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mercredi 6 avril 2022

Les oubliés de l'Amas - Floriane Soulas

Les oubliés de l’Amas, Floriane Soulas

 Editeur : Scrineo

Nombre de pages : 627

Résumé : L’humanité a colonisé tout le système solaire mais une planète reste inatteignable : Jupiter, l’étoile ratée. Au cours des siècles, les vaisseaux ayant échoué à percer ses défenses ont fini par créer un gigantesque nuage de débris, sur laquelle s’est construit au fil des années l’Amas, un bidonville flottant. Fraîchement débarquée, Kat a très vite intégré une équipe de recycleurs dans un but précis : intégrer le circuit des courses de vaisseaux illégales pour retrouver son frère disparu…

 Un grand merci aux éditions Scrineo pour l’envoi de ce volume et à Babelio pour avoir rendu ce partenariat possible.

 

- Un petit extrait -

« Masse chaotique dont l'ombre, masquant les rayons du soleil, se détachait sur l'immensité torturée de Jupiter, assez vaste pour être visible depuis ses satellites. L'amas. La décharge du système solaire. Monstre flottant, coincé entre le vide et Jupiter. Construit par l'ajout successif d'épaves plus ou moins grosses, abandonnées là, et agglomérées au petit bonheur la chance. Toutes les planètes habitées s'y débarrassaient de leurs vaisseaux hors d'usage, bâtiments de transport ou aéronefs militaires pouvant parfois faire plusieurs kilomètres de long, et vaisseaux particuliers. »

- Mon avis sur le livre -

 Pendant bien (trop) longtemps, persuadée que la science-fiction « pure et dure » n’était pas faite pour moi, je me suis cantonnée aux seules dystopies, qui étaient par ailleurs très à la mode à l’époque où s’est quelque peu estompée mon addiction à la fantasy. Ma seule tentative d’excursion en dehors de l’atmosphère terrestre s’est faite en seconde avec la si célèbre mais si complexe Fondation d’Asimov, ce qui a sans doute dû contribué à me convaincre que, décidément, la « vraie » science-fiction et moi ne pouvions pas nous entendre, que c’était « trop difficile pour moi », et que je devais vraiment en rester aux récits d’anticipation dystopiques, « plus à ma portée ». Mais tout de même … Dans ma famille, nous sommes plutôt passionnés d’astronomie, et même si nous ne sommes pas vraiment convaincus que ça soit une bonne idée que l’homme s’en aille explorer, coloniser et parasiter d’autres planètes, j’ai grandi en rêvant de faire partis des premiers hommes à poser le pied sur mars, ou sur une toute autre planète du système solaire, voire de la galaxie ou d’une autre. En clair : je me jouais des space-operas dans ma tête, je dessinais des plans de navettes spatiales, je réfléchissais aux meilleurs matériaux pour une combinaison résistante et ergonomique … mais je m’interdisais bêtement d’explorer ce versant de la science-fiction. Et pourtant, maintenant que j’ai brisé ce stupide auto-interdit, je me rends bien compte que c’est assurément le sous-genre qui me correspond et me plait le plus ! Morale de l’histoire : ne jamais rien s’interdire …

Ancienne scientifique de génie, Kat n’est plus qu’une recycleuse anonyme au milieu de cette masse hétéroclite de rebuts qui hantent l’Amas, cet agglomérat de vieux vaisseaux spatiaux évoluant autour de Jupiter, unique planète du système solaire à avoir obstinément résisté à toutes les tentatives d’exploration humaine. Au cœur de cet immense bidonville flottant au milieu de l’espace, la jeune femme n’a qu’une seule et unique idée en tête : retrouver Pavel, son frère jumeau, féru de pilotage, disparu depuis des mois et des mois. Elle en est intimement persuadée : Pavel a échoué sur l’Amas, lui aussi, pour participer à cette course très secrète, parfaitement illégale, et si dangereuse qu’elle en est généralement mortelle … Plus encore, elle est viscéralement convaincue qu’il en est sorti vivant, et qu’il s’est attaqué à bien plus gros que cette compétition : elle le sait, elle le sent au plus profond de son être, Pavel a tenté et réussi l’impossible. Il a vaincu l’invincible, dompté l’indomptable : il est sur Jupiter. Sur cette planète qui n’a jamais laissé quiconque entrer dans son atmosphère, qui avale et rejette sans pitié tout vaisseau, toute sonde, s’approchant un peu trop prêt de ses implacables orages magnétiques. Mais rien ne peut arrêter son frère : il voulait aller sur Jupiter, il est allé sur Jupiter. Et désormais, c’est au tour de Kat. Car Pavel a besoin d’elle, chaque molécule de son corps le hurle. Et même s’il l’a abandonnée derrière lui, elle ne l’abandonnera pas derrière elle … Quoi qu’il lui en coûte.

Se surpasser. Dépasser ses limites. Dépasser les limites. Telle est visiblement la programmation intrinsèque de l’être humain. Jamais satisfait de ce qu’il a réussi à avoir, il convoite toujours ce qui lui est inaccessible. Ce qui lui résiste. Ce qui lui rappelle qu’il n’est pas tout-puissant. Qu’il n’est qu’un être humain. Autant dire une misérable poussière au milieu de l’univers et des forces encore mystérieuses qui le régissent. L’être humain est irrésistiblement attiré par ce qu’il ne parvient pas à conquérir, et sa fascination tourne inlassablement à l’obsession. Il n’y a que l’être humain pour laisser la convoitise prendre le dessus sur l’instinct de survie le plus élémentaire, pour se jeter volontairement dans la gueule du loup. Et plus les crocs sont acérés, plus le danger est grand, plus l’être humain jubile, aveuglé par ce désir bestial d’être celui qui réussira là où tous ont échoué. La fierté, l’orgueil, l’arrogance dominent l’être humain et lui susurrent à l’oreille qu’il peut briller plus fort encore que les étoiles … Poussé par cette faim insatiable de sensations fortes et de triomphe, par cette soif vorace d’inconnu et de danger, Pavel a été jusqu’à abandonner sa propre sœur jumelle pour courir après son rêve insensé, pour se jeter dans cette quête éperdue qu’elle ne comprend pas, qui l’effraye, et qui risque bien de la priver de celui qu’elle considère comme la seconde moitié de son être, celui sans qui elle est incomplète. Seule. Perdue. Mais Kat n’a pas pu retenir Pavel : l’attrait de Jupiter, cette fichue planète meurtrière, cette étoile ratée, a été plus fort que leur lien gémellaire … Leur duo ne lui suffisait pas. Il avait besoin de plus.

A son tour, Kat va venir se perdre sur l’Amas. A la fois décharge où l’on se débarrasse de tous les vaisseaux obsolètes et bidonville où l’on entasse tous les rebuts du système solaire. Foule bigarrée où chacun défend farouchement son coin de dortoir, sa minuscule cabine individuelle pour ceux qui en ont les moyens. Espace clos où le même oxygène est éternellement renouvelé depuis des dizaines et des dizaines d’années. L’endroit parfait pour disparaitre … mais une véritable galère pour retrouver quelqu’un. Cela fait presque un an que Kat a débarqué, poussée par la certitude que son frère est passé par ici. Une année entière qu’elle s’efforce de cacher qui elle est réellement, qui elle était plutôt. Une année entière qu’elle cherche sans relâche, en vain. Sans jamais céder au découragement : son obstination, sa détermination, son dévouement forcent l’admiration … mais aussi la compassion. Dans la catégorie « milieu hostile », difficile de faire mieux (ou pire, du coup) que Jupiter et ses tempêtes, ses orages, ses explosions de gaz. Quelle est la probabilité que Pavel soit toujours en vie ? Cette question, Kat refuse de se la poser, refuse que quiconque ose la poser : elle en est convaincue, persuadée, totalement, absolument, son frère est toujours en vie. Cette impression est-elle le fruit d’un déni, d’un refus d’accepter la terrible réalité, ou bien est-elle le résultat de leur lien gémellaire, de cet instinct inexplicable qui ne la jamais trompée lorsqu’il est question de son jumeau ? Tout comme Kat, on espère le meilleur … mais contrairement à elle, on s’attend toujours au pire.

Il faut dire que l’autrice ne ménage absolument pas ses personnages … ni ses lecteurs, plongés eux aussi au plein cœur de cet Amas où règnent la misère et la désolation, mais aussi la violence et l’égoïsme. Chacun pour soi. Seuls les plus forts survivent. L’ambiance est … poisseuse, visqueuse, comme si tout ce que l’Amas contenait de souffrance et de résignation nous collait à la peau, nous engluait dans le quotidien morne et monotone de ces milliers d’âmes damnées. C’est vraiment fichtrement bien décrit, trop bien peut-être : on s’y croirait, et ça n’a absolument rien d’agréable. Dire que Kat est volontairement allée s’exiler au beau milieu de cet improbable imbroglio de vieux vaisseaux reliés les uns aux autres dans un simulacre de ville … Et le pire, c’est que ce n’est que la partie émergée de l’iceberg : le pire reste encore à venir. Dans sa tête, Kat cherche seulement son frère. Elle est loin, très loin de deviner ce qu’elle va découvrir par la même occasion … Très loin d’imaginer ce qui se cache plus profondément encore dans l’Amas, dans les zones les plus sombres de ce trou paumé. Très loin de se douter qu’elle va déterrer des secrets qui vont ébranler toutes ses certitudes, ainsi que des dangers qui dépassent de loin tous ceux qu’elle a surmontés jusqu’alors. Au fur et à mesure que l’enquête, la quête de Kat progresse, la tension monte crescendo, ce qui est toujours une très mauvaise idée dans un espace clos : on le sent, ça va finir par lui exploser en plein dans la figure. Et on en tremble d’effroi par avance, car ça ne présume vraiment rien de bon, toute cette affaire … mais avouons-le, d’impatience aussi, car c’est bien là que se situe tout le piquant d’une bonne histoire.

En bref, vous l’aurez bien compris, avec ce volumineux petit pavé de plus de six-cent pages, l’autrice nous offre un space-opera magistral, époustouflant, palpitant. C’est tout simplement grandiose, en somme ! La plume est acérée, incisive : l’idée n’est pas de nous faire de belles envolées lyriques qui viendraient enjoliver la situation, qui transformerait cette histoire en une quête chevaleresque au milieu des étoiles, mais bel et bien de nous prendre aux tripes, comme si on y était. Comme si on allait se faire balayer comme de misérables fétus de paille par la colère de Jupiter, comme si on allait se faire avaler comme un grain de poussière par la férocité de Jupiter, comme si on allait crever d’une façon ou d’une autre dans cet énorme dépotoir en orbite autour de Jupiter. C’est sale, c’est flippant. C’est l’Amas, et très rapidement, on en vient à éprouver la même ambivalence que tous ces oubliés : d’un côté, l’Amas c’est ce qui maintient en vie, ce qui protège du vide intersidérale et des débris éjectés par la planète, ce qui garantit l’apport en oxygène … et de l’autre, c’est la plus terrible des prisons car il n’y a aucun autre échappatoire que la mort. Et voici qu’au beau milieu de ce sombre lieu, il y a Kat, notre héroïne, qui garde espoir envers et contre tout, porté par cet amour indicible et indéfectible envers ce jumeau disparu. C’est beau, c’est tragique. Ça vous serre le cœur, et ça le fait palpité un peu trop fort : on a tellement envie d’y croire. Mais quelque chose de bon peut-il réellement sortir de l’Amas, quelque chose de beau peut-il réellement sortir de Jupiter ? Pour le savoir, une seule solution : oser s’y aventurer. Et croyez-moi … on en sort rarement indemne. Pfiou, quel récit puissant, quelle claque, j’en tremble encore !

samedi 11 septembre 2021

La voie des oracles, tome 3 : Aylus - Estelle Faye

La voie des oracles3, Estelle Faye

Aylus

 Editeur : Scrineo

Nombre de pages : 316

Résumé : En modifiant les fils du temps, Thya a changé l'Histoire. Vingt ans après, grâce aux conseils de la mystérieuse Oracle Brûlée, Aylus est devenu Empereur. Il règne à Rome en basant toutes ses décisions sur la divination et s'entoure d'oracles plutôt que de conseillers. À Rome vit Thya la Jeune, la fille de Gnaeus dans ce nouveau monde. Arrachée à son père à cause de ses dons de divination, la jeune femme est tourmentée par des rêves qui la hantent chaque nuit. Des rêves dans lesquels le monde est différent... Un monde où les devins n'ont pas pris l'Empire...

 [Attention : Ce livre est le troisième tome d’une trilogie, cette chronique contient donc des spoilers sur la fin du deuxième opus !]

 

- Un petit extrait -

« Mais elle comprenait enfin la vraie nature de l’avenir. Ce n’était pas le terrain de jeu des dieux, ou du hasard, ce n’était pas un labyrinthe d’énigmes. C’était ce que les hommes en feraient. Ce qu’elle et tous les autres en feraient. »

- Mon avis sur le livre -

 Je suis bien obligée de le reconnaitre, de l’admettre, de vous le confesser : je suis une lectrice pleine de contradictions … Je suis hypersensible et suis tout simplement incapable de regarder le journal télévisé car certaines images de notre monde désolé entrainent des crises de larmes, mais je reste profondément attirée par les récits bien poignants et parfois même bien violents et sanguinolents. J’aime connaitre le fin mot d’une histoire et désire donc ardemment lire au plus vite le dernier opus d’une saga, mais je déteste viscéralement devoir quitter personnages et univers d’une saga adorée. Et surtout … j’aime énormément partager mes lectures, mais je me sens souvent bien incapable de trouver les mots justes pour vous transmettre l’amour que je ressens pour certains livres. Plus j’ai aimé un livre, moins j’arrive à en parler : quel terrible paradoxe ! Mais pas question de se laisser abattre : armée de mon fidèle dictionnaire des synonymes (qui me suit vaillamment depuis le collège), je vais tâcher de vous expliquer pourquoi vous devez absolument découvrir La voie des oracles !

Il y a vingt ans de cela, Thya – que tous connaissent désormais sous le titre d’Oracle Brulée – a transformé l’histoire. Littéralement. En sauvant son oncle, elle a bouleversé le destin de tout un monde : Aylus est devenue empereur de cette nouvelle réalité, il a réprimé la religion chrétienne naissante et a choisi de s’entourer d’oracles plutôt que de conseillers. Thya la jeune, sa nièce, est sa plus grande fierté et son héritière. Mais la jeune divinatrice est hantée par de mystérieux rêves, qui ne sont ni des visions prémonitoires ni de simples songes anodins … Ils lui font découvrir des lieux inconnus mais qui lui semblent pourtant si familiers, lui font rencontrer des personnes qu’elle connait depuis toujours mais ne ressemblent pourtant pas à ceux qu’elle connait. Comme des souvenirs d’une vie qu’elle aurait pu vivre, dans un autre monde, dans un autre présent, si les choses avaient été différentes … Le retour inopiné de l’Oracle Brulée, son héroïne, celle sans qui Aylus ne serait pas devenu empereur, celle sans qui l’Empire ne serait pas devenu ce qu’il est, ouvre la voie à un nouveau bouleversement …

Il faut reconnaitre qu’Estelle Faye ne manque pas d’audace ! Vous en connaissez beaucoup, vous, des auteurs qui rembobinent allégrement l’histoire pour la reprendre « de zéro » dans le troisième tome de leur trilogie ? Pour ma part, c’est probablement la première fois que je vois ça dans une saga de fantasy, et je suis tout simplement ébahie par ce revirement uchronique ! Ne vous êtes-vous jamais demandé ce qu’aurait pu être l’Histoire « si » une chose, une toute petite chose, avait été différente ? Ne vous êtes-vous jamais demandé quelles seraient les conséquences d’une seule et unique divergence dans la trame du Temps ? S’il était possible de modifier le passé, nul doute qu’on aurait envie de le faire pour étouffer dans l’œuf les plus sombres périodes de notre histoire. C’est ce que la Thya des premier et deuxième tome a voulu faire : pour sauver son aimé, son oncle, son père, son frère, pour sauver aussi toutes les divinités anciennes écrasées par le christianisme naissant, la jeune femme a remonté le fils du temps et a redessiné le passé. Et par la même occasion, dans une chaine de causes à effets incontrôlée, elle a remodelé l’avenir de l’Empire tout entier.

Mais « à vouloir changer le passé, c’est le futur qu’on met en péril », nous met en garde la quatrième de couverture. Ce nouveau futur est-il vraiment meilleur que celui qu’elle a ardemment souhaité effacer ? Dans cette nouvelle trame de l’Histoire, et de l’histoire, nous retrouvons les personnages que nous avons côtoyés pendant deux tomes entiers … mais pourtant, ce ne sont pas tout à fait les mêmes. Aylus, qui donne son titre à cet opus, est devenu un empereur tyrannique et colérique, si différent de l’homme qui nous touchait si profondément auparavant. Au contraire, Aedon, si avide de pouvoir et de vengeance précédemment, est ici un jeune homme avide de justice et prêt à tous les sacrifices pour mettre fin au règne impitoyable de son oncle. Et si nous retrouvons chez Thya la jeune, Héritière de l’Empereur Devin, cette force qui caractérise son homonyme, force est de constater que la jeune fille choyée par son oncle est plus passive que son alter-ego. Enoch est sans doute celui qui est resté le plus « fidèle à lui-même » : toujours aussi charmeur et séducteur, toujours aussi taquin et rebelle … Reflets déformés de ceux qu’ils ont été, qu’ils auraient pu être, dans cet autre futur qui a été rayé de la carte. Reflets peut-être un peu moins consistants, car issus d’une déchirure contre-nature de la Trame du Temps.

Ainsi que le laisse présumer la couverture, bien plus sombre que les deux précédentes, avec ces reflets rouge vif qui évoquent le sang du sacrifice, et le blanc qui annonce la Mort, l’ambiance qui règne dans cet ultime opus est atrocement lourde. Il y a comme un avant-gout de fin du monde, comme si cette temporalité artificielle s’essoufflait et tombait en déliquescence. Il y a cette urgence, qui nous prend par les tripes et nous coupe le souffle. Au final, ce n’est plus tant le sort de nos jeunes héros qui nous importe, car ils ont beau être attachants, ils n’égalent pas ceux que nous avions suivi pendant deux tomes entiers, c’est vraiment le sort du monde qui est en jeu. Car on le sent au plus profond de nous-même, ce qui a été brisé doit être réparé : le temps doit reprendre son cours normal, l’altération majeure doit être corrigée. On s’en doute dès le début : Thya la jeune, cet Enoch, cet Aylus, cet Aedon et ce Mettius n’ont pas d’avenir. On n’ose pas s’attacher pleinement à eux car on sait qu’ils doivent retourner au néant pour laisser la « vraie » Histoire reprendre sa place légitime. Il y a donc tout au long de cet ouvrage une nostalgie poisseuse, comme si ce monde à l’agonie s’accrochait quand même à la vie avant de sombrer dans l’oubli ….

Vous l’aurez bien compris, ce troisième et dernier opus peut déconcerter au premier abord, il en rebutera sans doute plus d’un, mais pour ma part, j’ai clairement été convaincue par le tournant pris par l’intrigue. J’ai vraiment trouvé ce tome fascinant, peut-être moins palpitant que les précédents mais autrement plus poignant : certains passages m’ont vraiment émue, quand l’Oracle Brulée, « notre Thya », repense à « son » Enoch, mais aussi quand elle « redécouvre » son frère. Plus que jamais, la plume d’Estelle Faye m’a transportée : il y a ce petit quelque chose de profondément poétique dans ce style, ce petit quelque chose de profondément magique. Comme si l’autrice ouvrait pour le lecteur une porte vers l’Ailleurs, comme si elle lui tendait la main pour l’inviter à la suivre. Il y a dans ce volume, plus que dans les précédent, ce petit quelque chose d’onirique, d’aérien : c’est comme si l’autrice nous murmurait cette histoire à l’oreille durant notre sommeil pour guider nos rêves. C’est parfois dur, oui, mais pourtant, il y a cette douceur derrière. Cette douceur de l’imaginaire, qui berce et qui apaise. Oui, c’est vraiment une superbe trilogie de fantasy, que je suis vraiment très heureuse d’avoir enfin découvert et que je conseille fort volontiers, pour sa beauté et son originalité !

samedi 17 avril 2021

Glace - Christine Féret-Fleury

Glace, Christine Féret-Fleury

 Editeur : Scrineo

Nombre de pages : 317

Résumé : Depuis que ses parents sont morts et que Kay, son meilleur ami, a été enlevé par les Glacés, Sanna se réfugie dans ses souvenirs pour se protéger du désespoir. Quand tout allait bien, quand Kay était encore là, quand le soleil brillait et que ses rayons réchauffaient le cœur. Lorsque Rahil, la grand-mère de Kay, meurt à son tour, Sanna se retrouve seule. Elle décide alors de partir à la recherche de son ami disparu. Après tout, qu’a-t-elle à perdre ? Il ne lui reste plus rien. Pour la jeune fille, c’est le début d’un long voyage semé d’embûches et de rencontres, parfois improbables, parfois inquiétantes… Qu’y a-t-il au-delà des montagnes et du bouclier climatique érigé par les Glacés ? Kay se trouve-t-il là-bas ?

 Un grand merci aux éditions Scrineo pour l’envoi de ce volume et à Christine Féret-Fleury d’avoir pensé à moi.

 

- Un petit extrait -

« Simplement, mon cerveau refusait la réalité. Et je ne crois pas que c’était à cause de mon âge : beaucoup d’adultes réagissaient de la même manière. Cela faisait des années qu’ils savaient. Des années qu’ils parlaient de préserver la planète sans rien changer à leurs habitudes, des années que les plus grosses entreprises préféraient payer des amendes plutôt que de cesser de polluer les fleuves et les océans, des années qu’au mot « écologie » on opposait automatiquement les mots « préservation de l’emploi », « croissance » et « compétitivité ». Des années passées, pour certains, à se remplir les poches, vite, vite, il fallait faire un maximum de fric avant la catastrophe. Et nous y étions. En plein cœur de la catastrophe.  »

- Mon avis sur le livre -

 Cela peut sembler surprenant de la part d’une blogueuse littéraire qui écrit pour conseiller (ou déconseiller, parfois) des livres aux potentiels lecteurs, mais je ne lis jamais d’avis de lecteurs avant de commencer un livre … Je veux pouvoir profiter de ma lecture sans aucun a priori, sans aucune attente ni réticente, sans aucune influence extérieure. Mais il y a bien une chose que je ne peux m’empêcher de voir, parce que je n’ai aucun moyen de le masquer : les notes sur les divers sites littéraires que je fréquente. C’est d’autant plus difficile d’en faire abstraction sur Livraddict que la note moyenne est accompagnée d’un code couleur : même en tentent de détourner le regard, impossible d’empêcher ce petit carré coloré de s’imprimer sur votre rétine et de vous indiquer le ressenti des autres lecteurs … Autant vous dire qu’au vu de la note que la plupart des lecteurs donnait à ce livre, j’étais tout de même un tantinet inquiète au moment de le débuter, mais ce livre confirme encore une fois que je ne suis jamais comme les autres, car j’ai globalement bien apprécié, hormis quelques petits détails dont je vous parlerai plus bas …

Ce qui devait advenir arriva : après des années durant lesquelles la sécheresse s’installait toujours plus, après des années durant lesquelles les épidémies se multipliaient, après des années durant lesquelles les animaux s’éteignaient, la terre n’est plus qu’un cimetière à ciel ouvert. Parqués dans des « cités d’habitation » surveillées par des drones, les survivants se tuent à la tâche dans les mines pour gagner quelques rations alimentaires, pour garder un toit au-dessus de la tête. Trop épuisés pour réfléchir, trop épuisés pour se révolter, trop épuisés pour rêver, trop épuisés pour espérer. Depuis la disparition de Kay, son meilleur ami d’enfance, Sanna se raccroche à ses souvenirs pour ne pas sombrer entièrement dans le désespoir, elle se raccroche à cette certitude inébranlable malgré les années : Kay est vivant, quelque part, dans cette cité entourée d’une barrière climatique où vivent les Glacés. A la mort de Rahil, la grand-mère du jeune homme, Sanna n’a plus rien à perdre : malgré les interdictions, malgré les dangers, elle s’en va tenir la promesse qu’elle a faite à la vieille dame. Elle s’en va chercher Kay, retrouver Kay.

Dans l’imaginaire collectif, l’effondrement se confond avec l’apocalypse : nous imaginons une terre ensevelie sous la lave déchainée, nous imaginons une terre ravagée par les ouragans enragés. La fin du monde est perçue comme un retour au chaos des origines : ne parlons-nous pas du « Big-Bang » pour évoquer les premiers instants de l’univers ? Dans le monde post-apocalyptique de Christine Féret-Fleury, point de tout cela : c’est le silence qui s’est abattu sur la Terre, la désolation dans tout son dépouillement. Plus un bruit : les oiseaux ne chantent plus, ils sont tous morts, le vent ne soufflent plus dans les feuilles des arbres, ils sont tous morts, les hommes ne grouillent plus de partout, ils sont tous morts. Ou pas loin de l’être. Le cœur des hommes est aussi aride que cette Terre qu’ils creusent avec leurs ongles pour en extraire quelques misérables éclats de métaux rares, pour mériter cette insipide bouillie qu’on leur distribue comme on donnait du grain au bétail. Ils sont morts de l’intérieur, ces hommes, ces femmes et ces enfants qui triment du matin au soir pour ensuite s’enfoncer dans un sommeil si profond qu’aucun rêve ne peut plus s’y glisser. Les rêves … nul ne sait plus ce que cela veut dire.

Car contrairement aux dystopies « ordinaires », celles qui abreuvaient le marché de la littérature young-adult ces dernières années, nulle révolte ne gronde dans le cœur ou l’esprit des hommes. Ni même dans celui de notre jeune héroïne, Sanna. C’est quelque chose qui semble lui être reproché par nombre de lecteurs, sa passivité … C’est si facile, de reprocher à un personnage fictif nos propres vices. Si facile, de lui cracher dessus parce qu’elle ne fait rien pour que ça change, alors que nous sommes exactement comme elle. Pire qu’elle, même, car contrairement à elle qui ne fait que subir, nous avons encore le pouvoir d’agir. Nous pouvons encore éviter un tel sort à Sanna, cette pauvre innocente qui représente tous les gosses innocents à venir, tous ceux que nous condamnons à survivre dans une telle désolation. Mais nous ne le faisons pas. Parce que nous aimons notre petit confort, notre petite vie de loisir, notre oisiveté : bien sûr, nous voulons bien penser à éteindre la lumière en sortant d’une pièce, mais arrêter de prendre l’avion pour aller tremper les pieds dans une mer lointaine (alors que nous pourrions nous contenter du magnifique lac à 2 kilomètres de chez nous), hors de question ! Sanna est la victime de notre inaction, de notre passivité, de notre égoïste. Une victime innocente et fragile qui paie par sa douleur et sa solitude notre culte du loisir et de l’argent, notre mépris de la terre et de ses habitants futurs …

Et voici que Sanna, elle, est prête à risquer tout ce qui lui reste, c’est-à-dire cette vie, certes misérable mais précieuse, comme toute vie, pour honorer une promesse. Et cette promesse est désormais sa seule et unique raison de vivre. On peut y voir une sorte de fuite, de déni de la réalité, je préfère y voir un acte d’amour, d’amitié et de courage. De dévouement. De loyauté. Sanna laisse derrière elle tout ce qu’elle connait pour s’enfoncer dans l’inconnu le plus total, mais surtout dans l’incertitude la plus profonde : elle ne sait pas ce qu’elle va trouver derrière l’horizon, elle ne sait pas s’il reste quelque chose à trouver. Kay est-il encore en vie ? Se souvient-il d’elle ? Tandis que Sanna affronte mille et un dangers pour son ami d’enfance, le lecteur ne peut s’empêcher de redouter le pire : on le sent, celui que Sanna cherche n’est plus. On ne sait forcément comment ni pourquoi, mais on sait au plus profond de nous-mêmes que la pauvre enfant court après un mirage, et que lorsqu’elle le rattrapera, une terrible réalité s’imposera à elle et la brisera de l’intérieur. Chaque mésaventure qu’elle traverse, chaque nouvelle déception, chaque nouveau péril qu’elle affronte, nous rappellent que les contes de fées sont bien plus cruels que nous ne voulons bien nous l’admettre …

Voici d’ailleurs le premier point « négatif » que je reproche à ce livre que je trouve par ailleurs touchant et poignant : la monotonie du schéma narratif. C’est toujours la même trame : Sanna quitte un endroit, est recueillie par quelqu’un, s’y sent en sécurité, se découvre en danger, quitte ce nouvel endroit, pour être à nouveau recueillie par quelqu’un, et ainsi de suite. C’est un peu dommage que ça soit si répétitif, car cela efface tout effet de surprise : au bout de deux péripéties de cette sorte, nous savons parfaitement à quoi nous attendre par la suite … Mais d’un autre côté, nous ressentons ainsi la même lassitude que Sanna, nous nous rapprochons un peu plus d’elle par cet « ennui » qui s’installe progressivement. Et c’est aussi parce que nous avons le sentiment de tourner en rond que nous n’avons que plus encore envie de découvrir le fin mot de l’histoire, de savoir ce qui se cache réellement dans la cité des Glacés, de savoir qui est réellement cette Reine des neiges dont Sanna aimait tant le conte quand elle était petite fille. Et je dois avouer que c’est là que cela pêche à mes yeux : cette fin me laisse sur ma faim. Elle est à la fois trop convenue, prévisible, et trop décousue, expéditive. Elle aurait méritée d’être plus approfondie pour être plus captivante, plus marquante …

En bref, vous l’aurez bien compris, contrairement à la plupart des lecteurs, j’ai plutôt bien apprécié ce récit en dépit de cette fin un peu trop précipitée. L’autrice nous plonge dans un futur pas si lointain, un futur qui pourrait bien être le nôtre ou celui de nos enfants si nous ne faisons rien. Elle nous présente une jeune héroïne tout ce qu’il y a de plus humain : c’est juste une adolescente livrée à elle-même, qui puise dans une amitié passée la force de continuer à vivre. C’est un roman qui mise sur la simplicité plus que sur l’originalité, sur la sobriété plus que sur la singularité : on se sent d’autant plus proche de Sanna qu’il ne lui arrive rien de bien extraordinaire, seulement des situations que nous n’avons aucun mal à nous représenter. Elle ne s’apprête pas à mener une révolution, elle veut juste retrouver son ami : en cela, elle m’a vraiment énormément touchée et impressionnée, car même lorsqu’elle trouve un refuge sûr, elle préfère replonger au cœur du danger pour mener à bien cette quête. Mais j’ai beau avoir personnellement aimé ce roman, je peux non seulement comprendre ce qui a tant dérangé les autres lecteurs, mais aussi prédire qu’il ne plaira pas à tous les lecteurs : il faut aimer les récits plutôt contemplatifs pour se laisser entrainer par la route de Sanna …