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samedi 6 mars 2021

La pyramide des besoins humains - Caroline Solé


La pyramide des besoins humains, Caroline Solé

Editeur : l’école des loisirs
Nombre de pages : 125
Résumé : L’ensemble des besoins des êtres humains peut être classé en cinq catégories. Aujourd’hui, cette théorie est le principe d’un nouveau jeu de télé-réalité : La pyramide des besoins humains. Nous sommes 15 000 candidats, et dans cinq semaines il n’en restera plus qu’un. Et moi dans tout ça ? Disons que je m’appelle Christopher Scott. Disons que j’ai dix-huit ans. Que j’habite sur un morceau de carton, dans la rue, à Londres. Enfin, peu importe mon nom, peu importe mon âge. Je suis le candidat no 12778. Je n’existe pas encore. Mais je risque fort de devenir quelqu’un, et même quelqu’un de célèbre. Et c’est bien ça le pire.

- Un petit extrait -
« Donc, la célébrité me tombe dessus comme la fiente d'un pigeon sur la tête. J'ai d'autant plus de mal à prendre conscience de ce qui m'arrive que personne ne connaît mon visage. Je continue à vivre comme un clochard anonyme. N'importe quel taré pourrait fracasser une bouteille sur mon crâne sans que le public en devine rien. Des spectateurs assidus regardent peut-être mon profil sur leur téléphone en marchant devant moi sans le savoir.  »
- Mon avis sur le livre -

Comme beaucoup de grands lecteurs, pendant bien des années, je n’ai juré que par les gros pavés, ces énormes briques de plus de cinq-cents pages qui constituaient, à mes yeux, les seuls livres suffisamment denses pour être véritablement intéressants … Mais progressivement, mon avis sur la question change radicalement, et je me tourne de plus en plus volontiers vers ces tous petits livres qui n’ont l’air de rien mais qui ont énormément à nous apporter. Il est vrai que je suis souvent très frustrée de tourner déjà la dernière page alors que je viens seulement de me poser confortablement dans mon canapé pour lire, mais cela ne m’empêche nullement d’énormément apprécier ces petites lectures express ! Car certains messages n’ont pas besoin de longs discours pour être délivrer, et c’est parfois les romans les plus courts qui sont aussi les plus percutants. Vous vous en doutez surement déjà, mais La pyramide des besoins humains, ce minuscule petit livre au titre particulièrement intriguant, se situe dans cette catégorie : bref, certes, mais essentiel.

Christopher, quinze ans, a fugué de chez lui pour échapper aux coups de son père. Depuis plusieurs mois maintenant, son seul domicile, c’est le petit mètre-carré de trottoir qu’il partage avec son ami Jimmy, ses seules possessions, ce sont les vêtements qu’il a le sur le dos et le sac de couchage « généreusement offert » par une œuvre caritative, et ses seuls repas, ce sont ces quelques misérables hot-dogs trop épicés qui coutent une pièce. Sa vie toute entière bascule le jour où, sur un coup de tête, il pénètre dans un cybercafé pour s’inscrire au nouveau jeu de téléréalité « La pyramide des besoins humains », basé sur la théorie de Maslow qui classe les besoins humains selon cinq catégories – physiologiques, de sécurité, d’amour, de reconnaissance et de réaliser, chaque palier inférieur devant être satisfait pour pouvoir passer au niveau supérieur. Quelles chances a-t-il, lui le jeune SDF anonyme, de progresser dans ce jeu alors qu’il ne possède rien d’autre que sa misère ? Aucunes. Du moins, c’est ce qu’il imaginait …

Cent-vingt-cinq pages, cela peut sembler bien peu … mais croyez-moi, c’est amplement suffisant. Car l’autrice nous entraine dans un monde qui coexiste avec le nôtre, mais que nous évitons soigneusement de regarder : celui des sans-abris, des mendiants, des éclopés de la vie. Celui de la misère dans toute sa « splendeur » : Christopher ne possède littéralement rien d’autre que les vêtements qu’il porte et le duvet qu’il transporte. Quelques pièces, durement acquises ou glanées au sol, sont son seul salaire. Et sa seule demeure, c’est ce misérable renfoncement au fond d’une rue un peu plus tranquille que les autres. Son seul réconfort, c’est le lampion rose que Suzie, qui se prostitue dans l’immeuble d’en face, allume chaque soir sur le rebord de la fenêtre. Christopher n’a que quinze ans, et chaque jour, dans les yeux des passants, c’est le dégout qu’il voit alors qu’on change précipitamment de trottoir pour ne pas s’approcher de lui. Caroline Solé nous plonge sans concession dans cet univers sordide de la rue, elle ne nous laisse pas la possibilité de nous dérober. Mais sans jamais éveiller en nous une pitié mal placée, juste une révolte sourde face à ces injustices et ces inégalités.

Mais ce livre ne s’arrête pas à nous décrire le dur quotidien de ces habitants de la rue : il pointe surtout du doigt l’hypocrisie de notre monde. Les yeux rivés sur l’écran de leurs téléphones, animés d’une fascination morbide pour la vie privée des autres, des centaines de milliers d’individus votent pour ce mystérieux candidat dont parlent tous les journaux du pays … mais continuent de lui cracher dessus « dans la vraie  vie », comme s’il était un sale cafard qu’il faudrait écraser d’un coup de savate et non un adolescent dans le besoin. Tandis que les uns surconsomment, changent de téléphone portable trois fois par ans, mangent au restaurant plusieurs fois par mois tout en jetant à la poubelle des quantités astronomiques de nourriture, d’autres meurent de faim et de froid dans les rues. Et le plus effarant, finalement, c’est que les producteurs de ce jeu malsain vont se faire de l’argent sur ce pauvre gosse sans songer une seule seconde à lui venir en aide : tant qu’eux font de l’audience et du chiffre, tout va bien, ce gamin peut crever dans son coin sans que cela n’émeuve personne. Je sais, dit comme ça, c’est cruel, mais ne nous voilons pas la face, c’est ainsi que fonctionne notre monde, notre présent.

C’est donc un roman incroyablement poignant et révoltant que nous offre l’autrice, un roman qui vous broie le cœur et vous prend aux tripes. Aussi étonnant que cela puisse paraitre, on s’attache facilement à Christopher, ce jeune homme bien trop désabusé et cynique pour son âge, cet adolescent qui a tiré tous les mauvais numéros de la vie mais qui trouve encore le moyen de se satisfaire ironiquement de sa situation. Ses mots nous malmènent, nous interpellent. Ils mettent le doigt là où ça fait mal pour mieux mettre en évidence les contradictions de notre monde, la superficialité de notre société où le paraitre est plus important que l’être. « Ces jeunes qui se filment avec leur portable : celui qui vit, c'est celui qui a sa tête sur l'écran et que tout le monde regarde ou celui qui prend la photo ? » nous demande Christopher, interpellé par cette dualité entre la réalité et le mirage que l’on veut montrer aux autres, comme si c’était honteux d’être soi … A sa manière, Christopher est bien plus lucide que nous : lui le « marginal » a un regard bien plus objectif que ceux qui rentrent aveuglément dans le moule de la normalité. C’est aussi douloureux que libérateur de voir notre mode de vie ainsi décortiqué, dépouillé de sa quasi-sacralité, cela donne envie de créer un nouveau monde plus beau, plus juste …

En bref, vous l’aurez bien compris, malgré sa brièveté, ce roman a bien des choses à nous apprendre, bien des messages à nous transmettre. On se laisse happer par le témoignage de cet adolescent qui, en quelques instants, a basculé du « côté obscur » de la vie. On se rend ainsi compte qu’une vie, finalement, tient à très peu de choses, et qu’on devrait être reconnaissant pour ce qu’on a plutôt que de se plaindre sur ce qu’on n’a pas. Ça peut sembler surprenant, mais j’ai énormément apprécié la rudesse de ce récit : contrairement à certains auteurs qui tiennent à tout prix à « rendre plus supportable » la réalité, Caroline Solé nous l’offre sans filtre, sans enrobage artificiel. Mais sans jamais tomber dans le pathétique non plus : elle ne veut pas que nous plaignions Christopher, de cette pitié condescendante et bien-pensante. Tout est très bien dosé, et la narration elle-même oscille entre des passages très durs et des moments plus doux, de la même manière que le quotidien de Christopher est tantôt terrible, tantôt supportable. Bien que court, c’est donc un livre à ne pas mettre en toutes les mains et à réserver aux lecteurs les plus matures qui seront plus à même d’appréhender les messages qui se cachent entre les lignes de ce récit.

samedi 13 février 2021

Les petits orages - Marie Chartres

Les petits orages, Marie Chartres

 Editeur : l’école des loisirs

Nombre de pages : 276

Résumé : Depuis un an, la vie de Moses Laufer Victor a changé. Il y a les signes extérieurs, la jambe blessée, les boutons qui explosent sur son visage comme des volcans, et la rage incontrôlée qui s’exprime comme elle peut. Il y a les choses qui restent en lui, les souvenirs de l’accident, les mots qu’il n’arrive plus à dire avec ses parents, qui sont comme des orages en dedans. Et puis, il y a tout ce que l’on ne connaît pas encore. Un jour, au lycée, arrive Ratso, un Indien. Il a ses secrets lui aussi, il a sa colère. Mais il a surtout besoin que Moses l’accompagne à Pine Ridge, pour rendre visite à sa sœur.

 

- Un petit extrait -

« Le ciel s'assombrissait de plus en plus. Le vent soufflait obstinément et des vols de petits oiseaux tourbillonnaient dans les airs comme des confettis. Contrairement à ce qu'avait annoncé la météo le matin même, l'orage n'avait toujours pas éclaté. C'était bizarre parce que, au fond de moi, je l'attendais. Je le ressentais physiquement : j'avais besoin d'entendre tonner, j'avais besoin de voir les éclairs illuminer le ciel noir, j'avais besoin que ça gronde et que ça hurle. Ensuite, venait toujours l'apaisement et alors le ciel n'était jamais aussi beau, l'air jamais aussi pur et frais qu'à cet instant-là, comme lavé, purifié. Et on se sentait léger, soulagé et presque libéré. Parce que le ciel avait fait quelque chose pour nous.  »

- Mon avis sur le livre -

 L’une des premières choses que j’ai fait en arrivant dans ma nouvelle maison, c’est de disposer quelques livres sur une étagère, ridicule simulacre de bibliothèque mais réconfort bienvenu pour la grande lectrice que je suis : je ne me sens pas tout à fait chez moi tant que je n’ai pas quelques ouvrages à ma disposition dans ma chambre. Alors même que je dors entourée de centaines de cartons et de meubles démontés, alors même que nous n’avons pas encore d’évier et sommes obligés de faire la vaisselle dans la baignoire, la vie est douce car j’ai le petit plaisir quotidien de contempler ces quelques étagères remplies de romans : le choix est maigre, mais il a le mérite d’exister. Et surtout, cette petite sélection soigneusement sélectionnée au moment de tout mettre en cartons me donne la possibilité de me concentrer sur tous ces livres dont je ne cessais de repousser la lecture, alors même qu’ils me donnaient atrocement envie. C’est particulièrement le cas des romans reçus via l’abonnement Medium Max de ces dernières années, qui m’intriguaient particulièrement mais que je ne glissais jamais dans mes piles à lire mensuelles … ce qui était une fort grossière erreur !

Nuit après nuit, le même cauchemar hante le sommeil de Moses Laufer Victor Léonard : les douloureux souvenirs du terrible accident de voiture, et les non moins cruelles réminiscences de la vie d’avant. Chaque matin, quand il se réveille, il doit faire face à la douloureuse réalité : plus jamais il ne marchera sur ses deux jambes intactes, il sera toujours le boiteux du coin, appuyé sur sa béquille, aux côtés de sa mère désormais rivée à son fauteuil roulant, poursuivi par le regard sombre et accusateur de son père qui ne lui adresse plus la parole. Si seulement ses parents ne l’avaient pas affublé de ce nom à coucher dehors, si seulement il n’était pas plus boutonneux qu’un clavier d’ordinateur, il pourrait au moins profiter de son statut d’estropié pour s’attirer la sympathie des jolies filles, mais non, sa seule compagnie, c’est un gosse de douze ans qui ne s’intéresse à lui que parce qu’il l’aide à compléter sa collection de cartes de jeux de rôle … Jusqu’au jour où Ratso débarque dans sa classe, pile le jour où il présente son semblant d’exposé sur les réserves indiennes, s’attirant la colère de ce colosse amérindien qui semble lui aussi avoir bien des fardeaux à porter …

Je découvre avec ce roman une autrice hautement talentueuse, qui manie les mots avec beaucoup  de poésie et de délicatesse. Elle nous offre ainsi une histoire douce-amère, tantôt profonde et émouvante, tantôt burlesque et hilarante. Il ne s’agit ni de faire pleurer dans les chaumières, de nous faire plaindre Moses et Ratso, ni de nous faire rire à leur dépend en réduisant à néant leur souffrance respective. Rien de tout cela. Il s’agit tout simplement de nous inviter à marcher, à claudiquer plutôt, à leurs côtés, de les accompagner dans ce long cheminement initiatique dont ils reviendront l’un comme l’autre plus apaisé. Car la culpabilité les rongent chaque jour un peu plus, et la colère enfle en eux comme des nuages d’orage prêts à déverser leur foudre sur le monde. Moses en veut au monde entier : à sa mère qui s’obstine à tout prendre avec le sourire alors qu’il lutte sans cesse contre les larmes, à son père qui refuse de croiser son regard alors qu’il a tant besoin de lui, à ses camarades de classe qui continuent à caracoler comme des chevreaux alors qu’il traine derrière lui sa jambe estropiée … et surtout à lui-même, responsable de tout ce merdier. Alors quand Ratso et toute sa douleur réprimée débarquent sans crier gare, c’est comme s’il rencontrait la seule personne au monde capable de le comprendre sans avoir besoin de parler …

Ce roman, c’est donc le road-trip quelque peu déjanté – la faute à une poubelle sur roues qui a oublié qu’elle est supposée être une voiture – de deux écorchés de la vie, deux adolescents que tout oppose mais que la souffrance a réuni. Il y a les cicatrices extérieures et les cicatrices intérieures, il y a la jambe qui va à vau l’eau, l’abdomen suturé, et il y a la culpabilité, la tristesse, la révolte. Car il y a de quoi être révolté en accompagnant Ratso dans la réserve de Pine Ridge, en constatant la misère dans laquelle sont plongées ces populations que les Blancs ont asservis pour s’approprier leurs terres, leur interdisant de parler leur langue natale et de célébrer leurs cérémonies rituelles. La culture amérindienne, si riche et si profonde, menace à tout instant de se déliter, de de dissoudre dans le néant, noyée sous les clichés que véhiculent nos croyances populaires et étouffée par l’indifférence et l’ignorance. Il y a de quoi être chagriné en ressentant la peine de Moses, qui ne sait pas comment exprimer son désarroi, ses remords, qui ne parvient pas à faire le deuil de sa mobilité d’antan. La littérature est tellement emplie « d’handicapés courage » que ça fait étrangement du bien de croiser le chemin de Moses qui n’affronte pas cette épreuve la tête haute.

Mais le plus beau dans tout cela, c’est vraiment que malgré toutes ces souffrances, c’est un livre intensément lumineux que nous offre l’autrice. Il y a d’abord la légèreté de la plume, cette poésie délicate qui ne s’attarde pas sur les peines mais exprime à tout instant la beauté des petites choses du quotidien. Et il y a cet humour, discret mais irrésistible, qui prend le pas sur la tristesse : ces situations hautement improbables qui débarquent comme un cheveu sur la soupe aux moments les plus inattendus, ces dialogues totalement farfelus mais étrangement si profonds. Parce que la vie, c’est aussi ça : l’absurdité. La vie n’a parfois ni queue ni tête. Et à trop en chercher le sens, on finit par passer à côté de l’essentiel. C’est dans cette drôle d’amitié, à la fois si surprenante et si évidente, que nos deux compagnons de route vont réussir à panser leurs bleus au cœur et à l’âme, eux qui jusqu’à présent ne survivaient qu’en se liguant contre le monde entier. Au fil de leurs mésaventures, ils se retrouvent eux-mêmes, non pas seulement dans leurs blessures mais bien plus dans leur formidable capacité à s’étonner et s’émerveiller des petits riens, à se laisser surprendre et à accepter ce qui n’était pas prévu ni prévisible. Il y a la joie bien enfouie sous la douleur, mais tellement forte qu’elle transparait dans un bout de prairie ou dans un ciel étoilé. Voilà ce qui attend nos héros et le lecteur : la beauté, le bonheur.

En bref, vous l’aurez bien compris, c’est vraiment un magnifique ouvrage que signe ici l’autrice, un vrai régal pour le lecteur qui va vivre par procuration cet étonnant road-trip aux côtés de ces deux adolescents malmenés par la vie mais soudés par une étrange amitié. C’est un livre qui aborde sans détour des thématiques ô combien difficile – le quotidien des lakotas opprimés, la dure reconstruction après un drame familial, la culpabilité qui s’insinue partout – mais qui, pourtant, a su rester profondément radieux. L’autrice a vraiment su trouver ce très délicat équilibre entre en faire trop et en faire pas assez : elle ne tombe jamais dans le pathos à outrance, mais n’éclipse pas non plus la douleur. Elle nous offre un récit captivant, palpitant, émouvant, poignant, hilarant, tout à la fois. On savoure chaque page de ce roman éblouissant, qui m’a fait voyager et rêver, qui m’a ôté comme un petit poids sur le cœur. C’est donc un ouvrage qui, à mes yeux, mérite vraiment d’être plus connu, car c’est un vrai petit bijou qui fait vraiment du bien au moral, aussi étonnant que cela puisse paraitre. Une vraie réussite, donc, pour ce roman incroyablement bien écrit !

samedi 16 janvier 2021

La folle rencontre de Flora et Max - Martin Page et Coline Pierré


La folle rencontre de Flora et Max, Martin Page et Coline Pierré

Editeur : l’école des loisirs
Nombre de pages : 200
Résumé : Lorsqu’elle découvre l’étonnante lettre de Max, Flora est à la fois heureuse et troublée, elle reçoit peu de courrier depuis qu’elle est en prison… Que peut bien lui vouloir ce garçon excentrique qui semble persuadé qu’ils ont des points communs ? Que peut-il partager avec une lycéenne condamnée à six mois ferme pour avoir violemment frappé une fille qui la harcelait ? Max ne tarde pas à révéler qu’il vit lui aussi enfermé. Il a quitté le lycée après une grave crise d’angoisse, depuis, il ne peut plus mettre un pied dehors et vit retranché chez lui, avec ses livres, son ordinateur, son chat gourmet et son ukulélé …

- Un petit extrait -
« Il y a beaucoup de choses qui m'échappent chez les humains (le fait qu'ils soient si peu humains principalement). [...] Je te disais que je ne supportais pas la violence physique. Mais je ne supporte pas davantage la violence psychologique des rapports humains habituels. La réalité est trop dure pour moi. J'ai l'impression que la vie quotidienne passe son temps à me tabasser.  »
- Mon avis sur le livre -

Il y a bien des années de cela, alors que je n’étais encore qu’une petite collégienne bien trop timide, qui passait plus de temps le nez plongé dans des romans qu’à échanger avec les autres élèves, j’ai tenté d’écrire en duo avec une amie rencontrée sur un forum de lecture. Autant vous dire que l’expérience n’a pas été très concluante : nos très nombreuses tentatives sont rapidement tombées à l’eau, et même si nous nous étions bien amusées à s’échanger des centaines de bouts de chapitres que nous collions les uns aux autres, force est de reconnaitre que nous n’étions pas prêtes pour cet exercice fort délicat. A partir de ce moment-là, mon respect pour les duos d’auteurs s’est transformé en profonde admiration : après avoir touché du doigt la difficulté qui se cache derrière l’écriture à quatre mains, je ne peux que m’incliner face à ceux qui réussissent là où nous avons lamentablement échoué … Alors, avant même de commenter plus en profondeur cet ouvrage : toutes mes félicitations à Martin Page et Coline Pierré !

Pour avoir violemment frappée l’élève qui la harcelait et la persécutait depuis le début de l’année scolaire, Flora est condamnée à six mois d’emprisonnement dans un établissement pénitentiaire pour mineurs. Depuis plusieurs mois maintenant, Max est tout simplement incapable de poser un pied dehors : agoraphobe, le jeune homme angoisse à la seule idée de sortir de chez lui. Jour après jour, semaine après semaine, ces deux adolescents vont s’échanger des lettres. Mot après mot, phrase après phrase, ils apprennent à se connaitre : ils confient à l’autre leurs rêves, leurs doutes, leurs peines, leurs peurs. Les petits et gros tracas du quotidien, les grandes questions sur le monde et sur la vie. Ils se réconfortent mutuellement, solidaires dans leur enfermement respectif. Parce qu’à deux, on est toujours plus forts pour faire face aux problèmes, pour trouver des solutions, pour croire que, peut-être, les choses s’arrangeront un jour …

Je dois bien le reconnaitre : j’étais plutôt hésitante à l’idée de commencer ce roman épistolaire. C’est un genre que je lis assez rarement, pour la simple et bonne raison que jusqu’à présent, aucun ne m’avait vraiment convaincue … J’ai l’immense honneur de vous annoncer que La folle rencontre de Flora et Max m’a quelque peu réconciliée avec l’épistolaire ! Car autant le dire tout de suite : j’ai tout simplement adoré ce livre ! J’ai bien sûr quelques petites choses à lui reprocher, en particulier le fait qu’il présente l’enfermement de Max comme un « choix volontaire » alors qu’on subit l’agoraphobie ou la phobie sociale – cela nous fait presque passer pour des fainéants qui se la coulent douce chez eux, alors que nous aimerions bien être capable de sortir sans faire de crise de panique, c’est très loin d’être une situation confortable ou enviable et je trouve ça un peu dommage que ça ne soit pas plus visible –, mais cela ne m’a nullement empêchée de savourer et d’apprécier toutes les pages de ce roman aussi bref que puissant.

J’ai été d’autant plus émue par ce livre que je me suis sentie très proche des deux personnages, et tout particulièrement de Max. Il faut dire que lui et moi avons bien des points en commun … Depuis maintenant cinq ans, ma phobie sociale s’est considérablement aggravée, et je ne sors plus de chez moi qu’en de très rares occasions : pour sortir me promener en forêt – en arpentant inlassablement les chemins les moins fréquentés pour être sûre de ne croiser personne – et pour voir divers thérapeutes jusqu’à présents incapables d’extirper de mon être les centaines de peurs qui m’empêchent d’avancer. Autant vous dire que l’histoire de ce jeune homme m’a beaucoup touchée, et que j’ai plus d’une fois hocher la tête pour approuver ses propos : je me reconnaissais vraiment dans ses mots, et c’est étrangement réconfortant de se sentir sur la même longueur d’onde qu’un personnage de fiction. Mais j’ai également des points en commun avec Flora : comme elle, j’ai été harcelée, et j’ai donc eu beaucoup de peine pour elle, qui n’a jamais été reconnue comme victime à cause de son explosion de violence qui a conduit sa tortionnaire à l’hôpital.

Vous l’aurez deviné en lisant ces quelques lignes : ce roman aborde des sujets très difficiles. Les troubles psychiatriques, le harcèlement scolaire, le milieu carcéral … C’est la vie dans tout ce qu’elle a de plus sombre, de plus impitoyable. Il y a l’injustice et l’hypocrisie, l’intolérance et l’indifférence. Et surtout, il y a la souffrance et la désespérance. Certains passages sont assez déchirants, car on s’attache tellement à deux nos jeunes héros qu’on a mal pour eux, qu’on est triste pour eux, qu’on a envie de hurler pour eux. Mais malgré tout, c’est un livre incroyablement lumineux, dont on ressort étrangement apaisé et joyeux. Flora et Max se réconfortent mutuellement, et réconfortent le lecteur par la même occasion. C’est parfois drôle, souvent émouvant, et toujours d’une douceur et d’une bienveillance inespérée. Leur amitié est si belle que j’en ai eu le souffle coupé : sans jamais s’être rencontré, ces deux jeunes à la fois si différents et si semblables semblent se comprendre comme s’ils se connaissaient depuis toujours. C’est un livre qui fait du bien, un livre qui redonne foi au lendemain …

En bref, vous l’aurez bien compris, en dépit d’un petit détail qui m’a quelque peu chagrinée, j’ai tout simplement adoré ce roman, qui se lit si vite qu’on se demande où sont passés les deux-cent pages. C’est un récit d’une simplicité inouïe, mais surtout d’une justesse fabuleuse : on a vraiment le sentiment que Max et Flora existent, quelque part, et que ce sont réellement eux qui se sont échangés ces lettres durant quelques mois. Cette impression d’authenticité est sans doute due au fait que les deux auteurs ont joué le jeu jusqu’au bout et ont véritablement entretenu cette correspondance épistolaire ! C’est un roman très profond, qui pose de grandes questions sur notre mode de vie, sur les rapports que nous entretenons avec nos semblables, sur le sens de l’existence … Flora et Max ont beaucoup de choses à nous dire, et beaucoup de choses à nous apprendre, et c’est un vrai délice que d’être le témoin privilégié de cette amitié naissante, de ces échanges qui rendent la vie un peu plus douce même dans les moments les plus durs. Un petit livre que je conseille donc bien volontiers, à découvrir quand on a besoin d’un peu de lumière pour affronter la sombre réalité …

mercredi 6 janvier 2021

iM@mie - Susie Morgenstern

iM@mie, Susie Morgenstern

 Editeur : l’école des loisirs

Nombre de pages : 200

Résumé : À seize ans, Sam est un drogué d’Internet et des jeux vidéo. Pour le sevrer de l’écran, ses parents ont décidé de l’envoyer à Nice, en pension chez Martha, sa grand-mère, qui coule une retraite paisible, sans ordinateur ni télévision ni portable. Arrivé là-bas, Sam n’a rien d’autre à faire que de lire, réviser son bac de français et jouer du piano tout en se faisant dorloter par sa grand-mère. Comme cure de désintoxication, on a connu pire, et Sam admet qu’il n’est pas vraiment malheureux… Juste terriblement en manque des moyens de communication que des milliers d’années de progrès technique ont mis à la disposition de l’homme moderne. Mais ça, comment le faire comprendre à Martha…

 

- Un petit extrait -

« Tu n'aimes pas lire ? C'est que tu n'as pas encore rencontré LE livre qui te parle personnellement. Pour enrichir ta vie, pour connaître le monde, rencontrer des gens et vivre des situations nouvelles, rien ne vaut la lecture. Les livres sont des boîtes à outils. Chaque histoire que tu lis te change d'une façon ou d'une autre. Tu deviens un apprenti de la condition humaine.  »

- Mon avis sur le livre -

 Un jour, quelque peu exaspérée par la sempiternelle demande « j’veux un livre avec pas beaucoup de pages » des collégiens qui défilaient au CDI, têtes basses, semblant porter tout le poids du monde sur leurs épaules, poussés par une professeure de français les obligeant à lire un roman chaque semestre, la documentaliste, aidée de quelques élèves, a complétement remanié le CDI … Les ouvrages n’étaient ainsi plus classés par ordre alphabétique du nom de l’auteur, mais par taille. Il y avait les « 1-50 pages », les « 50-100 pages » et ainsi de suite … Je ne vous raconte pas le temps que cela nous a pris pour tout mettre en place, et pire encore, pour tout remettre en ordre une fois la semaine passée ! Mais nous nous étions bien amusés, et j’en garde un excellent souvenir … Il n’empêche que cette « opération choc » me laisse aujourd’hui un drôle d’arrière-gout : c’est assez désolant de se dire que la plupart des jeunes ne choisissent pas un livre selon son résumé mais selon son nombre de pages ! Du coup, ils tombent sur des livres qui ne leur correspondent pas, et sont confortés dans l’idée que la lecture, c’est nul, alors que s’ils avaient pris la peine de chercher un livre qui pouvait leur parler, ils l’auraient très probablement apprécié …

Les livres, Sam n’aime pas du tout cela. Malheureusement, cette année, il ne pourra pas y échapper : ses parents ont décidé de l’envoyer en pension chez sa grand-mère, ancienne institutrice, pendant toute son année de première afin de préparer son épreuve de français et son concours de piano, et cela sans son téléphone portable, son ordinateur, ni même la télévision ! Certes, mieux vaut se faire dorloter par sa mamie, excellente cuisinière, plutôt que d’être envoyé dans une vraie cure de désintoxication numérique, mais tout de même : une année entière sans moyen de communiquer avec le monde, sans moyen de communiquer avec sa chère Mona, quelle perspective terrifiante ! Alors, Sam tente de transformer sa geôlière involontaire (il sait bien que ce n’est pas la faute de sa grand-mère, qui n’a pas eu son mot à dire et qui se retrouve du jour au lendemain avec un adolescent empiétant sur sa routine) en alliée : jour après jour, il tente de la convaincre d’acheter un ordinateur. Il est loin de se douter que derrière son refus catégorique, Martha n’est pas loin de se laisser tenter par cette machine aux milles et unes possibilités …

 Ayant moi-même un adolescent complétement drogué à l’informatique à la maison, je peux vous dire que j’étais plutôt intriguée par la thématique de ce roman, et fort curieuse de voir comment l’autrice allait mettre cette addiction en scène … Et pour tout avouer, même si j’ai globalement apprécié le récit, je reste un peu sur ma faim, et donc quelque peu déçue. La faute, probablement, à la brièveté de ce roman : afin de tenter de toucher son public – les jeunes du même âge de Sam, dans la même situation de dépendance vis-à-vis des smartphones et autres écrans –, l’autrice a veillé à ce que son roman reste assez court pour ne pas décourager ces pauvres êtres incapables de lire plus de 5 pages d’affilée sans défaillir d’ennui … C’est fort honorable, et tout à fait compréhensible, mais le revers de la médaille, c’est que le récit manque un peu de profondeur. Il y a ce petit arrière-gout d’inachevé, car l’autrice n’a pas pu aller au fond des choses pour coller à cet infernal cahier des charges du « petit roman » : l’histoire est survolée plus qu’autre chose, tout va très vite, tout va trop vite. Et c’est vraiment dommage, car le potentiel était bel et bien là !

En effet, j’ai été très touchée par la relation entre Martha, cette grand-mère qui se retrouve du jour au lendemain avec un grand dadais au beau milieu de son salon, et Sam, cet adolescent qui a le sentiment que ses parents se sont débarrassés de lui comme on jetterait une vieille chaussette trop difficile à rafistoler … Il y a beaucoup de tendresse entre eux, une tendresse discrète et maladroite, mais une tendresse indéniable. Car Sam n’en veut pas à sa grand-mère, il a bien compris que ses parents ne lui ont pas véritablement laissé le choix, il a bien compris également qu’elle ne veut que son bien lorsqu’elle le bassine avec ses maudits poèmes de Baudelaire ou de Rimbaud auquel il ne comprend rien ! Et puis, contrairement à ses parents qui le poussent à bosser son piano sans véritablement s’y intéresser, elle, elle l’aime l’entendre jouer, et il aime jouer pour elle. Et Martha, elle, n’en veut pas à son petit-fils : c’est un gentil garçon, serviable et plein de bonne volonté, il a juste besoin d’être guidé un peu dans la vie pour réussir à avancer … et il a sans aucune doute aussi besoin de ses bons petits plats ! J’ai énormément apprécié cette facette du récit, c’est tout doux, ça fait beaucoup de bien au moral !

Je suis bien plus mitigée sur la fameuse thématique de l’addiction numérique, et de l’inévitable « basculement » de Martha que promet déjà le résumé. Je trouve que cette vieille dame se laisse trop facilement convaincre, tenter, qu’elle se laisse également bien trop vite entrainer, happer. Alors certes, je comprends le pourquoi du comment : il fallait que Martha devienne rapidement accro pour que Sam puisse rapidement s’inquiéter – pourquoi diable Mamie est-elle toujours ailleurs, oubliant même de préparer le repas ? est-elle malade ?! – afin qu’il puisse ensuite mettre en cause ces « machines infernales » dont il était lui-même complétement droguer auparavant. Mais justement : la ficelle est trop grosse, et donc le poisson ne se laisse pas attraper. C’est tellement flagrant que c’est l’effet voulu que ça ne marche plus. De même, le rebondissement final – où Martha se rend finalement compte que pour renouer avec ses anciens camarades de classe, rien ne vaut de vraies retrouvailles dues au hasard de la vie que des réseaux sociaux sans âme – a beau être sympathique, il est tellement « moralisateur » qu’il ne fait plus vraiment « naturel ». Et c’est vraiment ce que je reproche au roman : le message prend le pas sur l’histoire, alors que celle-ci avait beaucoup de potentiel !

En bref, vous l’aurez bien compris, ce ne fut ni un coup de cœur ni une déception : juste une lecture sympathique qui fait passer un agréable moment de lecture. Martha et Sam sont deux personnages assez attachants même si on n’a pas réellement le temps de bien les connaitre et donc de les apprécier pleinement. Quant à l’histoire, elle est tour à tour drôle et émouvante, mais manque un peu de profondeur pour être véritablement marquante : on la lit, on l’apprécie, puis on passe à autre chose. A vouloir faire court pour ne pas décourager son public cible, l’autrice a fait trop bref, et le lectorat dans son ensemble n’y trouve pas son compte, reste sur sa faim alors qu’il y avait vraiment de quoi offrir quelque chose de vraiment exceptionnel en creusant un peu plus ! Il n’empêche que c’est un roman pétillant et rafraichissant qui donne le sourire : quel régal que de lire les dialogues entre cette grand-mère et son petit-fils, c’est à la fois hilarant et attendrissant ! Je ne le déconseille pas, au contraire, car c’est un livre qui donne le sourire, mais je conseille vivement de ne pas s’attendre à beaucoup de crédibilité et de profondeur pour ne pas être déçu !