueux vis-à-vis de tous ces lecteurs qui attendaient avec impatience la suite de l’histoire. A qui on avait même d’ores et déjà fait miroiter le titre et le résumé du second tome. A qui on a balancé une fin bien frustrante pour accentuer encore plus l’envie irrésistible de se lancer dans la fabrication d’une machine à avancer le temps pour ne pas avoir à attendre plus longtemps. C’est sans doute pour cela que je n’avais encore jamais relu ce volume jusqu’à présent : l’annulation de ce second cycle a vraiment été très difficile à accuser, et je n’avais pas le courage de remuer le couteau dans la plaie …

Deux ans. Deux ans déjà que Tara Duncan, héritière du tout-puissant Empire d’Omois et autrefois la sortcelière la plus puissante d’AutreMonde, a perdu sa magie. Deux ans de pur bonheur : quand bien même la planète s’arrêterait de tourner, ce n’est plus vers elle qu’on se tournerait en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Deux ans passés avec son cher et tendre Caliban à se reposer de toutes leurs aventures passées, à voyager comme deux amoureux presque normaux. Jusqu’à ce que Tara tombe enceinte. Et même très enceinte, puisque Tara attend des jumeaux. Et que son fichu instinct, probablement exacerbé par toutes ces hormones, se mette à hurler qu’un danger approche. Et soudain, tout s’emballe : Cal est envoyé dans les plaines du Mentalir pour enquêter sur la disparition massive et incompréhensible (et donc suspecte) de gnomes, licornes et centaures, tandis que Tara et son amie/garde du corps vampyre Selemba (elle aussi bien enceinte, mais de façon nettement plus digne qu’elle) tentent de retrouver les paons pourpres aux cents yeux d’ors, emblèmes de l’Empire, qui ont également disparus sans laisser la moindre trace … Quelque chose ne tourne définitivement pas rond, et Tara, qui a tant pesté contre sa maudite magie, ne souhaite désormais plus qu’une seule chose : qu’elle lui revienne. Pour qu’elle puisse protéger les deux petites crevettes qui grandissent et gigotent dans son ventre, et qu’elle aime déjà plus que tout et quiconque au monde. Car elle a définitivement un très, très mauvais pressentiment …

Si je laisse de côté la frustration innommable qui m’a donc poussé à ne même pas regarder cet opus pour ne pas raviver le petit pincement au cœur qui surgit inévitablement quand je pense à ce second cycle avorté, je peux sans hésitation affirmer que Tara et Cal est tout simplement excellent, peut-être même meilleur que tous les précédents. Peut-être parce que les personnages principaux ont grandi, muri, et parce que l’histoire a très logiquement suivi le même chemin. Tara adolescente était au mieux attendrissante, mais la plupart du temps un tantinet agaçante. Mais la Tara adulte, elle, est vraiment touchante, attachante. Elle a toujours fait passer les autres avant elle, c’est une qualité qu’on ne peut pas lui nier … mais le syndrome du sauveur est tellement contagieux chez les héros de roman que cela n’émouvait pas outre-mesure. Désormais, ce n’est plus le monde et les innocents que Tara veut à tout prix sauver (même si elle ne peut pas s’en empêcher, on ne se refait pas) … ce sont ses enfants. Cela peut sembler tout aussi cliché, la figure de la maman-lionne qui ne recule devant rien pour ses bébés, mais cela rend Tara bien plus « humaine », bien plus proche de nous, car c’est une préoccupation tout à fait « ordinaire » (bien plus, en tout cas, que d’empêcher une vache stellaire de mâchouiller et ruminer toute vie sur les planètes qui passent à proximité). Ceux qui trouvaient que Tara était un peu trop héroïque, trop altruiste, apprécieront sans doute plus cette Tara plus « égoïste », qui veut bien sauver d’illustres inconnus, si et seulement si ça ne met pas ses bébés en danger … et qui préfère laisser les illustres inconnus se débrouiller seuls si cela est nécessaire à la survie de ses bébés.

Et, privée de sa magie, Tara est aussi bien plus vulnérable. Inconsciemment sans doute, grisée et bridée par le fait d’être la sortcelière la plus puissante, celle sur qui reposait la si lourde responsabilité de garder tout le monde en vie, Tara ne s’autorisait plus à ressentir la peur, le doute. Elle estimait ne devoir compter sur l’aide de personne, devoir et pouvoir tout affronter seule. Redevenue une « simple » humaine, Tara renoue aussi et enfin avec sa fragilité, son émotivité. Elle redevient une jeune femme comme toutes les autres : quand c’est trop, c’est trop, elle a le droit de dire stop, de lâcher prise, de baisser les bras. De demander, réclamer, supplier de l’aide. De ne pas vouloir être toute seule. De pleurer parce qu’elle veut sa maman. Car elle n’a que vingt-deux ans. Elle n’est encore qu’une enfant qui a été privée de son enfance. Parce que jusqu’à ce que sa magie s’évapore, personne ne voyait l’adolescente paumée qu’elle était : tout le monde ne voyait en elle que la solution à tous les problèmes. Et même maintenant que sa magie surpuissante s’est envolée, il y en a toujours pour ne voir en elle que cette surpuissante sortcelière, et non plus une toute jeune femme terriblement enceinte de jumeaux. Car l’amour rend aveugle, dit-on, mais visiblement la haine aussi : tout poisseux de colère vengeresse et d’avidité mégalomane, le grand méchant de cet opus ne recule devant aucune barbarie, aucune cruauté. Il met tous les sortceliers dans le même sac, y compris d’innocents nourrissons qui n’ont rien demandé ni rien fait à personne. A force de voir des monstres partout, il en est devenu un lui-même …

Et il fallait bien un méchant de cette ampleur (même si, comme bien souvent, Sophie s’est amusée à le tourner en ridicule à plusieurs reprises) pour briser la paix et la sérénité si durement acquise sur AutreMonde, pour briser net le cocon de bonheur que Tara et Cal avaient si patiemment tissé autour de leur petite famille à venir. Un méchant tout neuf, qui n’a rien à voir avec toutes les menaces précédentes : rien de mieux pour redonner un peu de peps à cet univers ! Certains reprochaient parfois à Sophie de faire trainer ses intrigues en longueur, d’étirer sans fin les temps de latence et d’incertitude : ils ne pourront assurément rien dire de tel pour cet opus, car elle nous a au contraire concocté un récit follement trépidant, au rythme effréné, endiablé. Pas le moindre temps mort à déplorer : du début à la fin, il ne cesse de se passer quelque chose. Coups de théâtre, fausses pistes, compte à rebours, trahisons et contre-complots, cavalcades, face-à-face … Nos pauvres héros désemparés n’ont pas le temps de souffler, et le lecteur n’a assurément pas le temps de s’ennuyer. L’action est omniprésente, sans pour autant devenir étouffante. On n’est pas dans la surenchère de scènes épiques, mais bien plutôt dans une sorte de crescendo de tension remarquablement bien maitrisé : chapitre après chapitre, on sent l’urgence enfler, on a le cœur qui bat de plus en plus vite, on a même les mains moites, tandis que se rapproche inexorablement l’apothéose finale qu’on espère tout en craignant, qu’on imagine sans prédire, qu’on pressent mais qui nous file entre les doigts pour mieux exploser quand on ne s’y attend plus. Du vrai génie !

En bref, vous l’aurez bien compris : s’il n’avait pas été annulé, il ne fait absolument aucun doute que ce nouveau cycle aurait été meilleur encore que le premier ! Ce qui aurait dû être un « premier tome » (et qui est donc devenu une sorte de « hors-série » bâtard) était vraiment plus que prometteur : on est vraiment dans un récit bien plus mature, bien plus profond, que tout ce que Sophie nous avait offert jusqu’à présent. Le plaisir de retrouver Tara, Cal et leurs amis se mêle à celui de les redécouvrir : pendant deux ans, n’étant plus obligés de voler au secours du monde toutes les deux minutes, ils ont enfin pu devenir pleinement eux-mêmes, car ça prend du temps et demande de l’énergie, de s’épanouir. Et même si, en apparence, ils ne sont plus aussi soudés, aussi fusionnels qu’auparavant, on a vraiment le sentiment que leur amitié s’est nourrie de cet éloignement : avant, ils ne formaient qu’une sorte d’entité indéfinie, maintenant, ils sont véritablement un groupe d’amis. Qui s’ouvre plutôt que de rester replié sur lui-même. Ils ont trouvé un nouvel équilibre, et même si une menace surgit de nulle part s’efforce de le briser en mille morceaux, il semblerait qu’ils soient une fois de plus prêts à affronter tous les dangers qui se dressent devant eux. Ensembles. Envers et contre tout. Et cela même si, et surtout si, celui qui a besoin d’aide préfèrerait rester seul … Encore une fois, Sophie nous offre une très belle histoire d’amour et d’amitié, qui m’a vraiment beaucoup touchée. Et c’est bien parce qu’elle arrive toujours à me faire rire et vibrer que, malgré tout, je continue à aimer ses livres, et à l’apprécier.

samedi 14 mai 2022

Memorex - Cindy Van Wilder

Memorex, Cindy Van Wilder

 Editeur : Gulf Stream

Nombre de pages : 399
Résumé : 2022. Cela fait un an que la vie de Réha a basculé. Un an que sa mère est morte dans un attentat contre sa fondation, Breathe, qui promeut un art contemporain et engagé. Un an que son père, un scientifique de génie, ne quitte plus Star Island, l’île familiale. Un an qu’Aïki, son frère jumeau, son complice de toujours, s’est muré dans une indifférence qui la fait souffrir. Le jour de ce sinistre anniversaire, la famille est réunie sur l’île : c’est le moment de lever les mystères, les tabous, les rancoeurs que Réha ressasse depuis un an. Au coeur de l’énigme : Memorex, la multinationale pharmaceutique de son père, ainsi que ses expérimentations sur la mémoire. Des expérimentations qui attisent les convoitises de personnages puissants et sans scrupules.

 

- Un petit extrait -

« Nous sommes des créatures éphémères qui rêvons d’éternité. Des créatures fragiles aussi, que la vie ne ménage pas. Chaque jour, nous devons vivre avec le poids de notre mémoire. Le souvenir de ce qu’on nous a infligé, les stigmates de la violence, du rejet, de la cruauté. Je l’ai subi aussi. J’ai bataillé pendant des années avec mes propres démons. Quelle chance, me disais-je, si je pouvais les oublier. Effectuer des frappes chirurgicales, supprimer ce qui ne me convenait pas. Reconstruire ma mémoire comme on bâtit une maison, brique par brique. Memorex était une solution au début, mais je me suis rendu compte qu’elle n’allait pas assez loin. »

- Mon avis sur le livre -

 Je l’ai déjà dit à demi-mot dans l’une ou l’autre chronique, je souffre de phobie sociale … mais je refuse de la laisser m’empêcher de vivre, de la laisser gagner en me cloitrant chez moi. Aussi, il m’arrive parfois de m’armer de courage pour me rendre à l’une ou l’autre manifestation littéraire, tout en sachant que je serai terrassée par une crise de migraine bien carabinée pendant toute la semaine qui suivra, tout en sachant que je ne profiterai pas réellement de l’événement sur le moment, vu que je serai sans cesse en train de lutter pour garder la tête hors de l’eau et ne pas m’effondrer … Si aux Imaginales, vous croisez une jeune fille à lunettes complétement hagarde, au bord des larmes, accrochée désespérément à son sac de livres, en train de bredouiller lamentablement quelques absurdités à un auteur, vous m’aurez très certainement trouvée. A ce stade, vous vous demandez probablement pourquoi je m’inflige ce genre de situation terriblement anxiogène alors que rien ne m’y oblige … Déjà, comme je le disais, parce que je refuse catégoriquement de laisser la maladie gagner. Et puis, pour les quelques souvenirs qui parviennent à émerger du brouillard : quelques conversations avec tel ou tel auteur, voire même avec un autre lecteur croisé au détour d’une file d’attente. Des souvenirs qui ressurgissent lorsque je relis les dédicaces : je me souviens ainsi que c’est au salon du livre de Colmar, en 2016, que Cindy Van Wilder (vraiment adorable) a finalement réussi à me convaincre de lui prendre Memorex, alors que j’étais venue pour la suite des Outrepasseurs. Six ans plus tard, je l’ai enfin sorti de ma PAL (mieux vaut tard que jamais, nan ?) … et j’aurai sans doute dû m’en tenir à mon plan initial.

Cela va bientôt faire un an que Réha a le sentiment de vivre au cœur des enfers. Un an que sa mère est morte dans ses bras. Un an que son frère jumeau n’est plus que l’ombre de lui-même. Un an que le monde entier a les yeux rivés sur elle, la miraculée de l’attentat de la fondation Breathe, l’héritière de la multinationale pharmaceutique Memorex. Une année entière passée à refouler le plus profondément possible en elle-même toute la colère qui s’est accumulée au fil des mois. Colère contre le mystérieux terroriste qui a brisé en mille morceaux tous les rêves de sa mère. Colère contre celui qui est supposé être son frère jumeau et qui ne lui prête plus la moindre attention. Colère contre sa tante qui les a tous trahis en dévoilant à la presse des mensonges ignobles sur leur famille. Colère contre tous ces journalistes qui campent devant le campus, contre ses camarades de classe qui vivent en toute innocence, contre le monde entier. Tandis que se rapproche, inexorablement, ce premier funeste anniversaire, tandis qu’Aïki et elle s’apprêtent à quitter leur prestigieuse école pour rejoindre l’île privatisée de leur père, pour se recueillir sur la tombe de leur mère, Réha ne souhaite plus qu’une seule chose : que tout redevienne comme avant. Ou, à défaut, de tout oublier, de tout laisser derrière elle pour tout recommencer à zéro. Si seulement c’était possible … Réha est très loin d’imaginer que derrière son souhait de jeune fille brisée se cache une terrible réalité, qui ne demande qu’une petite étincelle pour surgir au grand jour et tout ravager sur son passage. 

Impossible de le nier : quand Cindy Van Wilder m’a vanté et donc vendu son livre, j’étais intimement convaincue que ce roman (publié dans une de mes collections préférées d’une de mes maisons d’édition préférées) avait absolument tout pour devenir un fabuleux coup de cœur. C’était presque une évidence : avec un résumé pareil, tous les ingrédients semblaient réunis pour former un thriller techno-psychologique palpitant au possible, exactement comme je les aime ! Comment pourrait-il en être autrement, me disais-je alors : non seulement il y a des jumeaux (ceux qui me connaissent savent que je suis fascinée par la gémellité, par ce lien mystérieux et mécompris qui semble parfois unir de façon quasi-magique les jumeaux), mais il est visiblement question d’expérimentations sur la mémoire et de secrets familiaux qui s’apprêtent à éclater avec fracas (tout le monde sait les dégâts que cela peut entrainer … et les bonnes histoires qui en découlent) ? C’est donc avec un enthousiasme débordant et une confiance aveugle que je me suis plongée dans ce récit, d’ores et déjà persuadée que j’allais me régaler du début à la fin. Malheureusement, ça n’a pas pris aussi bien que je l’espérais : ce n’est pas une mauvaise lecture, mais c’est très loin d’être la merveilleuse lecture que j’imaginais. Pour faire simple, je dirais qu’il y avait un très bon potentiel, de très bonnes idées, mais qui n’ont pas été exploitées à leur juste mesure : le fond était prometteur, mais la forme n’a pas suivi ces promesses. Il en ressort un déséquilibre qui a irrémédiablement fait chuter ce roman du piédestal où je m’apprêtais à le mettre …

De bonnes idées, disais-je. Nous faisons la connaissance de Réha, qui a perdu sa mère un an auparavant dans un attentat qui n’a toujours pas été revendiqué ni élucidé : à l’heure actuelle, personne ne sait qui a posé cette bombe, et encore moins pourquoi. Pourquoi donc s’en prendre à une fondation d’art contemporain ? L’incertitude ronge Réha aussi profondément que la rancune : elle a le sentiment que, tant qu’elle ne saura pas qui a causé la mort de sa mère, elle ne parviendra pas à faire son deuil. Tant qu’elle ne saura pas à qui elle doit en vouloir, elle ne pourra s’empêcher de haïr le monde entier. Tant qu’elle ne saura pas pourquoi sa mère est morte, sa vie n’aura plus aucun sens. Mais ce qui ronge Réha plus profondément encore, c’est la distance qui la sépare chaque jour un peu plus de celui qui a toujours été l’être le plus important de sa vie : Aïki, son frère jumeau. D’inséparables, ils sont devenus de parfaits étrangers l’un pour l’autre. Pourquoi s’obstine-t-il à l’ignorer, comme si elle n’était personne à ses yeux ? Elle donnerait absolument n’importe quoi pour retrouver son alter ego, la seconde moitié d’elle-même … Pour ne pas avoir à affronter seule l’épreuve qui les attend sur l’île familiale : le premier anniversaire de la mort de leur mère. Le désarroi de Réha ne peut laisser indifférent, et cela d’autant plus qu’on a la vague mais profonde intuition que la pauvre enfant est très loin de tout savoir : il y a quelque chose de vraiment pas net derrière toute cette affaire, mais sa souffrance est trop grande pour qu’elle puisse y voir clair.

Mais le gros problème, justement, c’est que c’est trop flagrant. Ca crève tellement les yeux que quelque chose ne tourne pas rond qu’il n’y a absolument aucune surprise lorsque la « grande révélation » a lieu : on s’attendait tellement à quelque chose de ce genre qu’on ne ressent finalement rien de plus qu’une sorte de lassitude. « Oui, et alors ? ». On a déjà vu cela bien souvent, rien de très original. Oui, l’être humain a toujours rêvé de transcender la nature humaine, de vaincre la mort, mais aussi de tout contrôler, y compris les souvenirs et les pensées, de refaçonner l’être humain à sa convenance, de se prendre pour un dieu. Oui, il y a des personnes sans scrupules qui ne reculent devant rien pour satisfaire leur quête effrénée de connaissance et de pouvoir, et qui se trouvent des centaines d’excuses pour légitimer leurs actes ignobles (que d’atrocités a-t-on commis au nom du « bien commun »). On sait, pas besoin de l’assener avec autant d’insistance. C’est d’ailleurs ce qui m’a le plus dérangée dans cette lecture : cette surenchère. A chaque chapitre, on en rajoute une couche, pire qu’un mauvais film hollywoodien : encore un coup de théâtre, encore une révélation « fracassante », sans oublier les situations clichées à mourir … Ca va bien cinq minutes, mais quatre-cent pages, c’est lassant. Sans oublier le va-et-vient entre passé et présent, qui joue beaucoup trop sur le « j’en dis assez pour bien faire comprendre au lecteur qu’il y a anguille sous roche mais assez peu pour conserver un pseudo-mystère » : c’est tellement artificiel, ça manque tellement de subtilité, que ça agace plus que ça n’attise la curiosité …

En bref, vous l’aurez bien compris, j’attendais bien plus de ce roman, qui me laisse vraiment sur ma faim. D’un côté, il y a trop de choses, et de l’autre, pas assez. D’un côté, on est dans une sorte de surenchère frénétique de péripéties toutes aussi clichées les unes que les autres, de pointage de doigts des indices pour éviter que la « grande révélation » ne tombe de nulle-part. De l’autre, on est dans une absence absolue d’émotion, de profondeur et de tension narrative : on ne ressent rien de la peine entremêlée de colère de Réha, rien même de sa peur, et encore moins de sa surprise probablement teintée de désarroi. Tout est à la fois trop long (car on fait trainer l’intrigue en longueur pour que la « grande révélation » termine le roman en apothéose) et trop rapidement expédié (comme il y a plusieurs révélations qui s’entremêlent, il faut faire vite, et tout jeter à la suite). On s’appesantit pendant des pages et des pages sur des éléments qui n’apportent en réalité absolument rien à l’intrigue (franchement, à quoi sert Kim, hormis donner le prétexte pour sortir des atermoiements amoureux absolument ridicules ?), et on ne fait que survoler les choses réellement importantes, celle qui méritaient d’attirer l’attention et la réflexion du lecteur (à quoi bon nous faire miroiter un questionnement sur ce qui fait l’humanité et l’identité d’un individu, si c’est pour faire disparaitre en un claquement de doigt celui qui porte cette interrogation ?). C’est vraiment dommage … et je suis d’autant plus frustrée que cela fait six ans que, à chaque fois que je le voyais dans ma pile à lire, je me disais que j’avais hâte de découvrir ce que je pensais être un futur coup de cœur !

samedi 7 mai 2022

Calpurnia, tome 1 - Jacqueline Kelly

Calpurnia1, Jacqueline Kelly

 Editeur : l’école des loisirs

Nombre de pages : 492

Résumé : Calpurnia Tate a onze ans. Dans la chaleur de l’été, elle s’interroge sur le comportement des animaux autour d’elle. Elle étudie les sauterelles, les lucioles, les fourmis, les opossums. On est dans le comté de Caldwell, au Texas, en 1899. Tout en développant son esprit scientifique, Calpurnia partage avec son grand-père les enthousiasmes et les doutes quant à ses découvertes, elle affirme sa personnalité au milieu de ses six frères et se confronte aux difficultés d’être une jeune fille à l’aube du XXe siècle. 

 

 

- Un petit extrait -

« J'avais toujours pensé que je n'étais pas comme les autres filles. Je n'appartenais pas à leur espèce. J'étais différente. Je n'avais jamais pensé que mon avenir serait le même que le leur. Mais à présent je comprenais que je m'étais trompée, et que j'étais exactement comme les autres filles. J'étais censée consacrer ma vie à une maison, un mari, des enfants. Il était prévu que j'abandonne mes études d'histoire naturelle, mon carnet, ma rivière bien-aimée.  »

- Mon avis sur le livre -

 De tous mes centres d’intérêt enfantins, ma passion dévorante pour l’astronomie était sans le moindre doute la mieux acceptée par mon entourage. Après tout, c’est bien connu, les « petits génies » sont tous fascinés par l’espace et ses mystères : dans mon étrangeté, je faisais enfin une chose « comme les autres » (quand bien même « les autres » en question étaient tout aussi bizarres que moi). Toujours cette écrasante exigence de la normalité, même dans la différence ! Mais auraient-ils été si tolérants s’ils savaient que si je scrutais avec tant d’attention le ciel, c’était seulement pour retrouver « ma planète » ? Je me sentais tellement en décalage avec les autres habitants de la Terre que la seule explication concevable (parce qu’elle me laissait une porte de sortie), c’était que je venais d’ailleurs : un jour ou l’autre, pensais-je alors, je trouverai bien un moyen de rentrer « chez moi », où je serai entourée d’êtres comme moi, qui me comprendraient et que je comprendrais, où je n’aurai pas besoin de faire semblant pour me fondre à peu près dans la masse et où, peut-être, je gouterai enfin le Bonheur … L’implacable raison a fini par briser cette douce et naïve espérance, et il a bien fallu se résoudre à survivre tant bien que mal dans ce monde qui me correspond si peu. Heureusement, les livres sont là pour apporter un peu de joie … et, parfois, j’y fais la « connaissance » de personnages un peu comme moi. Et même s’ils ne sont fait que d’encre et de papier, ça fait malgré tout chaud au cœur de savoir qu’on n’est pas totalement seuls ….

Lorsque son frère le plus âgé (qui est également son frère préféré) lui offre un magnifique carnet en cuir, Calpurnia Tate, « onze-ans-trois-quart-quasiment-douze », sait immédiatement ce qu’elle veut en faire : y inscrire toutes ses observations scientifiques, sans oublier ses innombrables questions. Pourquoi y a-t-il des petites sauterelles vertes et des grandes sauterelles jaunes ? Pourquoi y a-t-il tant de cardinaux autour de la maison cette année alors qu’ils n’y trouvent pas assez de nourriture ? Comment l’opossum connait-il l’heure ? A quoi sert une bibliothèque si on n’y trouve pas de livres ? Enivrée par toutes ces interrogations, avide de comprendre le monde qui l’entoure, la jeune fille se tourne vers l’unique membre de sa famille capable d’y répondre : son grand-père, naturaliste à ses heures perdues – lorsqu’il n’est pas enfermé dans son laboratoire pour tenter de produire un alcool à base de noix de pécan. Tandis que son aïeul lui enseigne les voies de la Méthode Scientifique, de la théorie darwiniste  de l’Evolution (en dépit des polémiques) ou encore du système de Linné pour nommer une nouvelle espèce, Calpurnia entrevoit un avenir des plus attrayants : elle ira à l’université et suivra les traces de Mme Curie, de Mrs. Maxwell, de Miss Anning. Mais sa vocation de savante se heurte aux ambitions de sa mère, qui veut faire de son unique petite fille une grande dame de la haute société, bien comme il faut : cuisine, broderie et leçons de savoir-vivre, voilà ce qu’elle doit apprendre, et non pas les inepties de son marginal de grand-père !

Il ne faut jamais se fier aux apparences : elles sont souvent bien trompeuses. Avouons-le, la couverture, d’un jaune criard manquant sérieusement de bon goût, n’est pas particulièrement engageante … Et pourtant, le récit qui s’y cache est vraiment excellent : tendre, drôle et pétillant, il sent bon l’été et l’enfance ! Curieuse et espiègle, notre jeune et attendrissante héroïne et narratrice, Calpurnia, nous replonge dans cette douce et lointaine époque où il suffisait d’un rien pour nous émerveiller, nous ébahir, nous intriguer, et où tout nous semblait encore possible, y compris et surtout les rêves les plus fous. C’était l’époque bénie de l’enfance encore éternelle, de son innocence et de son insouciance encore intactes : rien ne semblait pouvoir briser ce perpétuel ravissement qui est celui de l’enfance, ce sempiternel étonnement face à toutes les expériences qui s’offraient à nous. Plus de cent ans nous séparent, et pourtant Calpurnia se fait le portrait craché de cette enfance envolée : à travers elle, c’est l’enfant que nous étions qui s’ébat joyeusement dans les hautes herbes, qui se jette avidement dans l’eau bien fraiche de la rivière, qui savoure avec des étoiles dans les yeux un bon verre de boisson qui pétille. Toute une ribambelle de petits plaisirs, de petits bonheurs que l’on égrenait sans même s’en rendre compte, sans imaginer un seul instant qu’un jour viendra où nous ne serons plus capables de les savourer … Il faudrait conseiller aux enfants de savourer chacun de ces petits instants comme si c’était le dernier, pour mieux les ancrer dans notre mémoire : se constituer une réserve de petits souvenirs pour plus tard …

Car arrive le jour où, sans crier gare, notre enfance nous échappe, irrémédiablement, pour ne plus jamais revenir. La veille encore, tout était encore comme avant, comme toujours. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais voilà que soudainement, rien n’est plus comme avant, comme toujours. Tout est sens dessus-dessous, comme si le monde s’était soudainement mis à marcher sur la tête. Et on a beau essayer de toutes ses forces de lutter contre le courant, impossible de revenir en arrière. On ne retrouve jamais l’innocence, l’insouciance, la candeur de notre enfance : elles sont définitivement perdues, fuyant devant la dureté de la vie, devant la terrible réalité qui s’impose à nous. On ne fait pas ce qu’on veut. On ne fait pas ce qu’on rêve. Il faut faire ce qu’on attend de nous. Rentrer dans le moule façonné par la société où nous vivons. Surtout ne pas faire de vagues, ne pas s’écarter des chemins battus. Suivre sagement le mouvement, comme un gentil petit mouton bien élevé. L’espace d’un instant, bercé par les babillements émerveillés de cette petite fille qui ressemble tant à l’enfant que nous étions, nous avons voulu croire que Calpurnia pourrait réaliser tous ses rêves, qu’elle n’aura pas à subir cette tragique et douloureuse désillusion qui sonne la fin de l’enfance. L’espace d’un instant, aveuglé par cette douce quiétude d’une enfance presque retrouvée, nous nous laissons aller à une enfantine naïveté : peut-être que Calpurnia n’aura pas besoin de dire adieu, une bonne fois pour toutes, à son enfance ? Peut-être aura-t-elle plus de chance que nous autres ?

Mais il n’en est rien, et voici que l’étau se resserre autour de notre petite Calpurnia : de la même manière que les spécimens qu’elle attrape dans son filet n’ont aucune chance d’échapper au bocal qu’elle leur destine, notre pauvre petite scientifique en herbe ne peut échapper à l’avenir qui a été tissé autour d’elle à son insu. Calpurnia a l’immense malchance d’être l’unique fille d’une fratrie de sept : c’est donc sur elle et sur elle seule que se concentrent tous les espoirs et toutes les ambitions de sa mère. Et par la même occasion, toutes ses déceptions, face aux broderies immondes, aux gâteaux immangeables, aux manques de savoir-vivre de cette petite sauvageonne qui n’a rien, absolument rien, de la jeune fille de bonne famille qu’elle est supposée devenir. Si encore elle s’intéressait à la musique et à la littérature, et non pas aux sauterelles et aux plantes mutantes ! Jusqu’alors inconscience de causer tant d’inquiétudes et de déconvenues à ses parents, Calpurnia se rend progressivement compte que ses projets et les leurs diffèrent du tout au tout … Son frère préféré lui-même semble perplexe, pour ne pas dire franchement réprobateur, quand elle lui fait part de son désir de devenir scientifique. Pire encore, son grand-père, son mentor, ne parait pas aussi enthousiaste qu’elle, faisant preuve d’une réserve qu’elle ne lui connaissait pas ! Petit à petit, tandis que s’effiloche son enfance, Calpurnia doit se rendre à l’évidence : elle aura beau résister, se rebeller, s’indigner, elle devra bien apprendre à repriser les chaussettes et réussir ses rôtis de dindonneau … Pauvre, pauvre Calpurnia !

En bref, je pense que vous l’aurez bien compris : je pourrais vous parler de ce roman pendant encore des heures et des heures, ce qui ne laisser planer aucun doute, c’est un véritable, un fabuleux, un magnifique coup de cœur ! Je vais donc me contenter d’aller à l’essentiel : ne vous laissez pas arrêter par la couverture (qui pique un peu les yeux, je vous l’accorde bien volontiers), et n’hésitez pas une seule seconde à vous plonger dans ce roman émouvant et rafraichissant, tout empli de poésie et de nostalgie ! Laissez-vous entrainer par les aventures et mésaventures (surtout culinaires) de la jeune Calpurnia, laisser-vous attendrir par cette petite héroïne au grand cœur qui n’hésitera pas à se dresser contre ses parents pour préserver le petit cœur fragile de son petit frère amoureux des animaux, qui n’hésitera pas non plus à errer dans la nuit pour rattraper l’erreur qui pourrait empêcher son grand-père de réaliser son plus grand rêve ! Véritable condensé de douceur et de petits bonheurs propres à l’enfance et aux grandes vacances, ce récit vraiment pas comme les autres nous invite à renouer l’espace d’un instant avec l’enfant que nous avions été, celui que l’on pensait ne plus jamais revoir, enfoui qu’il était sous tous les tracas et les responsabilités de notre vie d’adulte. Grâce à la pétillante Calpurnia, nous réapprenons à nous émerveiller et nous étonner de tout ce qui nous entoure, à croquer la vie à pleine dent et également à savourer tous les instants que nous pouvons passer avec ceux que nous aimons … Une chose est sûre : j’ai vraiment hâte de me procurer et de dévorer le second opus !