« Donc, la célébrité me tombe dessus comme la fiente d'un pigeon sur la tête. J'ai d'autant plus de mal à prendre conscience de ce qui m'arrive que personne ne connaît mon visage. Je continue à vivre comme un clochard anonyme. N'importe quel taré pourrait fracasser une bouteille sur mon crâne sans que le public en devine rien. Des spectateurs assidus regardent peut-être mon profil sur leur téléphone en marchant devant moi sans le savoir. »
samedi 6 mars 2021
La pyramide des besoins humains - Caroline Solé
samedi 13 février 2021
Les petits orages - Marie Chartres

Editeur : l’école des loisirs
Nombre de pages : 276
Résumé : Depuis un an, la vie de Moses Laufer Victor a changé. Il y a les signes extérieurs, la jambe blessée, les boutons qui explosent sur son visage comme des volcans, et la rage incontrôlée qui s’exprime comme elle peut. Il y a les choses qui restent en lui, les souvenirs de l’accident, les mots qu’il n’arrive plus à dire avec ses parents, qui sont comme des orages en dedans. Et puis, il y a tout ce que l’on ne connaît pas encore. Un jour, au lycée, arrive Ratso, un Indien. Il a ses secrets lui aussi, il a sa colère. Mais il a surtout besoin que Moses l’accompagne à Pine Ridge, pour rendre visite à sa sœur.
« Le ciel s'assombrissait de plus en plus. Le vent soufflait obstinément et des vols de petits oiseaux tourbillonnaient dans les airs comme des confettis. Contrairement à ce qu'avait annoncé la météo le matin même, l'orage n'avait toujours pas éclaté. C'était bizarre parce que, au fond de moi, je l'attendais. Je le ressentais physiquement : j'avais besoin d'entendre tonner, j'avais besoin de voir les éclairs illuminer le ciel noir, j'avais besoin que ça gronde et que ça hurle. Ensuite, venait toujours l'apaisement et alors le ciel n'était jamais aussi beau, l'air jamais aussi pur et frais qu'à cet instant-là, comme lavé, purifié. Et on se sentait léger, soulagé et presque libéré. Parce que le ciel avait fait quelque chose pour nous. »
L’une des premières choses que j’ai fait en arrivant dans ma nouvelle maison, c’est de disposer quelques livres sur une étagère, ridicule simulacre de bibliothèque mais réconfort bienvenu pour la grande lectrice que je suis : je ne me sens pas tout à fait chez moi tant que je n’ai pas quelques ouvrages à ma disposition dans ma chambre. Alors même que je dors entourée de centaines de cartons et de meubles démontés, alors même que nous n’avons pas encore d’évier et sommes obligés de faire la vaisselle dans la baignoire, la vie est douce car j’ai le petit plaisir quotidien de contempler ces quelques étagères remplies de romans : le choix est maigre, mais il a le mérite d’exister. Et surtout, cette petite sélection soigneusement sélectionnée au moment de tout mettre en cartons me donne la possibilité de me concentrer sur tous ces livres dont je ne cessais de repousser la lecture, alors même qu’ils me donnaient atrocement envie. C’est particulièrement le cas des romans reçus via l’abonnement Medium Max de ces dernières années, qui m’intriguaient particulièrement mais que je ne glissais jamais dans mes piles à lire mensuelles … ce qui était une fort grossière erreur !
Nuit après nuit, le même cauchemar hante le sommeil de Moses Laufer Victor Léonard : les douloureux souvenirs du terrible accident de voiture, et les non moins cruelles réminiscences de la vie d’avant. Chaque matin, quand il se réveille, il doit faire face à la douloureuse réalité : plus jamais il ne marchera sur ses deux jambes intactes, il sera toujours le boiteux du coin, appuyé sur sa béquille, aux côtés de sa mère désormais rivée à son fauteuil roulant, poursuivi par le regard sombre et accusateur de son père qui ne lui adresse plus la parole. Si seulement ses parents ne l’avaient pas affublé de ce nom à coucher dehors, si seulement il n’était pas plus boutonneux qu’un clavier d’ordinateur, il pourrait au moins profiter de son statut d’estropié pour s’attirer la sympathie des jolies filles, mais non, sa seule compagnie, c’est un gosse de douze ans qui ne s’intéresse à lui que parce qu’il l’aide à compléter sa collection de cartes de jeux de rôle … Jusqu’au jour où Ratso débarque dans sa classe, pile le jour où il présente son semblant d’exposé sur les réserves indiennes, s’attirant la colère de ce colosse amérindien qui semble lui aussi avoir bien des fardeaux à porter …
Je découvre avec ce roman une autrice hautement talentueuse, qui manie les mots avec beaucoup de poésie et de délicatesse. Elle nous offre ainsi une histoire douce-amère, tantôt profonde et émouvante, tantôt burlesque et hilarante. Il ne s’agit ni de faire pleurer dans les chaumières, de nous faire plaindre Moses et Ratso, ni de nous faire rire à leur dépend en réduisant à néant leur souffrance respective. Rien de tout cela. Il s’agit tout simplement de nous inviter à marcher, à claudiquer plutôt, à leurs côtés, de les accompagner dans ce long cheminement initiatique dont ils reviendront l’un comme l’autre plus apaisé. Car la culpabilité les rongent chaque jour un peu plus, et la colère enfle en eux comme des nuages d’orage prêts à déverser leur foudre sur le monde. Moses en veut au monde entier : à sa mère qui s’obstine à tout prendre avec le sourire alors qu’il lutte sans cesse contre les larmes, à son père qui refuse de croiser son regard alors qu’il a tant besoin de lui, à ses camarades de classe qui continuent à caracoler comme des chevreaux alors qu’il traine derrière lui sa jambe estropiée … et surtout à lui-même, responsable de tout ce merdier. Alors quand Ratso et toute sa douleur réprimée débarquent sans crier gare, c’est comme s’il rencontrait la seule personne au monde capable de le comprendre sans avoir besoin de parler …
Ce roman, c’est donc le road-trip quelque peu déjanté – la faute à une poubelle sur roues qui a oublié qu’elle est supposée être une voiture – de deux écorchés de la vie, deux adolescents que tout oppose mais que la souffrance a réuni. Il y a les cicatrices extérieures et les cicatrices intérieures, il y a la jambe qui va à vau l’eau, l’abdomen suturé, et il y a la culpabilité, la tristesse, la révolte. Car il y a de quoi être révolté en accompagnant Ratso dans la réserve de Pine Ridge, en constatant la misère dans laquelle sont plongées ces populations que les Blancs ont asservis pour s’approprier leurs terres, leur interdisant de parler leur langue natale et de célébrer leurs cérémonies rituelles. La culture amérindienne, si riche et si profonde, menace à tout instant de se déliter, de de dissoudre dans le néant, noyée sous les clichés que véhiculent nos croyances populaires et étouffée par l’indifférence et l’ignorance. Il y a de quoi être chagriné en ressentant la peine de Moses, qui ne sait pas comment exprimer son désarroi, ses remords, qui ne parvient pas à faire le deuil de sa mobilité d’antan. La littérature est tellement emplie « d’handicapés courage » que ça fait étrangement du bien de croiser le chemin de Moses qui n’affronte pas cette épreuve la tête haute.
Mais le plus beau dans tout cela, c’est vraiment que malgré toutes ces souffrances, c’est un livre intensément lumineux que nous offre l’autrice. Il y a d’abord la légèreté de la plume, cette poésie délicate qui ne s’attarde pas sur les peines mais exprime à tout instant la beauté des petites choses du quotidien. Et il y a cet humour, discret mais irrésistible, qui prend le pas sur la tristesse : ces situations hautement improbables qui débarquent comme un cheveu sur la soupe aux moments les plus inattendus, ces dialogues totalement farfelus mais étrangement si profonds. Parce que la vie, c’est aussi ça : l’absurdité. La vie n’a parfois ni queue ni tête. Et à trop en chercher le sens, on finit par passer à côté de l’essentiel. C’est dans cette drôle d’amitié, à la fois si surprenante et si évidente, que nos deux compagnons de route vont réussir à panser leurs bleus au cœur et à l’âme, eux qui jusqu’à présent ne survivaient qu’en se liguant contre le monde entier. Au fil de leurs mésaventures, ils se retrouvent eux-mêmes, non pas seulement dans leurs blessures mais bien plus dans leur formidable capacité à s’étonner et s’émerveiller des petits riens, à se laisser surprendre et à accepter ce qui n’était pas prévu ni prévisible. Il y a la joie bien enfouie sous la douleur, mais tellement forte qu’elle transparait dans un bout de prairie ou dans un ciel étoilé. Voilà ce qui attend nos héros et le lecteur : la beauté, le bonheur.
En bref, vous l’aurez bien compris, c’est vraiment un magnifique ouvrage que signe ici l’autrice, un vrai régal pour le lecteur qui va vivre par procuration cet étonnant road-trip aux côtés de ces deux adolescents malmenés par la vie mais soudés par une étrange amitié. C’est un livre qui aborde sans détour des thématiques ô combien difficile – le quotidien des lakotas opprimés, la dure reconstruction après un drame familial, la culpabilité qui s’insinue partout – mais qui, pourtant, a su rester profondément radieux. L’autrice a vraiment su trouver ce très délicat équilibre entre en faire trop et en faire pas assez : elle ne tombe jamais dans le pathos à outrance, mais n’éclipse pas non plus la douleur. Elle nous offre un récit captivant, palpitant, émouvant, poignant, hilarant, tout à la fois. On savoure chaque page de ce roman éblouissant, qui m’a fait voyager et rêver, qui m’a ôté comme un petit poids sur le cœur. C’est donc un ouvrage qui, à mes yeux, mérite vraiment d’être plus connu, car c’est un vrai petit bijou qui fait vraiment du bien au moral, aussi étonnant que cela puisse paraitre. Une vraie réussite, donc, pour ce roman incroyablement bien écrit !
samedi 16 janvier 2021
La folle rencontre de Flora et Max - Martin Page et Coline Pierré
« Il y a beaucoup de choses qui m'échappent chez les humains (le fait qu'ils soient si peu humains principalement). [...] Je te disais que je ne supportais pas la violence physique. Mais je ne supporte pas davantage la violence psychologique des rapports humains habituels. La réalité est trop dure pour moi. J'ai l'impression que la vie quotidienne passe son temps à me tabasser. »
mercredi 6 janvier 2021
iM@mie - Susie Morgenstern

Editeur : l’école des loisirs
Nombre de pages : 200
Résumé : À seize ans, Sam est un drogué d’Internet et des jeux vidéo. Pour le sevrer de l’écran, ses parents ont décidé de l’envoyer à Nice, en pension chez Martha, sa grand-mère, qui coule une retraite paisible, sans ordinateur ni télévision ni portable. Arrivé là-bas, Sam n’a rien d’autre à faire que de lire, réviser son bac de français et jouer du piano tout en se faisant dorloter par sa grand-mère. Comme cure de désintoxication, on a connu pire, et Sam admet qu’il n’est pas vraiment malheureux… Juste terriblement en manque des moyens de communication que des milliers d’années de progrès technique ont mis à la disposition de l’homme moderne. Mais ça, comment le faire comprendre à Martha…
« Tu n'aimes pas lire ? C'est que tu n'as pas encore rencontré LE livre qui te parle personnellement. Pour enrichir ta vie, pour connaître le monde, rencontrer des gens et vivre des situations nouvelles, rien ne vaut la lecture. Les livres sont des boîtes à outils. Chaque histoire que tu lis te change d'une façon ou d'une autre. Tu deviens un apprenti de la condition humaine. »
Un jour, quelque peu exaspérée par la sempiternelle demande « j’veux un livre avec pas beaucoup de pages » des collégiens qui défilaient au CDI, têtes basses, semblant porter tout le poids du monde sur leurs épaules, poussés par une professeure de français les obligeant à lire un roman chaque semestre, la documentaliste, aidée de quelques élèves, a complétement remanié le CDI … Les ouvrages n’étaient ainsi plus classés par ordre alphabétique du nom de l’auteur, mais par taille. Il y avait les « 1-50 pages », les « 50-100 pages » et ainsi de suite … Je ne vous raconte pas le temps que cela nous a pris pour tout mettre en place, et pire encore, pour tout remettre en ordre une fois la semaine passée ! Mais nous nous étions bien amusés, et j’en garde un excellent souvenir … Il n’empêche que cette « opération choc » me laisse aujourd’hui un drôle d’arrière-gout : c’est assez désolant de se dire que la plupart des jeunes ne choisissent pas un livre selon son résumé mais selon son nombre de pages ! Du coup, ils tombent sur des livres qui ne leur correspondent pas, et sont confortés dans l’idée que la lecture, c’est nul, alors que s’ils avaient pris la peine de chercher un livre qui pouvait leur parler, ils l’auraient très probablement apprécié …
Les livres, Sam n’aime pas du tout cela. Malheureusement, cette année, il ne pourra pas y échapper : ses parents ont décidé de l’envoyer en pension chez sa grand-mère, ancienne institutrice, pendant toute son année de première afin de préparer son épreuve de français et son concours de piano, et cela sans son téléphone portable, son ordinateur, ni même la télévision ! Certes, mieux vaut se faire dorloter par sa mamie, excellente cuisinière, plutôt que d’être envoyé dans une vraie cure de désintoxication numérique, mais tout de même : une année entière sans moyen de communiquer avec le monde, sans moyen de communiquer avec sa chère Mona, quelle perspective terrifiante ! Alors, Sam tente de transformer sa geôlière involontaire (il sait bien que ce n’est pas la faute de sa grand-mère, qui n’a pas eu son mot à dire et qui se retrouve du jour au lendemain avec un adolescent empiétant sur sa routine) en alliée : jour après jour, il tente de la convaincre d’acheter un ordinateur. Il est loin de se douter que derrière son refus catégorique, Martha n’est pas loin de se laisser tenter par cette machine aux milles et unes possibilités …
Ayant moi-même un adolescent complétement drogué à l’informatique à la maison, je peux vous dire que j’étais plutôt intriguée par la thématique de ce roman, et fort curieuse de voir comment l’autrice allait mettre cette addiction en scène … Et pour tout avouer, même si j’ai globalement apprécié le récit, je reste un peu sur ma faim, et donc quelque peu déçue. La faute, probablement, à la brièveté de ce roman : afin de tenter de toucher son public – les jeunes du même âge de Sam, dans la même situation de dépendance vis-à-vis des smartphones et autres écrans –, l’autrice a veillé à ce que son roman reste assez court pour ne pas décourager ces pauvres êtres incapables de lire plus de 5 pages d’affilée sans défaillir d’ennui … C’est fort honorable, et tout à fait compréhensible, mais le revers de la médaille, c’est que le récit manque un peu de profondeur. Il y a ce petit arrière-gout d’inachevé, car l’autrice n’a pas pu aller au fond des choses pour coller à cet infernal cahier des charges du « petit roman » : l’histoire est survolée plus qu’autre chose, tout va très vite, tout va trop vite. Et c’est vraiment dommage, car le potentiel était bel et bien là !
En effet, j’ai été très touchée par la relation entre Martha, cette grand-mère qui se retrouve du jour au lendemain avec un grand dadais au beau milieu de son salon, et Sam, cet adolescent qui a le sentiment que ses parents se sont débarrassés de lui comme on jetterait une vieille chaussette trop difficile à rafistoler … Il y a beaucoup de tendresse entre eux, une tendresse discrète et maladroite, mais une tendresse indéniable. Car Sam n’en veut pas à sa grand-mère, il a bien compris que ses parents ne lui ont pas véritablement laissé le choix, il a bien compris également qu’elle ne veut que son bien lorsqu’elle le bassine avec ses maudits poèmes de Baudelaire ou de Rimbaud auquel il ne comprend rien ! Et puis, contrairement à ses parents qui le poussent à bosser son piano sans véritablement s’y intéresser, elle, elle l’aime l’entendre jouer, et il aime jouer pour elle. Et Martha, elle, n’en veut pas à son petit-fils : c’est un gentil garçon, serviable et plein de bonne volonté, il a juste besoin d’être guidé un peu dans la vie pour réussir à avancer … et il a sans aucune doute aussi besoin de ses bons petits plats ! J’ai énormément apprécié cette facette du récit, c’est tout doux, ça fait beaucoup de bien au moral !
Je suis bien plus mitigée sur la fameuse thématique de l’addiction numérique, et de l’inévitable « basculement » de Martha que promet déjà le résumé. Je trouve que cette vieille dame se laisse trop facilement convaincre, tenter, qu’elle se laisse également bien trop vite entrainer, happer. Alors certes, je comprends le pourquoi du comment : il fallait que Martha devienne rapidement accro pour que Sam puisse rapidement s’inquiéter – pourquoi diable Mamie est-elle toujours ailleurs, oubliant même de préparer le repas ? est-elle malade ?! – afin qu’il puisse ensuite mettre en cause ces « machines infernales » dont il était lui-même complétement droguer auparavant. Mais justement : la ficelle est trop grosse, et donc le poisson ne se laisse pas attraper. C’est tellement flagrant que c’est l’effet voulu que ça ne marche plus. De même, le rebondissement final – où Martha se rend finalement compte que pour renouer avec ses anciens camarades de classe, rien ne vaut de vraies retrouvailles dues au hasard de la vie que des réseaux sociaux sans âme – a beau être sympathique, il est tellement « moralisateur » qu’il ne fait plus vraiment « naturel ». Et c’est vraiment ce que je reproche au roman : le message prend le pas sur l’histoire, alors que celle-ci avait beaucoup de potentiel !
En bref, vous l’aurez bien compris, ce ne fut ni un coup de cœur ni une déception : juste une lecture sympathique qui fait passer un agréable moment de lecture. Martha et Sam sont deux personnages assez attachants même si on n’a pas réellement le temps de bien les connaitre et donc de les apprécier pleinement. Quant à l’histoire, elle est tour à tour drôle et émouvante, mais manque un peu de profondeur pour être véritablement marquante : on la lit, on l’apprécie, puis on passe à autre chose. A vouloir faire court pour ne pas décourager son public cible, l’autrice a fait trop bref, et le lectorat dans son ensemble n’y trouve pas son compte, reste sur sa faim alors qu’il y avait vraiment de quoi offrir quelque chose de vraiment exceptionnel en creusant un peu plus ! Il n’empêche que c’est un roman pétillant et rafraichissant qui donne le sourire : quel régal que de lire les dialogues entre cette grand-mère et son petit-fils, c’est à la fois hilarant et attendrissant ! Je ne le déconseille pas, au contraire, car c’est un livre qui donne le sourire, mais je conseille vivement de ne pas s’attendre à beaucoup de crédibilité et de profondeur pour ne pas être déçu !

