Affichage des articles dont le libellé est L'Homme sans nom. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est L'Homme sans nom. Afficher tous les articles

mercredi 23 décembre 2020

La princesse au visage de nuit - David Bry

La princesse au visage de nuit, David Bry

 Editeur : Homme sans nom

Nombre de pages : 279

Résumé : Vingt ans après avoir quitté son village natal, vingt ans après avoir essayé de trouver - en vain - la princesse au visage de nuit pour qu’elle le sauve de ses parents, Hugo revient sur les traces de son enfance. Un étrange accident de voiture, l’orage qui gronde sans cesse, des noms d’enfants dans le vent, une mystérieuse présence dans les bois et les lucioles qui volettent, toujours. Comme avant, au temps de la princesse au visage de nuit.  Devenu adulte, Hugo ira-t-il jusqu’à la trouver ? 

 Un grand merci aux éditions de l’Homme sans nom pour l’envoi de ce volume.

 

- Un petit extrait -

« Il se souvient, maintenant. La tristesse de Sophie, la détresse de Pierre, les jeux dans les champs, près de la rivière, leurs rires le soir alors que la nuit tombait et menaçait de les engloutir. Il se rappelle les promesses d'enfant, le serment dans la clairière, la course dans les bois, les lucioles autour d'eux, la grotte immense et l'ombre plus grande encore ; la magie qui devait les protéger puisque rien d’autre, rien d’autre ne le pouvait.  »

- Mon avis sur le livre -

 Cela peut sembler parfaitement ridicule, mais je n’ai commencé à me sentir véritablement chez moi dans notre nouvelle maison qu’à partir du moment où le nouveau facteur s’est mis à m’apporter des livres en abondance : c’était le signal que la vie reprenait son cours habituel, que tout redevenait comme avant … Ou presque. Car force est de reconnaitre que le bouleversement des routines quotidiennes a eu une terrible conséquence : c’est comme si tous les moments propices à la lecture s’étaient volatilisés, et je lis beaucoup moins qu’avant. Il m’a donc fallu négocier avec mes yeux si fatigués pour leur faire comprendre qu’ils devaient impérativement tenir quelques heures de plus chaque jour pour me permettre de lire un peu en soirée, avant d’aller me coucher, car c’est le seul créneau vraiment libre qu’il me reste. Et même si ça me demande une concentration à toutes épreuves – qui dit « fatigue oculaire » dit aussi « dédoublement des lignes » –, c’est indéniablement mon moment préféré de la journée !

Cela fait maintenant plus de vingt ans qu’Hugo n’a pas remis les pieds dans son village natal. Vingt ans qu’il s’efforce de tourner la page, d’effacer ce qui lui reste de souvenirs. Vingt ans qu’il tente désespérément de vivre, ou plutôt de survivre à cette enfance dévastée. Vingt ans plus tard, l’enfant du pays est de retour pour enterrer ses ivrognes de parents, dont la mort ne serait parait-il pas tout à fait accidentelle … Et tandis que le solstice approche à grands pas, tandis que l’orage gronde soir après soir, tandis que l’enquête suit son cours sinueux, voici que d’étranges événements volettent autour du jeune homme, aussi sûrement que ces nuées de lucioles qui dansent dans la nuit. Des prénoms murmurés dans le vent, des jouets perdus qui ressurgissent, des fantômes qui hantent le bois. Le bois. Ce fameux bois de la princesse au visage de nuit. La princesse. Cette princesse au visage de nuit que ses deux amis et lui étaient venus chercher en pleine nuit de solstice, il y a vingt ans de cela. La nuit. Cette nuit où sa vie toute entière a basculé et dont il ne garde aucun souvenir. Seulement un vide, un manque, une absence : celle de ces deux enfants qui ont disparus sans laisser de traces alors qu’il a survécu.

Le communiqué de presse me promettait un « conte moderne, intense et poignant, entre enquête et fantastique, légendes mystérieuses et réalités crues » …. Et une chose est sûre et certaines : ces promesses ne sont pas seulement tenues, mais surpassées. Après un prologue bref mais puissant commence un compte à rebours haletant : le solstice d’été approche, vingtième anniversaire d’un drame qui ébranla à jamais la vie de ce petit village, et surtout celle d’Hugo que nous rencontrons donc dans le cimetière où ses parents vont être inhumés. On le sent : le jeune homme n’a aucune envie d’être là, dans ce lieu qui fait ressurgie tant de souvenirs, des doux comme des durs, des bons comme des mauvais. Surtout des mauvais. Il donnerait n’importe quoi pour être ailleurs, pour rejoindre ses amis parisiens dans un bar, pour retrouver le foyer où il accompagne des ados aussi cabossés par la vie que lui. Pour laisser une bonne fois pour toute le passé derrière lui. Mais ce passé le rattrape un peu plus à chaque instant, tout en s’obstinant à lui échapper par moment. Deux mystères s’entremêlent délicatement dans ce récit : celui qui entoure la mort de ses parents, et celui qui entoure cette fameuse nuit d’il y a vingt ans. Deux enquêtes parallèles qui, on le sent bien, vont finir par s’entrecouper.

En quelques pages à peine, l’auteur nous plonge dans une ambiance vraiment très particulière, à la fois pesante et aérienne. On y retrouve les amitiés et les blessures enfantines, ces moments d’insouciance et ces instants de souffrances. On y retrouve l’atmosphère feutrée des petits villages où tout se sait mais rien ne se dit, où les secrets s’enfouissent profondément pour mieux ressurgir quand on s’y attend le moins. Et surtout, ainsi que l’espérait l’auteur, c’est un roman qui « parle à l’enfant en chacun de nous » : quel enfant n’a jamais cru au plus profond de son être que telle maison était hantée, que telle forêt cachait dans ses entrailles des légendes accessibles seulement aux plus petits ? Dans ce roman, réalisme et fantastique se mélangent habilement pour ne former plus qu’un : on ne sait plus où s’arrête l’un et où commence l’autre. Les enfants voient ce que les adultes ne voient plus, trop englués qu’ils sont dans leur rationalité qui éclipse tout l’inexplicable de la vie … Pourquoi Hugo a-t-il survécu alors que ses amis ont disparu ? Comment grandir avec cette culpabilité latente et cette douleur lancinante, avec ces rêves avortés et ces espoirs brisés ? « Tu vas t’en sortir. Il faut juste que tu grandisses », voici la promesse qu’Hugo fait à son enfant intérieur, cet enfant qu’il a tenté d’oublier mais qu’il doit retrouver pour pouvoir avancer dans la vie, libéré de ce poids qui l’entrave.

Et c’est donc cette combinaison de ces trois sous-intrigues – enquête policière, manifestations fantastiques et quête initiatique – qui rend ce roman particulièrement palpitant et haletant malgré un rythme qui reste relativement lent et constant. On reste dans un récit quelque peu contemplatif, qui pourrait presque se rapprocher du thriller psychologique. L’auteur a vraiment su trouver ce si délicat équilibre entre action et émotion, entre noirceur et lueur d’espérance, entre mélancolie et douceur. C’est un roman qui évoque à demi-mot des réalités atrocement crues, des vérités horriblement cruelles, mais qui le fait avec tant de délicatesse que même le lectrice hypersensible que je suis n’en a pas été trop marquée … Il faut dire que David Bry a une plume exceptionnelle, qui ne plaira sans doute pas à tout le monde du fait de sa douce poésie, mais qui m’a personnellement beaucoup émue. C’est comme retomber en enfance et écouter les contes de fées que nous racontent nos parents : entre effroi et émerveillement, on est tiraillé entre cette envie insatiable de connaitre le fin mot de l’histoire et cette crainte de ce qui nous attend et de ce qui attend les personnages … Délicat équilibre, encore une fois.

En bref, vous l’aurez bien compris, ce fut vraiment une très belle lecture, toute en demi-teinte : un récit « doux-amer » comme le dit l’auteur lui-même dans le petit mot que j’ai reçu en même temps que le livre. C’est un roman qui fait revivre en nous l’enfant que nous étions, avec ses rêves mais aussi ses peurs, avec son insouciance mais aussi ses douleurs. Car on a tous en nous des blessures, plus ou moins visibles, plus ou moins grandes, avec lesquelles nous devons avancer coute que coute. Et nous avons tous en nous cette douce nostalgie de cette enfance où tout semblait à la fois si simple et si compliqué, mais où tout pouvait s’expliquer par ce que les adultes appellent avec mépris « l’imaginaire ». Contrairement à d’autres romans qui s’efforcent de tenir le lecteur en haleine par une déferlante de rebondissements et d’actions, c’est un récit qui joue plutôt sur les sentiments et les émotions pour mieux pour happer. Comme c’est souvent le cas avec les éditions de l’Homme sans Nom, c’est un ouvrage à la croisée des genres, un ouvrage atypique qui se joue des frontières pour mieux nous captiver. C’est un roman qui ne plaira sans doute pas à tout le monde, j’en conviens, mais que je conseille tout de même à tout le monde, car il est vraiment très beau et il a beaucoup de choses à dire. A nous dire.

samedi 27 juin 2020

Les chats des neiges ne sont plus blancs en hiver - Noémie Wiorek


Les chats des neiges ne sont plus blancs en hiver, Noémie Wiorek

Editeur : Homme sans nom
Nombre de pages : 403
Résumé : Morz est la terre la plus au nord du monde. Des siècles plus tôt, la neige a cessé de tomber et la glace a fondu, devenue une boue informe et immonde. Il y a une ombre dans l'est de Morz ; celle de Noir. Sur ses talons court le Second, un guerrier prodigieux, plus cruel et féroce que tous les séides gravitant autour d'eux.  Il y a un enfant sur le trône de Morz : on attend de lui la ferveur de ses ancêtres pour maintenir le royaume dans la Lumière. Et dans le nord, près des montagnes, ourdissent les sorcières, vengeresses, dévorées par le rêve incertain de refaire un jour tomber la neige sur leur monde déchu.

Un grand merci aux éditions de l’Homme sans nom pour l’envoi de ce volume.

- Un petit extrait -
« La dernière frontière du monde n’est qu’une immense plaque de glace grise, silencieuse, où poussent des plantes dures comme la pierre. Le vent siffle près de la neige, l’épousant au cœur de falaises abruptes, lèche le lichen et les mousses sur les roches, torture les arbres rachitiques, arrache leur chaleur aux autres créatures si péniblement dressées dans l’immensité immaculée. Liberté et cruauté, les devises du nord, frappées dans le cœur de tous les êtres y survivant.   »
- Mon avis sur le livre -

Je dois reconnaitre que, même si j’aime beaucoup tenir ce blog, je suis parfois saisie par le découragement en voyant le nombre de visiteurs s’effondrent un peu plus chaque mois : j’ai alors le sentiment d’écrire dans le vide, de m’acharner pour rien … A quoi bon passer de longues heures à rédiger des chroniques qui ne seront lues que par une petite poignée de personnes ? Plus d’une fois, je me suis dit que, peut-être, le blog avait fait son temps, et que nul ne s’intéressait plus à ces longs articles mêlant avis personnel et analyse que j’affectionne tant … Soyons honnête : la tentation de tout arrêter m’a déjà effleuré l’esprit ces derniers mois, tandis que les statistiques mensuelles sont en chute libre. Mais il a suffi d’un simple mail pour me redonner du courage et de la motivation : celui du chargé de communication des éditions de l’Homme sans nom, qui me proposait de recevoir l’une ou l’autre de leurs nouveautés … C’était pour moi la preuve que tout n’était pas encore perdu, qu’il y avait peut-être encore un peu d’espoir pour ce petit blog déserté. Et je dois reconnaitre que la simple perspective de recevoir un ouvrage d’une maison d’édition qui m’a toujours « intimidée » par la qualité de ses ouvrages me remplissait de joie : je sentais que j’allais passer un excellent moment de lecture … et j’avais raison !

Depuis bien des siècles désormais, depuis la Grande Fonte, le royaume de Morz n’est plus que boue et gadoue, masse informe où les arbres malingres se dressent et où les animaux à bout de souffle se trainent. Les habitants de cette terre désolée ne connaissent la neige qu’à travers les contes et mythes terrifiants que déploient les prêtres pour mieux louer la bienveillance et la puissance du dieu-soleil Eldan. Balbutiant et trébuchant sur un trône bien trop grand pour lui, le petit enfant-roi Jaroslav se sait l’ultime Elu de la Lumière, destiné à mettre définitivement fin au règne implacable des Ténèbres qui s’accrochent encore ci et là. Mais une ombre plane sans faiblir au-dessus du pays : celle de Noir, sombre esprit maléfique, et celle plus grande encore de son Second, guerrier impitoyable qui sème mort et désolation sur son passage. Soutenus par les troupes N’dus, ces monstres honnis de tous, et par les sortilèges des sorcières vengeresses du nord, Noir et le Second nourrissent l’espoir incertain de faire enfin revivre l’Hiver …

Laissez-moi clamer et acclamer l’audace créatrice de l’autrice, qui nous offre ici un roman original et atypique, aussi surprenant que son titre, qui transcende, sublime et magnifie les codes et clichés du genre pour mieux fasciner son lecteur. Contrairement à ce qu’on pourrait croire et craindre au premier abord, il ne s’agit pas ici d’une énième histoire relatant la sempiternelle lutte entre le Bien et le Mal : ici, l’Ombre et la Lumière ne font finalement qu’un, et on ne peut en réalité soutenir aucun des deux « camps ». On se contente d’observer cette lutte intestine de deux êtres qui ne sont que deux facettes d’une même folie : d’un côté le fanatisme teinté de folie d’un jeune prince qui se veut l’Elu de la Lumière, de l’autre le dévouement aveugle d’un Second prêt à tout pour réaliser le rêve de Noir, cet esprit obsédé par le désir de faire renaitre l’Hiver … Deux rêves, deux illusions, qui broient les cœurs et les âmes, et poussent sans cesse Jaroslav et Agnieszka en avant, tels deux pantins persuadés d’agir librement. Ils se battent pour des causes qui les dépassent, qui les écrasent, auxquels ils ont adhérés sans vraiment savoir dans quoi ils s’engageaient : ils avaient besoin d’un but pour donner sens à leur existence, et se sont laissés convaincre que leur voie était la bonne …

Etrangeté et beauté, rêve et poésie, voici les maitres-mots de ce roman pas tout à fait comme les autres qui a su me captiver, me fasciner, sans que je ne sache véritablement expliquer comment et pourquoi. Je crois que j’ai tout particulièrement apprécié l’ambiance qui se dégage de ce récit : on a le sentiment d’entrer au cœur d’un rêve, qui n’est pas tout à fait le nôtre, pas tout à fait celui d’un autre. Un rêve de blancheur et de fraicheur, un rêve dans lequel on peut facilement se perdre. Comme souvent dans les rêves, tout semble émoussé, le temps semble s’être arrêté … Il y a une certaine lenteur, une langueur même, on se laisse comme bercer par ce récit envoutant et troublant dont on ressort tout embrumé, mais étrangement apaisé. Mais c’est aussi une histoire aussi sombre que violente, où la haine et la folie se mélangent, où l’humanité et la bestialité se confondent, telles ces sorcières liées à leur animal totem dont les esprits finissent par se fondre totalement l’un dans l’autre. La mort est omniprésente, elle rôde au détour d’une ombre, elle se cache au cœur-même de la lumière, elle gicle dans le sang qui se répand. Noir, Blanc, Rouge, les trois couleurs de cette histoire, aussi simple que complexe, aussi brute que puissante …

Comment ne pas être impressionnée par la sublime plume de Noémie Wiorek, qui démontre avec ce premier roman qu’elle a parfaitement sa place parmi les grands noms de la fantasy française ? Il y a une force et une beauté inouïes qui se tapissent au cœur de ces mots, de ces phrases : je suis vraiment tombée sous le charme de cette plume, riche et poétique, qui nous relate avec subtilité et finesse cette histoire qui se démarque indiscutablement de toutes les autres. L’autrice nous invite à partir à la rencontre de personnages tout en nuances qui ne sont ni bons ni mauvais, forts et fragiles à la fois, à la fois attachants et si distants, prêts à se déliter d’une seconde à l’autre et pourtant inoubliables. On ne sait sur quel pied danser avec eux, tantôt on les plaint, tantôt on les exècre. Rien n’est jamais tranché dans ce royaume où les légendes prennent vie, où la lumière et l’ombre se confondent dans le blanc de la neige qui apparait tantôt comme la renaissance d’un monde et comme la mort en marche. Et puis, l’autrice nous surprend, du début à la fin, elle nous offre des rebondissements inattendus, des révélations étonnantes : pas une seule fois elle ne tombe dans la banalité ou la simplicité …

En bref, vous l’aurez bien compris, c’est un véritable coup de cœur pour ce roman qui ne ressemble à aucun autre malgré les apparences, car les apparences sont souvent trompeuses. Bien sûr, au premier abord, on pourrait grincer des dents face à ce récit qui semble rempli de clichés et de stéréotypes, mais il suffit de quelques pages pour comprendre qu’il ne s’agit clairement pas d’une banale lutte entre un Seigneur des Ténèbres et un Elu de la Lumière. Et alors, on ne peut que se laisser captiver par cette histoire envoutante, entêtante, entrainante, par cette ambiance poétique, onirique, mélancolique … par la puissance de ces mots et de ce récit. C’est un roman de fantasy qui fait étonnamment écho aux grandes questions de notre société contemporaine : le réchauffement climatique qui détruit progressivement l’hiver qui repose la terre, la disparition de nombreuses espèces animales qui réduit progressivement à néant la diversité de notre planète, mais aussi la puissance des femmes et de leurs rêves, opprimés mais jamais éteints. Des thématiques qui surgissent en filigrane derrière cette histoire déjà si captivante et passionnante. C’est vraiment un excellent premier roman, et je souhaite le meilleure à cette autrice qui a un grand avenir devant elle !