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samedi 10 février 2018

Eloge du voyage à l'usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez - Josef Schovanec



Eloge du voyage à l’usage des autistes et de ceux qui ne le sont pas assez, Josef Schovanec

Editeur : Plon
Nombre de pages : 228
Résumé : Josef Schovanec, 31 ans, autiste Asperger, a fait un triple constat, à l'origine de ce livre. Premièrement, grâce à son activité de chercheur spécialiste de la philosophie des religions et des coutumes, les voyages font partie intégrante de sa vie. Deuxièmement, ce profil de voyageur s'ajoute, paradoxalement, à celui d'un grand timide, pire, d'un autiste pour qui entrer dans un restaurant parisien seul relève de la mission impossible. Troisièmement, la littérature sur l'autisme ignore la question des voyages, pourtant essentielle pour comprendre les personnes avec autisme.


- Un petit extrait -

« Le voyage, au même titre que les médicaments sous une forme physique, devrait être remboursé par la Sécurité sociale. Je repense notamment à toutes les personnes autistes, qui n’ont commis aucun crime, et qui pourtant passent leur vie dans des établissements clos. Quels murs pourraient contenir leurs cris ? Quelle camisole chimique le scandale ?  »

- Mon avis sur le livre -

On ne va pas se mentir, j’étais plutôt sceptique au moment de commencer ce livre … et je le suis toujours après l’avoir terminé. Je pense que je suis bien trop casanière et sédentaire pour apprécier cette thématique du voyage à sa juste valeur. Vous allez me dire « mais ce livre ne s’adresse-t-il pas, justement, à ceux qui ne sont pas convaincus par les bienfaits du voyage ? ». Ce à quoi je vous réponds : si, mais l’auteur n’est pas parvenu à me faire changer d’avis. Il a su me faire rêver des paysages grandioses et des cultures diverses qu’il a rencontrés au cours de ses nombreux voyages, et j’admets avoir parfois eu l’envie d’aller moi-même visiter ces pays et ces régions lointaines … mais dans la seconde qui suivait, l’angoisse prenait le dessus sur la seule perspective hypothétique et lointaine d’aller, peut-être, un jour, potentiellement, plus loin que mon Aube natale pour aller rendre visite à la famille.

Contrairement à ce que qu’annonce le titre, l’autisme est particulièrement peu abordé dans cet ouvrage. Ci et là, l’auteur évoque quelques-unes de ses particularités pour expliquer telle ou telle réaction, tel ou tel comportement … Mais rien de plus. Pour moi qui n’était nullement attirée par la thématique du voyage mais particulièrement intéressée par celle de l’autisme, quelle déconvenue ! De même, si Josef Schovanec fait effectivement « l’éloge du voyage » en évoquant ses vertus thérapeutiques, il ne va à mes yeux pas assez loin et passe trop rapidement à d’autres considérations. Au final, cet ouvrage est plus un essai sociologique et philosophique sur le voyage et les différences culturelles qu’une véritable incitation au voyage à destination des personnes avec autisme. Il n’explique pas suffisamment en quoi voyager peut aider ces individus, en quoi cela peut être difficile pour eux également : lui-même trouve qu’on ne parle pas assez du rapport entre autisme et voyage, quel dommage qu’il ne comble pas ce vide tant regretté !

Il y a, toutefois, des tas de réflexions très intéressantes dans cet ouvrage. L’auteur évoque ainsi, avec beaucoup de lucidité mais surtout beaucoup d’audace, le rapport à l’argent, qui diverge fort selon les cultures, le paradoxe des voyages organisés « sortant des sentiers battus » (puisqu’à partir du moment où le trajet est organisé et proposé à l’identique à tous les clients de l’agence, il s’agit bien d’un voyage affreusement banal et banalisé) … Il parle également du chauvinisme, de l’identité nationale et surtout des dogmes et croyances sur lesquelles elle s’appuie, dogmes et croyances qui sont bien souvent erronées (et non, désolée, mais le TGV n’est pas le train le plus rapide du monde) … C’est ce que j’aime chez Josef Schovanec : il dit les choses telles qu’il les pense, telles qu’il les croit, sans se préoccuper du « qu’en dira-t-on ? », sans tenir compte des bienséances. Il est franc, honnête, et surtout ne se parjure pas, il ne va pas dire blanc un jour et noir le lendemain juste pour « suivre le mouvement » comme le font les masses pourtant persuadées d’agir et penser en toute liberté … Il ose affirmer sa pensée divergente, même si cela l’expose plus encore à la solitude et au rejet qu’il ne l’est déjà. Quel courage, merci !

A cela s’ajoutent des dizaines et des dizaines d’anecdotes, toutes tirées de ses nombreux voyages, autant de petites histoires qui entrecoupent les réflexions et argumentations de l’auteur. Il est tantôt question de paysages, tantôt de rencontres, tantôt de belles surprises, tantôt de déconvenues … Voilà ce qui donne envie de sortir sa valise pour aller découvrir les merveilles de notre monde, pour aller faire de belles rencontres au détour d’une rue … Je ne peux pas dire le contraire : Josef Schovanec est très doué pour partager sa passion du voyage ! J’ai vraiment énormément apprécié ces quelques passages « carnet de voyage » : j’avais parfois le sentiment que si je fermais les yeux puis les rouvrais, j’allais être transportée dans ces paysages qu’il décrit avec tellement de détails visuels, sonores et tactiles, avec tellement de force aussi. On sent que tous ces voyages ont profondément marqué l’auteur, qu’ils ont fait de lui ce qu’il est actuellement, et qu’ils ont tous une grande importance dans sa mémoire et son cœur. Voilà ce que j’ai aimé dans ce livre : la passion et l’enthousiasme qui se cachent dans chaque mot, chaque phrase.

En bref, si l’auteur n’a pas réussi à me faire dépasser mon appréhension à m’éloigner de chez moi « pour de vrai », il est toutefois parvenu à me faire voyager « pour de faux », à travers les mots. J’ai bien conscience que la plume de Josef Schovanec peut déconcerter, que son vocabulaire est parfois très soutenu et peut-être incompréhensible pour certains, mais c’est clairement ce qui fait pour moi le charme de cet ouvrage : que j’aime ces longues phrases un peu emberlificotées mais tellement riches et pleines de sens ! Du coup, si je ne conseille absolument pas ce livre à quiconque s’intéresse à l’autisme - car il sera obligatoirement déçu -, je le conseille volontiers à tous ceux qui aiment voyager comme à ceux qui désirent au contraire voyager par l’intermédiaire de mots, de récits, ainsi qu’à ceux qui aiment les réflexions sur notre société et, plus généralement, sur l’humanité et sa diversité.

Ce livre a été lu dans le cadre de la Coupe des 4 maisons
(plus d’explications sur cet article)

samedi 13 janvier 2018

Je suis à l'est ! - Josef Schovanec



Je suis à l’est !, Josef Schovanec

Editeur : Plon
Nombre de pages : 247

Résumé : « Je vis avec l'autisme », écrit Josef Schovanec, soulignant ainsi ce qu'il considère plus comme une qualité que comme un handicap. Ce voyageur passionné des civilisations anciennes maîtrise plusieurs langues étrangères, est diplômé de Sciences Po et possède un doctorat en philosophie. Il récuse pourtant les attributs qu'on lui prête ceux d'un autiste « génial » aux capacités intellectuelles extraordinaires pour évoquer plutôt, avec beaucoup d'humour et de sensibilité, ces « petits » problèmes qui font le quotidien d'un autiste Asperger. Il revient aussi sur son parcours psychiatrique.

- Un petit extrait -

« Chaque être humain a son univers, son monde intérieur, et s’il ne l’avait pas ce serait extrêmement triste. Il est toutes sortes de tentatives dans notre monde moderne de mettre fin à ce jardin intérieur, une pression publicitaire, médicale, économique de supprimer cette parcelle non productive, cette perte de temps, cette anomalie.  »

- Mon avis sur le livre -

Je pense que vous l’aurez tous remarqué : depuis quelques semaines, je lis énormément d’ouvrages sur l’autisme. C’est que j’ai eu les yeux légèrement plus gros que le ventre lors de mon dernier passage à la bibliothèque du CRA (Centre Ressources Autisme) … La prochaine fois, je me limite à trois ouvrages, afin de pouvoir jongler entre emprunts, services de presse et lectures personnelles ! Toutefois, je ne me lasse pas de découvrir, à travers divers romans et témoignages, plusieurs facettes de ce handicap encore bien méconnu dans notre pays. Quand on pense à l’autisme, on pense soit à ces gamins qui se tapent la tête contre les murs en hurlant nuit et jour sans jamais apprendre à parler, soit à ces « singes savants » capables de débiter des centaines de décimales de pi ou connaissent le nom de toutes les étoiles déjà découvertes. Rares sont ceux qui savent que l’autisme, ce n’est pas cela, ou du moins pas que cela. Que l’autisme est pluriel … qu’il y a, finalement, autant d’autismes que d’autistes, d’une certaine manière. Chaque lecture apporte donc une lumière différente sur cette particularité qu’est l’autisme …

Dans cette autobiographie, mêlant anecdotes et réflexions, Josef Schovanec offre sa propre expérience et sa propre vision de l’autisme, précisant à de très nombreuses reprises qu’il n’est ni spécialiste dans ce domaine ni l’unique « référence » à avoir lorsque l’on tient à ce documenter sur l’autisme. Il raconte son enfance et son adolescence, sa scolarité compliquée, il raconte ses déboires avec le monde de la psychiatrie, les très nombreux diagnostics erronés, les traitements médicamenteux toujours plus lourds et qui font plus de mal que de bien. Il raconte également son quotidien, sa « cohabitation » avec l’autisme, les astuces et stratégies qu’il a progressivement mises en place pour « vivre avec l’autisme » : non pas s’en guérir, non pas s’en séparer, juste s’adapter à ce monde qui n’est pas adapté à lui, puisque le contraire ne semble pas possible …

Josef Schovanec critique en effet très fortement le concept de « normalité » et met en garde contre les dangers de la sacro-sainte « normalisation ». Normaliser, c’est « rendre normal ce qui ne l’est pas ». Il faut ainsi « éduquer » les personnes avec autisme afin qu’elles puissent vivre une vie « normale ». Cela part généralement d’un bon sentiment, mais cela soulève toutefois de très nombreuses questions. Premièrement, qu’est-ce que la normalité ? Dans un monde fictif où la majorité des personnes seraient autistes, les rares individus à ne pas l’être seront les anormaux. La normalité est relative, et la norme est profondément subjective. Aussi, avons-nous réellement raison de vouloir faire rentrer dans le moule de la « normalité » les personnes avec autisme, ou bien cédons-nous seulement à notre besoin maladie d’éradiquer toute différence ? (Pourquoi ne peut-on pas concevoir une famille suffisamment unie pour que parents et enfants vivent harmonieusement et durablement ensemble ? Pourquoi vouloir à tout prix que le jeune adulte « prenne son indépendance » si ce n’est pas cela qui le rend heureux ? Pourquoi l’absence de conflits parents-enfants est-elle considérée comme « anormale » et même problématique, alors-même qu’une famille est censée être construite sur l’amour ? …)

Deuxièmement, est-ce réellement aider les personnes avec autisme que de vouloir les faire entrer dans le moule ? Bien évidemment, l’objectif est qu’elles puissent vivre dans le monde plus facilement, et ça c’est un objectif parfaitement louable. Toutefois, Josef Schovanec aborde le thème de la souffrance. Non pas de la souffrance que fait naitre l’autisme - lorsqu’il est chez lui, lorsqu’il n’a pas besoin de réfléchir pour se comporter « normalement », il ne souffre pas de son autisme -, mais bien de la souffrance que font naitre ces tentatives de normalisation. On cherche ainsi à « éduquer » les personnes avec autisme afin de leur apprendre à « vivre normalement » - c’est-à-dire quitter ses parents, emménager seul, travailler, se marier, avoir des enfants. Et on s’extasie au moindre progrès, on congratule le thérapeute d’avoir « réussi ce miracle » (d’avoir réussi à transformer une personne anormale en personne visiblement normale). Et à côté de cela, la personne avec autisme souffre bien plus qu’avant : l’angoisse et la fatigue nées des efforts pour réussir les exercices demandés sont plus terribles encore que ne l’était le problème initial (les personnes avec autisme ne souffrent pas forcément de leur solitude … au contraire, elles recherchent ce calme, cette sérénité). On voit le résultat et non pas la violence intérieure qui accompagne nécessairement les « progrès » tant fêtés … Est-ce vraiment une bonne chose ? Josef Schovanec n’en dit pas plus, il se contente de poser la question.

Cet ouvrage, donc, n’est pas une simple autobiographie dans laquelle l’auteur se contenterait de raconter sa vie de façon purement chronologique. Ce livre n’est pas non plus un simple témoignage sur l’autisme. Il ne cherche ni à susciter l’admiration face à son « intelligence hors-norme », ni au contraire à faire naitre la pitié face à ses difficultés. Bien sûr, il évoque l’angoisse que fait naitre la perspective de prendre un transport en commun, de répondre au téléphone, il explique les nombreux questionnements que font naitre l’envoi d’un mail (quelle formule de politesse utiliser ?), la ponctualité (être en avance, oui, mais de combien de temps ?) … Il se livre complétement, sans honte de dévoiler ses faiblesses, sans crainte de critiquer individus et institutions s’il juge que cela est nécessaire. Ainsi, par l’intermédiaire de ces anecdotes, racontées avec simplicité et honnêteté, Josef Schovanec questionne le monde qui l’entoure. Et c’est bien là la richesse de cet ouvrage : ne pas se cantonner à l’autisme - tout comme il ne faut pas réduire l’auteur à son diagnostic - mais ouvrir vers d’autres réflexions, d’autres horizons …

En bref, vous l’aurez compris, ce livre est vraiment très intéressant. Selon moi, il peut s’adresser à la fois à ceux qui souhaitent en savoir plus sur l’autisme et à ceux qui aiment s’interroger sur notre société et ses travers. J’ai particulièrement apprécié l’humour de l’auteur, qui ne conviendra peut-être pas à tout le monde mais qui m’a fait éclater de rire à de très nombreuses reprises. La plume de Josef Schovanec peut être légèrement déconcertante, mais en tant que grande amoureuse de la langue française, j’ai beaucoup aimé ces belles et longues phrases, complètes et riches. Certains trouveront peut-être ce style froid, impersonnel, mais je trouve pour ma part qu’il est au contraire très vivant ! Je suis ravie d’avoir enfin lu ce livre - dont j’ai beaucoup entendu parlé ces dernières années - et compte bien découvrir le reste des ouvrages publiés par Josef Schovanec !

Ce livre a été lu dans le cadre de la Coupe des 4 maisons
(plus d’explications sur cet article)