vendredi 12 mai 2017

Diabolic - S. J. Kincaid



Diabolic – S. J. Kincaid

Editeur : Bayard
Nombre de pages : 581
Résumé : Némésis est une Diabolic, une adolescente humanoïde créée pour protéger la fille d'un sénateur, Sidonia. Lorsque l'empereur apprend que le père de Sidonia fomente un complot, il convoque cette dernière à la cour pour en faire un otage. C'est Némésis qui entreprend le voyage, sous l'identité de Sidonia. Programmée pour tuer, Némésis va devoir aller contre sa nature pour ne pas être démasquée. Et l'humanité qu'elle devine en elle-même pourrait lui donner les moyens de sauver sa propre vie, mais aussi de renverser le tyran qui fait régner la terreur sur l'empire.

Un grand aux éditions Bayard pour l’envoi de ce volume ainsi qu’à la plateforme Babelio pour avoir rendu ce partenariat possible.

- Un petit extrait -
 « Avez-vous déjà observé un tigre ? Je vous parle des vrais spécimens, de ceux que l'on trouve au Chrysanthème. Pas des espèces de gros matous que nous avons ici. Ils sont tout en muscles et possèdent une mâchoire assez puissante pour broyer l'homme le plus robuste, et pourtant, lorsqu'ils traquent leur proie, lorsqu'ils chassent... leur force immense leur confère plus de grâce que n'en ont les plus délicates des créatures. Ça c'est Némésis. »
- Mon avis sur le livre -

De toute ma vie de lectrice, j’ai rarement ressenti un soulagement aussi profond que celui que j’ai éprouvé en tournant la dernière page de ce livre. Ce n’est pas qu’il m’ait déplu, bien au contraire, ce roman de science-fiction a été un véritable coup de cœur. Ce n’est pas non plus qu’il soit difficile à lire, puisqu’il se dévore comme un gâteau au chocolat. Non, ce n’est rien de tout cela : si j’ai littéralement poussé un grand soupir de soulagement après avoir lu le dernier mot, c’est que jusqu’à la dernière seconde, on est persuadé que la plus grande tragédie de l’univers va se jouer devant nos yeux effarés, sans que l’on ne puisse rien y faire, alors on a le cœur qui bat tous les records de vitesse et notre souffle coupé par l’angoisse. Alors, forcément, quand le dénouement est moins terrible que cela n’était redouté, on ne peut que se sentir libéré d’un lourd fardeau pesant sur notre petit cœur fragile de lecteur émotif !

Comme toutes les Diabolics de l’Empire, Némésis a été conçue artificiellement et a été programmée chimiquement pour n’être attachée qu’à une seule et unique personne, la jeune Sidonia, fille de sénateur, qu’elle protégera envers et contre tout sans n’avoir d’autre but dans la vie que de sauvegarder la vie de cette dernière. Alors lorsque Sidonia est convoquée à la cour par l’Empereur, qui voit d’un très mauvais œil les idées révolutionnaires du père de la jeune fille, c’est Némésis qui va s’y rendre à sa place. Elle va devoir jouer fin pour garder sa véritable nature secrète, déjà parce qu’usurper la place d’un membre de la noblesse est passible de mort, mais surtout parce que, sous l’effet d’un récent décret, les Diabolics sont désormais interdits et devraient tous avoir été éradiqués par leurs propriétaires … La tâche est d’autant plus délicate que les complots foisonnent à la cour, que les apparences sont toujours trompeuses et qu’elle se découvre une part d’humanité jusqu’alors insoupçonnée qui va lui jouer bien des tours …

Un Empire intergalactique en pleine décadence, régi par une religion omnisciente qui interdit toute curiosité scientifique, menacé par l’obsolescence des vaisseaux et autres machines des temps anciens que nul ne sait réparer. Une intrigue politique infiniment alambiquée, composée de multiples complots imbriqués les uns dans les autres, qui fait tourner le lecteur en bourrique : à qui se vouer ? de qui se méfier ? qui sont les gentils, qui sont les méchants ? y a-t-il des gentils et des méchants ? Des personnages hauts en couleurs, à la personnalité riche et complexe, aux facettes multiples et paradoxales, qui fascinent et qui intriguent, qui brouillent les pistes et qui font s’écrier « enfin des personnages authentiques, qui ne multiplient pas les forces ni les faiblesses, qui oscillent en permanence entre des moments de triomphe et de doute, de gloire et d’échec ! ». L’auteure nous offre ici un univers construit, qui accueille une intrigue pleine de rebondissements et de coups de théâtre, portée par des personnages tout en finesse et en surprises, et elle a fichtrement bien réussi son coup !

La grande originalité de ce roman est de nous proposer une héroïne non-humaine : Némésis est une Diabolic, une humanoïde conçue artificiellement qui a subi une programmation lui ôtant une grande partie de son libre arbitre puisqu’elle est chimiquement forcée à s’attacher à Sidonia et à tout mettre en œuvre pour la protéger. Mais voilà qu’au fur et à mesure de son quotidien à la cour, au fil des rencontres et des conversations, le regard et le cœur de Némésis vont progressivement s’ouvrir à quelque chose de bien plus vaste que cette amitié puissante mais artificielle au départ : les sentiments, les émotions, la beauté … et aussi, peut-être, un sentiment d’injustice mêlé à un formidable cri du cœur, « je veux être libre, vivre ma vie pour moi-même et pas uniquement pour elle ». L’évolution de Némésis tout au cours du récit ouvre la voie à de nombreux axes de réflexion : peut-on s’affranchir du conditionnement de notre éducation ? comment s’accepter tel que l’on est, en dépit du regard et du jugement des autres ? J’en passe, et des meilleures, car la liste de questionnements que fait naitre ce roman pourrait facilement atteindre à elle-seule plusieurs pages !

Que dire des personnages secondaires, sinon qu’ils servent avec brio cette intrigue hors du commun ? Tout comme Némésis, le lecteur apprend progressivement à les connaitre, ou du moins, à tenter de cerner leur personnalité, leur objectif, leur honnêteté … Si vous aimez les romans dans lesquels on ne sait jamais à qui faire confiance, dans lesquels les coups de théâtre sont légions, entrainant ainsi un bouleversement total de l’échelle « ami-ennemi », alors Diabolic est fait pour vous. Vraiment. Même plusieurs jours après la fin de ma lecture, il y a encore certains personnages dont je ne sais que penser : d’un côté on a terriblement envie de croire en leur « gentillesse » (si on peut utiliser ce terme lorsqu’on parle d’un roman constitué à 90% de complots et autres machinations politiques), mais de l’autre on a peur de se laisser aller à cette confiance, car jusqu’à la dernière phrase, l’auteur joue avec nos nerfs en faisant passer chaque personnage de chaque côté de la balance plusieurs fois ! Et toujours en faisant progressivement monter la tension dramatique, obligeant ses pauvres lecteurs à lire sans pouvoir s’arrêter afin de pouvoir, enfin, souffler un bon coup et reprendre son souffle une fois le point final dépassé.

Vous l’aurez compris je le pense, ce livre est un mémorable coup de cœur, qui a réussi le petit miracle de me faire complétement sortir de ma panne de lecture (même s’il me reste encore l’étape des partiels à passer pour pouvoir retrouver un rythme de lecture normal). De la science-fiction de dingue (un empire intergalactique, tout de suite, ça pose un contexte de folie) avec des complots politiques, des considérations philosophico-religieuses, des machinations, de l'action, des grands moments d'adrénaline, mais aussi d'émotions, des rebondissements qui font littéralement sursauter, des frayeurs à couper le souffle ... et une histoire d'amour très compliquée et très loin du coup de foudre … tous les ingrédients étaient réunis ! Et comme l’auteure est bonne cuisinière de roman, elle l’a fait mijoter tout juste ce qu’il fallait pour enclencher le coup de foudre. Alors, quelle belle surprise ce fut de lire ce discret « to be continued » après les remerciements : même si ce volume s’autosuffit parfaitement, je serai ravie de retrouver Némésis dans un second tome !

mercredi 19 avril 2017

La guerre des clans, cycle 1, tome 1 : Retour à l'état sauvage - Erin Hunter



La Guerre des Clans, Erin Hunter
Cycle 1, tome 1 : Retour à l’état sauvage

Editeur : Pocket Jeunesse (PKJ)
Nombre de pages : 306

Résumé : Depuis des générations, fidèles aux lois de leurs ancêtres, quatre clans de chats sauvages se partagent la forêt. Mais le Clan du Tonnerre court un grave danger, et les sinistres guerriers de l'Ombre sont de plus en plus puissants. En s'aventurant un jour dans les bois, Rusty, petit chat domestique, est loin de se douter qu'il deviendra bientôt le plus valeureux des guerriers...





- Un petit extrait -

« Une étoile filante scintilla soudain au-dessus des cimes. La queue de la guérisseuse frémit, son échine se hérissa. Les oreilles d'Etoile bleue se dressèrent, mais elle resta silencieuse tandis que Petite Feuille continuait à fixer le ciel. Au bout d'un instant, la chatte écaille baissa la tête et se tourna vers la grise. "C'était un message du clan des Etoiles, souffla-t'elle, le regard perdu dans le vague. Seul le feu sauvera notre Clan" »

- Mon avis sur le livre -

Vous le connaissez, ce plaisir de relire un livre-doudou, ce petit frisson de joie et cette chaleur qui emplit notre cœur au simple geste de sortir un roman tant aimé de l’étagère ? Ce premier tome fait indéniablement parti des livres les plus relus de mes bibliothèques : je l’ai lu bien des fois, mais toujours avec le même ravissement. Chaque redécouverte est plus merveilleuse encore que la précédente. Et à chaque fois, je me rappelle avec nostalgie la toute première fois que j’ai ouvert ce livre, assise en tailleurs dans un coin de la bibliothèque municipale, toute heureuse d’avoir trouvé un livre ayant pour personnages des chats. Je devais avoir une dizaine d’année. J’ai grandi avec cette saga, et ce premier tome a vraiment une place très particulière dans mon cœur. 

Objectivement parlant, Rusty est un chaton qui a tout pour être heureux : des maitres aimants, une maison chaleureuse, des gamelles toujours remplies et des amis dans les jardins alentours. Mais en dépit de cette quiétude, Rusty ne parvient pas à se satisfaire de cette existence : du plus profond de son être, il est tiraillé par une envie irrésistible de s’aventurer dans la forêt environnante. Chaque nuit, des rêves plus saisissants et réalistes les uns que les autres l’invitent à rejoindre cette nature sauvage et libre. Le jour où, incapable de résister plus longtemps à cette curiosité, le chaton roux ose enfin s’y risquer, sa vie bascule irrémédiablement. Devenu Nuage de Feu, le félin rejoint le Clan du Tonnerre, l’un des quatre clans qui peuplent la forêt. Mais le jeune chat peine à s’investir corps et âme dans son apprentissage : le Clan de l’Ombre est plus menaçant que jamais, et Griffe de Tigre, le nouveau lieutenant du Clan du Tonnerre, semble cacher bien des secrets …

Souvent, les premiers tomes se contentent de poser le décor et de présenter les principaux protagonistes. Ici, on est bien loin de ce tome introductif parfois trop lent pour être attractif : dès le prologue, on entre immédiatement au cœur de l’action, avec une bataille opposant deux groupes de chats au sujet d’un bout de territoire, et déjà on apprend l’existence d’une prophétie envoyée par les chats d’autrefois : « Seul le feu sauvera le Clan ». Le récit est ponctué de conflits, de complots, de rebondissements et de mystères. Plus d’une fois, notre héros se demandera à qui il doit offrir sa confiance, de qui il doit se méfier, quelle décision il doit prendre : comment agir lorsque notre cœur nous pousse à enfreindre les règles qui garantissent la cohésion du Clan ? comment faire lorsqu’on est l’un des seuls à connaitre un secret aux implications cruciales mais que l’on sait que nul ne nous croira ? comment prouver sa loyauté lorsque notre raison nous pousse à aller à l’encontre du mouvement collectif ? En se confrontant à ses questions, Nuage de Feu va évoluer, déjà : à la fin de l’histoire, il n’est clairement plus le même qu’au début. Plus sage, moins insouciant.

Ce premier tome nous introduit dans un univers d’une richesse et d’une complexité incroyables : au cœur de cette forêt, qui pourrait être n’importe quelle forêt, qui pourrait être la forêt à côté de chez nous, se cachent des chats « sauvages ». Des chats organisés en Clans, des chats qui suivent un code d’honneur, le Code du Guerrier, des chats qui croient que les étoiles sont les âmes de leurs compagnons morts, des chats qui protègent leur Clan au péril de leur vie. Des chats pas si sauvages que cela, finalement. Rusty, un petit chaton domestique empli de loyauté et de courage, se retrouve plongé au cœur de cette forêt, et à travers lui, le lecteur découvre ce monde aussi fabuleux – comment ne pas rêver face à cette cohésion qui unie les membres du Clan du Tonnerre ? – que redoutable : chez les chats comme chez les humains, l’ambition et la vanité conduisent à des actes terribles et sanguinaires. Un livre jeunesse, oui, mais qui ne se cache pas derrière un nuage de douceur et de légèreté !

Ce qui rend également ce premier tome si addictif, en plus de cette intrigue à couper le souffle, c’est la narration. Elle est à la fois très descriptive – le lecteur n’a aucune difficulté à se représenter les lieux, l’ambiance, les sons et les odeurs – et très fluide. Très vivante, également : lorsque l’action se fait plus rapide, lorsque la tension monte, les phrases se font plus courtes, presque hachées, l’immersion est totale. Le vocabulaire est recherché mais reste tout de même accessible, permettant aux plus jeunes comme aux plus grands de s’y retrouver : le style n’est ni enfantin ni trop complexe, il se situe pile dans le juste milieu, ce juste milieu très délicat à trouver mais très agréable lorsqu’il est mis en œuvre. Quand j’ouvre ce roman, je sais que je ne vais pas devoir me casser la tête pour comprendre l’histoire, mais d’un autre côté, je sais que je ne vais pas m’ennuyer avec des phrases trop simplistes. Encore une fois, j’invite tous les adultes qui me lisent à ne pas se laisser rebuter par la classification jeunesse de cet ouvrage : la narration elle-même peut parfaitement convenir aux grands !

En bref, vous l’aurez compris, ce premier tome est un véritable coup de foudre littéraire : un univers original, une intrigue riche en rebondissements, des personnages hauts en couleur et une plume éblouissante, tous les ingrédients sont réunis pour captiver petits et grands lecteurs ! Le grand plus de ce récit, c’est d’être finalement assez « indépendant » : si vraiment vous n’accrochez pas à cette belle aventure, et c’est bien triste pour vous, vous pouvez parfaitement vous arrêtez après ce premier tome. En effet, ce tome introductif présente tout de même une véritable intrigue, complète et achevée : la fin peut parfaitement s’autosuffire. Alors, n’hésitez plus et procurez-vous ce premier tome : soit il vous plait et c’est parti pour la suite, soit il n’est pas pour vous et vous aurez tout de même eu le droit à une fin digne de ce nom sans avoir besoin de lire les six volumes de ce premier cycle !

lundi 17 avril 2017

Les Recycleurs - Michel Hutt



Les recycleurs, Michel Hutt

Editeur : Yves Michel
Nombre de pages : 302

Résumé : [Tome 2 du Cri du Colibri. Peut se lire indépendamment du premier mais il est fortement recommandé par l’auteur, l’éditeur et moi-même de lire le premier avant.] Quatorze ans après le début de la Grande Crise, Léo parcourt les routes au sein de la Confrérie des Amandiers. Comme toutes les caravanes de Recycleurs, ces artisans nomades tentent de relancer une activité économique à échelle humaine, basée sur les principes fondamentaux de la transition : sobriété heureuse, coopération, communication non-violente, créativité.




- Un petit extrait -

« Léo ouvrit les yeux bien avant l’aube. Sur un arbre du Champ de Mars, un merle s’égosillait à perdre haleine. Le jeune homme écouta, charmé, ce virtuose anonyme. Ignorant tout de l’œuvre d’Olivier Messiaen, il se demanda si un compositeur avait déjà tenté de puiser son inspiration dans cette musique naturelle et intemporelle. Etait-il seulement possible de rendre au moyen d’un instrument – ou d’un orchestre – la palette infinie de sonorités qu’un simple volatile maitrisait à la perfection, sans même avoir mis les pieds dans un conservatoire ? »

- Mon avis sur le livre -

Quand j’ai appris qu’il y allait avoir un deuxième tome au fabuleux (mais trop peu connu malheureusement) Cri du Colibri, j’ai commencé à danser la samba, la salsa et même le tango dans ma chambre, trébuchant toutes les deux secondes contre un sac ou une pile de livres sans-étagère-fixe. J’avais littéralement adoré le premier volume, au point de ne pas réussir à en écrire une chronique digne de ce nom (ceci devrait d’ailleurs être réglé très prochainement : une relecture du Cri du Colibri s’impose et une actualisation de la chronique devrait donc suivre) tellement l’émotion était forte. Je dois bien vous admettre que la rédaction de cet article n’est pas vraiment plus facile : l’auteur pourra vous le confirmer (un petit coucou à Michel s’il passe par là !), mon agitation post-lecture était assez impressionnante. Je vous explique ça en détail un peu plus bas, ne vous inquiétez pas !

Il y a quatorze ans de cela, la Grande Crise déclenchée par un choc boursier considérable a ravagé l’Europe. Pour survivre suite au désengagement de l’Etat et des aides humanitaires et en dépit des pénuries d’énergie, il a fallu s’organiser différemment. Tandis qu’à Mulbach, petit village alsacien niché au pied des Vosges, une véritable communauté basée sur « l’autonomie, la sobriété heureuse, la solidarité et la collégialité » s’est progressivement mise en place, les Confréries de Recycleurs sillonnent les routes afin d’offrir leurs services d’artisans spécialisés à qui accepte d’accueillir leur campement itinérant. Léo est Aspirant dans la Confrérie des Amandiers, mais son attention est actuellement plus attirée par Clara, la fille de la Patriarche, que par son passage imminent au statut de Novice … A Muhlbach, l’harmonie de la petite famille de Léa se voit ébranlée par le retour inattendu d’une vieille connaissance, tandis que le questionnement se fait de plus en plus fort au sein de la collectivité : que se passe-t-il au-delà des limites de la plaine d’Alsace ?

La grande particularité de ce deuxième tome, c’est qu’il se déroule quatorze ans après les événements du premier volume : les ellipses temporelles aussi longues, ça ne court pas les rues, pour la simple et bonne raison que c’est assez délicat à gérer. Il faut apporter suffisamment d’informations pour que le lecteur comprenne les événements qui se sont déroulés entre temps sans pour autant le submerger ou l’embrouiller. Il faut trouver l’équilibre, le juste milieu, le bon dosage … Monsieur Hutt est un alchimiste hors pair ! Les explications qu’il nous donne, autant sur la transformation de la société suite à la Grande Crise que sur les changements dans la vie des personnages, réunissent parfaitement ces deux exigences : pas une seule fois on se dit « Mince, mais comment ils en sont arrivés là, ce n’était pas comme ça à la fin du premier !? », mais on ne se dit pas non plus « Non mais c’est bon, on a compris, pas besoin d’épiloguer là-dessus pendant trois pages ! ». Non, on se laisse porter par ces renseignements bienvenus et bien menés, on les boit comme du petit lait !

 L’autre caractéristique de ce roman, c’est sa double narration : nous suivons alternativement les pérégrinations de Léo, adolescent impliqué dans une caravane de Recycleurs parcourant la France pour offrir services et divertissements, et le quotidien mouvementé des habitants de Muhlbach, qui commencent progressivement à ressentir le besoin de savoir à quoi ressemble le monde. Petit à petit, ces deux intrigues parallèles convergent l’une vers l’autre, se répondent et s’entremêlent pour former un scénario des plus captivants. Parce qu’avant toute chose, ce récit est justement cela : une histoire passionnante, émouvante, parfois dramatique et tragique, mais toujours illuminée par cette formidable lueur d’espoir qui brule à l’intérieur de chacun des personnages. Et quels personnages ! A eux seuls, ils font toute la force et la richesse de ce roman : leur personnalité profondément humaine, leurs qualités et leurs défauts, leurs joies et leurs peines les rapprochent du lecteur, qui peut ainsi très facilement s’identifier à l’un ou à l’autre et vivre ainsi plus intensément le récit. 

Mais ce livre est bien plus qu’une simple fiction destinée à faire rire ou pleurer le lecteur au gré des rebondissements de l’intrigue. Ce livre met en avant, avec beaucoup de finesse, par l’intermédiaire de la Chartre de la Confrérie des Amandiers ou celui du fonctionnement harmonieux du petit village alsacien, un certain nombre de valeurs qui font cruellement défaut à notre société de consommation et d’hyper-numérisation : le partage, la solidarité, l’échange et la confiance mutuelle. A cela s’ajoute également la présentation d’un mode de vie basé sur le respect des ressources naturelles, l’autosuffisante alimentaire, la modération dans la consommation d’énergie, mais également la coopération, la communication et la participation de chacun au bien-être de tous. Avec une lucidité rare, l’auteur expose les bienfaits de cette organisation sociale, mais aussi les difficultés que peut rencontrer la mise en place et le maintien de ce genre d’initiatives. L’équilibre est toujours fragile, et il suffit parfois de bien peu de choses pour que les mauvaises habitudes reprennent le dessus … cela, ce livre le montre aussi, dans une fin aussi grandiose que bouleversante, qui ouvre la porte à une impatience extrême : « A quand la suite ?! ».

En véritable conteur et fabuliste moderne, Michel Hutt nous offre une fois de plus un roman d’une richesse inouïe, aux messages multiples et à la narration éblouissante. Construit autour d’une famille aussi hétéroclite que soudée, ce récit s’ouvre à une ribambelle de personnages tous aussi attachants les uns que les autres, qui témoignent chacun à leur manière de la dynamique qui anime la vie. Ode à la camaraderie et à la fraternité, à l’entraide et à la solidarité, mais aussi à l’amour et à l’amitié, cette histoire est une véritable bouffée d’air frais : si le découragement et les tracas semblent parfois prendre le dessus sur l’optimisme et la joie, tout fini toujours par s’arranger lorsqu’on s’appuie les uns sur les autres. A plusieurs, le monde est définitivement bien plus agréable à habiter !

mercredi 12 avril 2017

La guerre des clans, hors-série : La prophétie d'Etoile Bleue - Erin Hunter



La Guerre des Clans, Erin Hunter
Hors-série : La prophétie d’Etoile Bleue

Editeur : Pocket Jeunesse (PKJ)
Nombre de pages : 594

Résumé : « Tu es le feu, tu illumineras la forêt. Mais prends garde à l'eau, elle causera ta perte. » Nuage Bleue est encore une jeune apprentie lorsque cette prophétie lui est révélée. Devenu guerrière sous le nom de Lune Bleue, elle est promise à un destin hors du commun. Mais sa rencontre avec Cœur de Chêne, un guerrier d'un clan rival, la fait dévier de cette voie toute tracée. Doit-elle servir son clan ou écouter son cœur et trahir les siens ? Quel que soit son choix, il sera déchirant...


- Un petit extrait -

« L’eau de la rivière glacée lui coupa le souffle. Aveuglée, elle lutta contre le courant, se battant pour réussir à respirer ; son cœur fut saisi par la panique. La prophétie de Plume d’Oie résonna dans sa tête : L’eau te détruira …. »

- Mon avis sur le livre -

On me demande parfois sur quels critères je m’appuie pour affirmer qu’un livre est bon ou non. Alors déjà, rappelons-le, tout est une question de ressenti personnel : il arrive, tout simplement, qu’une histoire résonne en nous, sans que l’on ne comprenne pourquoi ni comment. Toutefois, s’il y a bien une chose qui, je le sais, fait pencher mon cœur de lectrice vers le coup de cœur, c’est bien la charge émotionnelle du récit : plus le roman est prenant, saisissant, poignant, plus il aura des chances de me plaire. Je suis une grande sensible qui aime être bouleversée par mes lectures ! Vous allez donc rapidement comprendre pourquoi ce troisième hors-série de la saga La guerre des clans est un véritable coup de foudre littéraire.

Dès sa première sortie hors de la pouponnière, Petit Bleuet s’est promis de servir ardemment le Clan du Tonnerre. A cette promesse de chaton enthousiaste vient s’ajouter le poids aussi exaltant que pesant d’une prophétie énoncée par l’étrange guérisseur qui lui sert d’oncle : tel le feu, elle est destinée à illuminer la forêt, mais comme le feu, elle doit craindre l’eau qui la détruira. Et alors qu’elle tente encore de comprendre le sens de ces bouleversantes paroles, les souffrances s’abattent sur elle tandis qu’un terrible dilemme s’offre à elle : doit-elle suivre son cœur ou sa raison ?

La vie d’Etoile Bleue est une tragédie. Plus encore que celles de Croc Jaune ou d’Etoile Balafrée, racontées dans les hors-séries précédents, l’existence d’Etoile Bleue est placée sous le signe de la perte. Perte de la mère, d’abord. Une mort inadmissible et traumatisante qui laisse la jeune chatte aussi désemparée et perdue qu’un nouveau-né. La perte de la sœur, ensuite. Une mort brutale qui sonne définitivement la fin de l’insouciance face au poids d’une responsabilité nouvelle. Enfin, la perte d’un enfant. Une mort tout simplement impensable qui déchire le cœur de la jeune guerrière. Comment continuer à vivre en portant en soi autant de chagrin et de culpabilité ? Comment garder la tête hors de l’eau quand l’immense vague de la peine menace de tout engloutir sur son passage ? 

Poussée par son sens aigu du devoir et par sa volonté farouche de servir son Clan, Lune Bleue se retrouve confrontée à des choix terribles et terrifiants qui poussent le lecteur à s’interroger en même temps qu’elle. Est-il légitime de renoncer à son propre bonheur pour le bien de tout un Clan ? L’altruisme extrême est-il forcément préférable à l’égoïsme ordinaire ? Par amour et loyauté pour les siens, Etoile Bleue a tout perdu sans rien gagner en retour. On l’admire pour sa volonté, son courage et son sens de l’honneur, on la plaint pour toutes les souffrances et les peines qu’elle a dû endurer. Sans jamais surmonter toutes ces pertes, Etoile Bleue a accepté de vivre avec leur fardeau pour le bien des autres.

Contrairement aux deux premiers hors-séries qui se présentaient comme de réelles préquelles, celui-ci est plutôt à ranger dans la catégorie des flashbacks : le prologue consiste en une reprise, sous un point de vue différent, de l’ultime chapitre du cinquième tome. Ce qu’on y apprend ensuite développe ce que l’on découvre progressivement au cours du premier cycle. Pour cette raison, il me semble indispensable de découvrir ce hors-série après avoir pris connaissance de ces six volumes. Toutefois, pour les relectures chronologiques, comme celle qui m’occupe actuellement, le lire avant le premier tome est grandement intéressant : le dernier chapitre de ce hors-série appelle inévitablement à enchainer avec l’histoire de Rusty, chaton domestique au pelage flamboyant qui semble promis à un destin exceptionnel …

En bref, vous l’aurez compris, cet énorme hors-série (on frôle les six-cent pages !) est tout simplement bouleversant. Il pose de grandes questions, il présente avec beaucoup de finesse les émotions d’une jeune chatte aussi forte que fragile, il fait pleurer et trembler … De plus, ce hors-série nous propose également d’en savoir un peu plus sur d’autres personnages qui auront un rôle à jouer dans le cycle à venir. Je pense à Griffe de Tigre, dont on comprend un peu mieux la noirceur et la hargne, je pense à Tornade Blanche, dont on découvre avec surprise  l’arbre généalogique, je pense à Petite Feuille, qui montre déjà une grande compassion et douceur. Un bel hors-série qui apporte donc énormément au lecteur passionné de cet univers !