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samedi 5 décembre 2020

La mort du temps - Aurélie Wellenstein

La mort du temps, Aurélie Wellenstein

 Editeur : Scrineo

Nombre de pages : 285

Résumé : Un séisme temporel a dévasté la Terre, massacrant une large partie de la population et mélangeant les époques entre elles. Callista se retrouve seule survivante dans un Paris ravagé où s’amalgament deux mille ans d’architecture. Tous ses repères chamboulés, la jeune fille n’a plus qu’un espoir : retrouver en vie sa meilleure amie, restée dans l’Est de la France. Callista part à pied pour un long périple, talonnée par la monstrueuse réplique du séisme qui semble la suivre pour l’anéantir. Si elle s’arrête, si elle ralentit, le cataclysme la dévorera.

 

- Un petit extrait -

« La lumière se mit à tourbillonner. Vagues noires et clarté aveuglante se succédaient rapidement. Les couleurs se fondaient les unes dans les autres, comme si le ciel hésitait entre le jour et la nuit. Un soleil fantomatique glissa dans la voûte étoilée, puis la lune se mit à tourner, à monter et à descendre. Et toujours, le sol grondait, bougeait, éclatait partout, dans tout le quartier, dans toute la ville peut-être.   »

- Mon avis sur le livre -

 S’il y a bien une chose à laquelle je n’étais pas préparée dans toute cette affaire de déménagement, c’est bien d’avoir à me séparer pour une durée indéterminée d’une partie de mes livres … Cela peut sembler ridicule, mais cela a été un vrai crève-cœur que de mettre en carton 99% de ma bibliothèque, ne gardant que le strict minimum pour « tenir » quelques semaines, sans savoir avec certitude dans combien de temps je retrouverai les autres, avec toujours cette petite peur au ventre qu’un carton soit perdu ou endommagé, et que je perde ainsi une partie de mes précieux compagnons de lecture. Pour être parfaitement honnête, j’ai demandé à mes parents d’emmener « à part » mes livres dédicacés, qui ont une plus grande valeur sentimentale et que je tenais à tout prix à retrouver en bon état ! Pour le reste … Il a fallu faire un choix et déterminer lesquels je conservais dans ma « bibliothèque de survie » : difficile, quand on n’a pas l’habitude d programmer ses lectures et qu’on ne sait pas précisément dans combien de temps le déménagement aura effectivement lieu !

Le temps … Callista ne s’était jamais fait de nœuds au cerveau à son sujet jusqu’à présent : il passait, parfois trop vite (quand elle passait du temps avec sa meilleure amie), parfois trop lentement (la dernière heure de cours avant les vacances), et rien ne pouvait infléchir sa course régulière. C’est du bien ce qu’elle pensait jusqu’au terrible cataclysme qui mit sens dessus-dessous l’espace-temps, mélangeant allégrement les époques dans un maelström infernal. Miraculeusement indemne, la jeune fille se retrouve cependant seule pour faire face à cette terre dévastée par ce séisme pas comme les autres … seule pour tenter de fuir ce qu’elle nomme le Flash, cette onde de choc qui revient à intervalle régulier et anéantit tout sur son passage, gagnant à chaque fois un peu plus de terrain. Mue par un seul objectif : retrouver sa meilleure amie, la jeune fille se lance dans une véritable course contre la montre, alors même que le temps est devenu complétement fou …

Ayant beaucoup apprécié les ouvrages d’Aurélie Wellenstein que j’ai lus jusqu’à présent, et ayant un faible pour les voyages dans le temps, j’avais pas mal d’attentes en ouvrant ce livre … et je dois bien reconnaitre que ce roman m’a un tantinet déçue, même s’il reste vraiment très bon. Le problème n’est clairement pas l’intrigue, qui est tout bonnement excellente, originale et captivante … mais l’héroïne. J’ai trouvé Callista imbuvable, insupportable, et je n’ai pas réussi à m’attacher à elle ni à ressentir la moindre compassion à son égard. La faute, très assurément, à sa superficialité : Callista prend plus de temps à se séparer de son maquillage qu’à tourner le dos au cadavre de son père ! Et même si elle s’arrange quelque peu par la suite, le mal était fait : impossible pour moi de me sentir véritablement concernée par son sort tant son comportement m’exaspérait … Je ne dis pas que ce qu’elle vit n’est pas difficile, mais elle se lamente un peu trop sur son sort à mon gout, alors que mince, certaines personnes se sont retrouvées emmurées vivantes, ou ont fusionné avec une table ! A côté de ces malheureux, elle est plutôt bien lotie, alors qu’elle cesse de se prendre pour la seule victime de ce cataclysme !

En somme, les premiers chapitres ont été plutôt difficiles … mais la suite rattrape amplement le coup ! Aurélie Wellenstein a le chic pour garder son lecteur en haleine, pour ne jamais le laisser reprendre son souffle, pour faire naitre chez lui l’envie et le besoin viscéral de tourner chaque page comme si sa vie en dépendait. Petit à petit, la fuite de Callista devient la nôtre : nous aussi, nous traçons pour échapper à l’anéantissement, sans jamais nous arrêter, sans jamais nous retourner. On ressent vraiment cette urgence grandissante, cette angoisse persistante. Vraiment, l’ambiance de ce récit est exceptionnellement prenante : on s’y croit vraiment, et on vit donc ce récit avec nos tripes. Il faut dire que l’autrice a pour habitude de ne rien épargner à ses lecteurs : par des mots bien choisis, elle parvient à nous immerger complétement dans ce monde dévasté, et on a donc véritablement le sentiment d’y être. Corps et âmes. Aussi, quand bien même on n’apprécie pas Callista, on ne peut s’empêcher de l’encourager, de l’exhorter à continuer malgré la fatigue et la douleur et la faim, parce qu’on sait que si elle s’arrête, elle est fichue. Et nous aussi.

Car quand bien même on n’a absolument rien en commun avec elle, on finit par s’identifier à elle, en particulier lorsqu’elle se retrouve confrontée à des dilemmes moraux effroyables : qu’aurions-nous fait, à sa place ? De notre mieux, très probablement. Et c’est à la fois beaucoup et si peu … Peut-on être responsable, coupable, quand on a fait tout notre possible, tout ce qui était en notre pouvoir ? Mais plus encore … peut-on être responsable, coupable, de quelque chose qu’un autre a fait en notre nom, pour nous, alors même qu’on n’avait rien demandé ? Je dois bien le reconnaitre, vers la fin du récit, j’ai fini par ressentir un peu plus de compassion pour cette jeune fille à la fois si égoïste et si altruiste, qui agit tantôt pour se donner bonne conscience, tantôt par véritable bonté d’âme … Au fil des épreuves, elle s’endurcit autant qu’elle s’adoucit : elle ne fuit plus ses responsabilités, même si elle choppe au passage le complexe du super-héros qui s’imagine qu’elle doit désormais porter sur ses épaules tout le poids du monde. Mais cela peut se comprendre, d’une certaine façon, quand on découvre avec elle la vérité, donc je peux lui pardonner sur ce point !

En bref, vous l’aurez bien compris, même si j’ai eu un peu de mal avec l’héroïne, j’ai tout simplement adoré cette histoire. C’est un vrai page-turner qui ne vous laisse aucun répit : il n’y a aucun temps mort (sans mauvais jeu de mot avec le titre) et jamais la malédiction du « encore un petit chapitre » n’a été aussi puissante … Impossible de s’arrêter une fois lancé ! Une fois encore, Aurélie Wellenstein nous prouve que son imagination et son audace sont sans limite : c’est un récit vraiment très original, très atypique, et on en redemande ! Elle ne s’interdit rien, et c’est clairement ce qui rend ses ouvrages si puissants : quand on tourne la dernière page, on reste interdit, car c’est difficile de reprendre pied avec la réalité après avoir été happé par l’histoire. Il faut dire que la fin de cet ouvrage est magistrale : peut-être un peu trop abrupte, mais vraiment poignante à souhait, un vrai régal ! On en oublie facilement les débuts un peu laborieux à cause du caractère de la jeune héroïne, on en oublie également les petits points un peu délicats – je pense au langage de charretier de Jeanne, neuf ans – pour ne garder en mémoire que ce final grandiose, et cette tension incroyable qui nous habite du début à la fin. A lire, donc !

mercredi 27 mars 2019

Mers mortes - Aurélie Wellenstein


Mers mortes, Aurélie Wellenstein

Editeur : Scrineo
Nombre de pages : 364
Résumé : Mers et océans ont disparu. Tous les animaux marins sont morts. Des marées fantômes déferlent sur le monde et charrient des spectres avides de vengeance. Seuls les exorcistes, protecteurs de l'humanité, peuvent les détruire. Oural est l'un d'eux. Il est vénéré par les habitants de son bastion qu'il protège depuis la catastrophe. Jusqu'au jour où Bengale, un capitaine pirate, le capture à bord de son vaisseau fantôme. Commence alors un voyage forcé à travers les mers mortes... De marée en marée, Oural apprend malgré lui à connaître son geôlier et l'objectif de ce dangereux périple. Et si Bengale était finalement la clé de leur salut à tous ?

Un grand merci aux éditions Scrineo pour l’envoi de ce volume et à la plateforme Babelio pour avoir rendu ce partenariat possible.


- Un petit extrait -

« Oural était si proche qu'il voyait la splendeur de la mer et ses millions d'âmes qui flottaient dans la luminescence bleutée. Même dépourvue de voix, il percevait très bien sa fureur, sa douleur, sa haine et sa démence. Sauvagement assassinés, les mers et les océans charriaient au creux de leurs vagues monstrueuses le souvenir de leur supplice, et à chaque dégorgement d'écume dans le monde des humains, ils paraissaient hurler « vengeance ! ». »

- Mon avis sur le livre -

Ce n’est plus un secret pour personne : je suis une grande adepte de la relecture. Régulièrement, l’envie me prend de me replonger dans une histoire qui m’a fait vibrer il y a quelques mois ou années de cela, de partir en quête de détails qui m’auraient échappé jusque-là, ou tout simplement de retrouver des personnages-chouchous comme on retrouve de vieux amis … Mais jamais jusqu‘à présent je n’avais ressenti le besoin viscéral et impérieux de recommencer un livre aussitôt après avoir tourné la dernière page, de relire plusieurs fois d’affilée certains passages éblouissants … C’est la toute première fois que j’éprouve tant de difficultés à m’extirper d’une histoire, la toute première fois que quitter des personnages est aussi douloureux … 

Souillés par les rejets d’hydrocarbures et autres résidus chimiques, envahis par les sacs plastiques et autres déchets d’une humanité toujours plus meurtrière, asséchés par le réchauffement climatique, les mers et les océans ont rendu leur dernier souffle. Décimés par la surpêche et par la pollution de leur milieu de vie, victimes de la folie destructrice de l’humanité, les animaux marins se sont éteint un par un. Désormais, ce sont les hommes qui tremblent, tandis que se lèvent régulièrement les marées fantômes, habitées par les esprits vengeurs de ses milliards de poissons, requins, méduses, dauphins, baleines, pieuvres et autres créatures qui n’attendent qu’une chose : arracher les âmes des survivants, décider l’humanité en sursit. Oural, exorciste, veille farouchement sur les habitants de son bastion, affrontant marée après marée ces terribles mers mortes … Jusqu’au jour où il est kidnappé par Bengale, pirate de son état, qui se considère comme le dernier espoir de cette planète à bout de souffle …

Quiconque a déjà lu un roman d’Aurélie Wellenstein sait à quoi s’en tenir : âmes sensibles, abstenez-vous. C’est d’autant plus vrai qu’ici, elle nous plonge non pas dans un monde post-apocalyptique imaginaire, mais bien sur notre bonne vieille planète Terre, à l’agonie à cause de l’avidité et de la négligence de l’homme. Elle nous dépeint un futur cauchemardesque, un futur où les océans se sont taris, où la pluie ne tombe plus, où l’eau vint à manquer. Un futur où l’humanité paye à prix fort nos propres erreurs : nous avons « jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, conduit trois voitures, vidé les mines, mangé des fraises du bout du monde, voyagé en tous sens, éclairé les nuits, chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, mouillé le désert, acidifié la pluie », pour reprendre les mots de Fred Vargas, sans jamais réfléchir aux conséquences de nos actes, sans jamais avoir fait le moindre effort pour réduire notre impact écologique. Parce que c’est tellement plus simple de fermer les yeux ou de se hausser les épaules en se disant que « c’est trop tard, de toute façon, je peux rien faire », et de continuer à surconsommer allégrement, plutôt que de se priver d’un peu de notre confort.

Dans Mers mortes comme dans ses autres romans, Aurélie Wellenstein n’épargne ni ses personnages ni ses lecteurs : nuit après nuit, dans son sommeil, Oural revit l’agonie d’une tortue ayant avalé un sac plastique en pensant attraper un petit crustacé, d’un requin à qui on a coupé aileron et nageoires avant de le relâcher dans l’océan, d’un dauphin sauvagement poignardé par des hommes ivres de rire, d’un phoque cerné par une marée noire qui l’asphyxie … Et le lecteur cauchemarde avec lui. Ces passages sont d’une horreur sans nom, la monstruosité de l’homme qui se prétend civilisé et qui massacre tout sur son passage. De l’homme qui tue des baleines pour fabriquer des cosmétiques. De l’homme qui ne respecte rien, qui se croit tout permis et tout puissant. Au début, à l’instar d’Oural, nous voyons dans ces spectres marins des monstres qui dévastent tout sur leur passage, indifférents à la souffrance qu’ils engendrent … Mais rapidement, nous comprenons que les véritables monstres, dans l’histoire, ce sont les hommes. Qui dévastent tout sur leur passage, indifférents à la souffrance qu’ils engendrent. C’est un thème récurrent chez Aurélie Wellenstein : où commence la bestialité, où s’arrête l’humanité ? 

Un roman sombre, dur, glaçant, qui ne « donne pas une image très reluisante de l’humanité », songe Oural … Au contact des pirates, notre jeune exorciste, jusqu’alors relativement préservé du fait de son statut, prend enfin pleinement conscience de la situation désespérée dans laquelle se trouve le monde. Lui qui se plaignait de sa morne existence, du fardeau de la responsabilité qui pesait sur ses épaules, voit toutes ses certitudes s’effondrer une à une. Oural n’a rien d’un héros : il a vécu dans un cocon, il a été habitué aux révérences et à la dévotion de ses sujets, il se morfond sans cesse. Il est plein de bonnes intentions, il est intimement convaincu d’agir au mieux, mais il va progressivement se rendre compte que les choses sont rarement toutes noires ou toutes blanches, que tout est au contraire un interminable camaïeu de gris. C’est un protagoniste incroyablement attachant, parce que profondément humain : il nous ressemble, il est proche de nous, il fait des erreurs, il agit contre ses principes par pur instinct de survie, et même si ça coute de l’admettre, on se doute qu’on en ferait autant à sa place. 

Un autre personnage, secondaire du point de vue de la narration (celle-ci étant centrée sur Oural), mais indéniablement principal du point de vue de l’intrigue, est à mes yeux le personnage le plus intéressant de tout le roman. Bengale non plus n’a rien du héros sans tâche auxquels les épopées de fantasy nous ont habitués, mais je le considère toutefois comme le héros de cette histoire. Car j’ai toujours associé l’idée de « héros » à celui de « fardeau », et Bengale est indéniablement celui qui porte le plus lourd fardeau dans ce récit. Bengale a fait un choix, un choix terrible mais qu’il considère être celui qu’il fallait prendre. Derrière son arrogance et sa nonchalance, derrière son autorité et sa prestance, se cache finalement un homme torturé par cette décision, un homme hanté par toutes les morts dont il est l’unique responsable, directement ou indirectement, un homme qui accomplie sa sordide mission malgré la culpabilité toujours plus forte parce qu’il ne voit pas d’autre possibilité, parce qu’il n’est plus temps de tergiverser, parce que la vie est à deux doigts de disparaitre totalement de la surface de la Terre et qu’il ne peut pas rester sans rien faire. Il a pris ses responsabilités, même si cela signifie répandre la mort sur son passage et vivre un éternel tourment intérieur. J’ai beaucoup d’admiration pour lui, car je ne sais honnêtement pas si je serai capable de sacrifier ma bonne conscience au profit de l’humanité … si je serai capable de me salir les mains comme il le fait pour servir une cause qui me dépasse. Certains verront sans doute dans ce personnage un simple meurtrier illuminé, mais je préfère quant à moi le considérer comme le véritable héros de cette sombre histoire …

En bref, vous l’aurez bien compris, avec ce roman, Aurélie Wellenstein ne se contente pas de nous raconter une histoire de piraterie post-apocalyptico-fantastique, même si on peut tout à fait s’arrêter à cette première grille de lecture purement « romanesque ». A travers ce récit, elle lance un message d’alerte, elle se fait le porte-parole de ces milliards d’animaux marins morts à cause de l’homme, que ce soit du fait de la pêche intensive ou de celui de la pollution des océans ou du réchauffement climatique. A travers ces personnages, elle interroge la question de l’humanité, de la fragilité de cette humanité – à comprendre à la fois comme « l’ensemble des humains » et comme « nature humaine » –, la question des responsabilités et des fardeaux … Elle met sa magnifique plume au service de ce message, et offre à son lectorat un roman coup-de-poing, percutant, foudroyant, effrayant … mais pour ma part aussi, un roman coup-de-cœur, captivant, haletant, palpitant. A lire, à relire et à faire lire !

Ce livre a été lu dans le cadre du Tournoi des 3 Sorciers
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vendredi 21 octobre 2016

Le Roi des Fauves - Aurélie Wellenstein



Le Roi des Fauves, Aurélie Wellensetein

Editeur : Scrineo
Nombre de pages : 284
Résumé : Accusés de meurtre, Ivar, Kaya et Oswald sont injustement condamnés à un sort pire que la mort. Enfermés dans un royaume en ruines, coupés du monde, il leur reste sept jours d’humanité. Sept jours pendant lesquels le parasite qu’on leur a inoculé va grandir en eux, déformant leur corps et leur esprit pour les changer en berserkirs, ces hommes-bêtes enragés destinés seulement à tuer ou être tués. Commence alors une course contre le temps, effrénée, angoissante, où les amis d’hier devront rester forts et soudés, pour lutter contre les autres ... et surtout contre la bête qui grandit en eux. Existe-t-il un salut quand son pire ennemi n’est autre que soi-même ?

- Un petit extrait -

« Je vais vous donner une dernière recommandation en souvenir des hommes que vous êtes, alors écoutez-moi bien. Vous allez pénétrer dans Hadarfell, la province abandonnée aux berserkirs – votre territoire. Le lehrling va grandir dans votre organisme et dans sept jours, vous serez devenus des animaux. Je vous conseille de vous éloigner les uns des autres, car sans les talismans, vous serez incapables de vous contrôler. Vous tuerez quiconque s’approchera de vous, amis comme ennemis. Cachez-vous, terrez-vous. Dans moins d’une semaine, les seigneurs vous donneront la chasse. Des mercenaires tenteront des razzias pour vous revendre aux plus offrants. Fuyez. Vous pouvez survivre dans Hadarfell, comme les bêtes que vous allez devenir. Alors, courrez à toutes jambes vous réfugier là où personne ne vous trouvera. »

- Mon avis sur le livre -

Je crois l’avoir déjà dit dans une de mes chroniques : non seulement je suis une vraie froussarde, mais en plus j’ai la sale manie de rêver de mes lectures. Et je ne vais pas y aller par quatre chemins : je sais pertinemment bien que je vais cauchemarder toute la nuit – voire même toute la semaine – à cause de ce livre. Livre qui, bien que particulièrement traumatisant, est vraiment très bon, ne vous y méprenez pas ! Mais si vous êtes du genre sensible et que votre imagination est très fertile durant votre sommeil, je vous conseille tout de même de passer votre chemin … ou de vous acheter une veilleuse, un doudou, ou que sais-je encore pour vous aider à surmonter cette épreuve ! Ouvrir ce livre, c’est plonger dans un univers sombre, voire malsain, c’est suivre l’équilibre précaire d’une âme entre humanité et bestialité, c’est accepter de se laisser embarquer dans une véritable descente aux enfers sans passer par le purgatoire. Vous êtes prévenus !

Alors qu’ils ne cherchaient qu’à ramener un peu de gibier pour nourrir leurs familles, Ivar, Kaya et Oswald se voient accusés de tentative meurtre sur la personne du seigneur Jarl, qui s’est brisé les jambes en tombant dans un précipice tandis qu’il cherchait à exécuter les jeunes braconniers. Et les trois adolescents en viendraient presque à regretter qu’il n’ait pas réussi … Capturés, emprisonnés puis jugés, ils sont finalement condamnés à un sort pire que la mort : destinés à se transformer en berserkirs, ces monstrueux hybrides entre l’homme et la bête, ils n’ont plus que sept jours devant eux avant que leur humanité ne laisse place à la folie la plus meurtrière et la plus incurable. Ils seront ensuite chassés par les braconniers pour être ensuite asservis et exploités par les nobles qui les ont condamnés à cette déchéance. Mais Ivar refuse de se laisser abattre et lutte de toutes ses forces contre cette inexorable transformation, contre cette colère inexplicable qui grandit en lui en réclamant du sang, poussé par la lueur d’espoir que lui insuffle une vision : il existe, quelque part aux fins fonds de ce territoire désolé, un être capable de les sauver de cette malédiction. Alors, bien décidé à éviter à ses deux meilleurs amis ce terrible sort, il les exhorte à tenir bon tandis qu’ils se rapprochent du château où vit le Roi des Fauves …

Ce qui fait la particularité de ce livre, c’est bien l’ambiance qui s’en dégage. Ce n’est pas seulement sombre ou glauque, c’est tout simplement malsain. Parqués dans un immense territoire en ruines, bouclé par un sortilège, les condamnés savent d’avance ce qui va leur arriver, et la crainte et la colère combinées ne font qu’accentuer la folie qui les guette. Il est particulièrement terrifiant de voir ces hommes se changer peu à peu en bêtes assoiffées de sang. Et, en dépit de leur résistance acharnée, nos trois héros ne sont pas épargnés par cette transformation : petit à petit, leur caractère change et se voit remplacé par les instincts de leur animal. Les conflits se font toujours plus forts et toujours plus fréquents, tandis que s’installent les antagonismes naturels entre proies et prédateurs. On se rend finalement compte que notre humanité ne tient qu’à un fil, qu’un petit rien peut transformer l’adolescente la plus altruiste en une jeune femme uniquement soucieuse de sa propre survie au dépend de celle des plus faibles, qu’il n’y a pas besoin de beaucoup pour faire ressurgir les instincts les plus primaires chez un individu équilibré et moral. C’est très intéressant, mais aussi très dérangeant et assez perturbant.

Nous avons ici un trio puissant car ses membres se complètent entre eux : Ivar est celui qui protège, Kaya est celle qui dirige et Oswald est celui qui maintient l’harmonie. Ensemble, ils sont forts, mais à partir du moment où ils sont séparés, ils courent à leur perte. Et le plus terrible dans cette histoire, c’est bien cela : aucun personnage n’est épargné, et le lecteur non plus. Ne vous attendez pas à une happy end avec ce roman : bien que destiné aux adolescents, il offre une fin aussi brutale et noire que le reste du récit. Le lecteur est littéralement plongé dans une ambiance angoissante, éprouvante, qui donne la chair de poule et fait accélérer le rythme cardiaque. Il y a de la violence, dans ce livre, du sang et des tripes, de la chair et des boyaux, mais cela n’est rien comparé à ce que nous apprennent les visions d’Ivar quant au commencement de toute cette sombre affaire. Malgré tout, une petite étincelle d’espérance et de douceur se cache au cœur de l’histoire, tandis que l’innocence perdue d’une fillette se transforme en l’envol majestueux d’un cygne enfin libéré de sa misère. Ce passage fait du bien, je peux vous le dire, une véritable bouffée d’air frais dans cet univers si sombre et si complexe.

Complexe, l’intrigue l’est également : bien plus riche que ne le laisse penser le résumé, qui ne met l’accent que sur cette cruelle transformation sans évoquer le moins le monde ce fameux Roi des Fauves et tout ce qui tourne autour de lui, elle a su me surprendre et m’étonner. Voire même me captiver. Il y a quelque chose derrière ces monstrueuses mutations, une histoire de malédiction et de vengeance, une histoire de pouvoir et de puissance. Je ne peux pas en dire plus pour ne pas gâcher la surprise à ceux qui désirent se lancer, mais je suis vraiment ravie de cette bifurcation imprévue de l’histoire, ravie que le résumé taise cet aspect car mon intérêt a ainsi été renouvelé tandis que je grimaçais face aux descriptions si peu ragoutantes de ces hybrides sanguinaires aveuglés par la haine. Donc si vous aviez peur de vous retrouver face à un remake fantasy de la Métamorphose de Kafka (classique que je n’ai par ailleurs pas réussi à terminer), soyez rassuré : l’histoire ne s’arrête pas là ! Laissez-vous surprendre par ce mystérieux Roi des Fauves qui donne son titre au roman …

Derrière cette magnifique couverture aussi soignée qu’intrigante se cache donc un récit d’une richesse inouïe. Des personnages en proie à la folie, au désespoir et à la perte progressive de leur humanité au profit d’une bestialité sauvage et sanguinaire. Une ambiance oppressante et angoissante qui permet au lecteur de s’identifier à ces condamnés qui sont conscients de ce qu’il va leur arriver sans savoir s’ils parviendront à lutter. Une histoire bien plus complexe qu’elle ne peut le paraitre au premier abord, qui surprend et captive le lecteur sans lui laisser le temps de respirer. Le tout porté par une narration efficace qui va droit au but, sans jamais épargner les lecteurs qui ont intérêt à avoir le cœur bien accroché et à ne pas être sujet aux cauchemars ! Un livre qui perturbe, mais qui se place tout de même dans les bonnes surprises de l’année. Je compte bien lire d’autres romans de l’auteur qui a su attiser ma curiosité avec ce livre qui sort des sentiers battus et qui, finalement, aurait mérité à être un tantinet plus long !

Ce livre a été lu dans le cadre de la Coupe des 4 maisons
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