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samedi 16 avril 2022

Coeur d'encre, tome 1 - Cornelia Funke

Cœur d’encre1, Cornelia Funke

 Editeur : Folio Junior

Nombre de pages : 653

Résumé : Meggie, douze ans, vit seule avec son père, Mo. Comme lui, elle a une passion pour les livres. Mais pourquoi Mo ne lit-il plus d'histoires à voix haute? Ses livres auraient-ils un secert? Les mots auraient-ils un pouvoir? Un soir, un étrange personnage frappe à leur porte. Alors commence pour Meggie et Mo une extraordinaire aventure, encore plus folle que celles que racontent les livres. Et leur vie va changer pour toujours...

 

 

- Un petit extrait -

« Quand tu emportes un livre en voyage, il se passe quelque chose d'étrange : le livre se met à rassembler tes souvenirs et, plus tard, il suffit que tu l'ouvres pour te retrouver à l'endroit même où tu l'avais lu. Dès les premiers mots, tout revient : les images, les odeurs, la glace que tu mangeais alors... Crois-moi, les livres sont comme le papier dont on se sert pour attraper les mouches. Les souvenirs n'adhèrent nulle part aussi bien que sur des feuilles de papier imprimé. »

- Mon avis sur le livre -

 Pour reprendre une expression chère à mon arrière-grand-mère, lorsque j’étais enfant, je lisais « sans sentiment » : je lisais absolument tous les livres qui me passaient sous la main, sans même les choisir, sans vraiment les apprécier. Une vraie boulimie livresque : tout ce qui m’importait, c’était de me repaître de lettres, d’emplir mon esprit de mots, de me gaver de phrases, pour ne pas entendre les mots moqueurs, les phrases mesquines de mes camarades de classe. Les livres n’étaient alors pour moi que des boucliers pour repousser le monde extérieur, mais je ne leur avais pas encore ouvert les portes de mon jardin intérieur : j’avais encore trop peur pour laisser quoi que ce soit se frayer un chemin dans mon petit cœur, pas même un personnage de roman. J’ai donc très peu de souvenirs de mes toutes premières lectures : elles forment un immense agglomérat d’histoires sans queue ni tête, sans consistance. Seuls quelques-uns émergent de cet amas informe, car ils ont su ébrécher la barrière pour venir faire vibrer mon petit cœur (je pense à Comme un coquelicot, à Mon drôle de petit frère ou encore à L’enfant qui caressait les cheveux) … ou bien parce que, pour une raison ou une autre, je n’ai même pas pris la peine d’aller au bout. Et je pense ici à Cœur d’encre : notre première rencontre s’est finie par un abandon sans état d’âme. Ennui ou agacement, je ne saurais le dire. Toujours est-il que j’ai longuement hésité avant de lui redonner une chance : d’un côté, il semblait avoir tout pour me plaire, mais de l’autre, l’ombre de cet abandon enfantin me bloquait. Finalement, j’ai décidé de tenter le coup … et j’ai bien fait !

Meggie a été élevée dans le plus profond respect des livres, ce qui est fort logique, puisque son père, Mo, est relieur et restaurateur de livres – même si elle a toujours trouvé plus juste de le qualifier de « docteur des livres », lui qui soigne si amoureusement tous les ouvrages, souvent rares, vieux et précieux, que lui apportent ses clients, qu’ils soient antiquaires, collectionneurs ou bibliothécaires. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle a toujours été entourée de livres de toutes tailles, de toutes couleurs, de tous genres : leur petite maison est envahie de livres, empilés au petit bonheur la chance dans toutes les pièces, comme autant de portails vers des mondes tantôt merveilleux, tantôt haletants, tantôt émouvants. C’est donc très naturellement que Meggie est devenue une grande lectrice passionnée, comme son père : où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse, elle a toujours un livre avec elle, et il ne lui faut que quelques minutes pour se laisser entrainer par les aventures et mésaventures qui se cachent au creux des pages. Mais voilà que c’est par la faute d’un livre, un livre très mystérieux dont elle ne connaissait même pas l’existence, et dont elle ne connait même pas le titre, que tout bascule soudainement : à la seconde même où un homme fait irruption dans leur cour pour prévenir son père qu’un certain « Capricorne » veut à tout prix récupérer ce fameux livre, Meggie est plongée dans une aventure – ou plutôt une mésaventure – qui n’a absolument rien de merveilleux ni de palpitant. C’est surtout effrayant, très effrayant … et ce n’est encore que le début.

Qui n’a jamais rêvé de voir sortir un personnage de son roman préféré, voire même eu envie de l’extirper soi-même de sa prison de papier ? Qui n’a jamais rêvé de vivre une aventure extraordinaire à l’instar de son héros favori, n’a jamais eu envie de devenir soi-même le héros d’une histoire ? Qui n’a jamais rêvé de quitter notre monde, sombre et monotone, et eu envie d’explorer l’univers, exotique et fabuleux, de son roman préféré ? Meggie est une lectrice comme tous les autres lecteurs : tous ces rêves, toutes ces envies, elle les partage avec tous les autres lecteurs, et sans doute plus encore avec celui-là même qui est présentement en train de lire ses aventures en se disant « ça serait merveilleux de rencontrer Meggie, de vivre ses aventures, d’explorer son monde » … Il y a une mise en abime un tantinet vertigineux qui se tisse lorsqu’on se plonge dans ce roman : Meggie est à la fois héroïne et lectrice, et l’on en vient à se demander si, nous aussi, on ne serait pas en même temps lecteur et héros d’une autre histoire. Après tout, comment pourrions-nous le savoir ? Meggie elle-même semble bien inconsciente du fait que ses terribles mésaventures ne sont en réalité que les péripéties d’un simple roman ! Tout ce qu’elle sait, c’est que sa vie s’est soudainement transformée en véritable aventure de roman, et que c’est loin, très loin d’être aussi incroyable qu’elle ne l’imaginait. Désormais, elle est en convaincue : les aventures, c’est bon pour les personnages de romans, pas pour les vraies personnes … Tout ce qu’elle veut, c’est retrouver sa petite vie d’avant, sa petite vie parfaitement normale !

Mais les choses sont loin d’être aussi simples : elle découvre que son père a la faculté de faire sortir les personnages des romans simplement en lisant à voix haute … Déracinement insoutenable pour certains, qui ne supportent pas leur nouveau monde et donnerait n’importe quoi pour retourner chez eux, mais jouissance pour certains qui profitent pleinement de ce nouveau terrain de jeu. On s’en doute bien, le grand méchant de cette histoire – et donc aussi de l’histoire dans l’histoire – fait partie de cette seconde catégorie. Capricorne a vraiment tout du « grand méchant » tel qu’on en trouve dans les livres pour enfants : son seul rôle, c’est d’être méchant. Il aime distiller la peur autour de lui, il aime la richesse et la puissance, il aime faire mal aux gens, il aime donner des ordres, il aime le mal. Un méchant pareil ne devrait exister que dans les livres … car quand on se retrouve face à eux pour de vrais, on aimerait qu’ils soient un petit peu moins méchants. Un peu moins effrayants. Quand un personnage de roman nous fait trop peur, il suffit au lecteur de fermer le livre et d’en ouvrir un autre pour … mais Meggie ne peut pas refermer le livre, elle est dans le livre ! Bien obligée de faire face à ce méchant tout droit sorti d’un autre livre. Et le lecteur est tiraillé entre l’excitation – comme toujours quand une petite héroïne se retrouve face à un terrible méchant assoiffé de cris et de larmes – et l’effroi : plus que jamais, on se dit « et si j’étais à la place de Meggie, comment réagirai-je, comment m’en sortirai-je ? ». Plus que jamais, on se dit que la frontière entre le récit et la réalité se tient plus qu’à un fil …

Et c’est bien là toute la magie d’un bon roman, finalement : Cœur d’encre n’est pas seulement une épopée palpitante, pas même seulement une mise en abime époustouflante, c’est bien plus une véritable ode à la littérature. Une formidable lettre d’amour aux livres … et à leurs écrivains, sans qui rien ne serait. Il y a certes quelque chose de magique dans le fait de se « plonger » dans un livre, de laisser de simples mots faire naitre en nous des images, des sons, des sensations, mais aussi des émotions …. mais il y a assurément quelque chose de plus magique encore dans le fait d’écrire des livres, dans le fait de glisser dans de simples mots des images, des sons, des sensations, des émotions. Oui, les auteurs sont de véritables magiciens ! Et c’est assurément ce qui m’a le plus profondément touchée dans ce roman, cet hommage aux livres et à leurs créateurs, à ce qu’ils nous apportent. Trop souvent, on oublie que derrière chaque roman se cache un auteur, on oublie tout ce qu’on leur doit … et on ne les remercie donc pas assez. Et c’est un tort. Alors faites-moi plaisir : allez remercier un auteur, aujourd’hui. Envoyez-lui un petit mot pour lui dire que son travail est génial, pour lui prouver qu’il n’écrit pas dans le vide, qu’on lit ses histoires, qu’on les aime, et donc qu’on l’aime à travers elles. Nourrissons nos auteurs de remerciements et d’encouragements, sinon nous n’aurons plus rien à nous mettre sous la dent, plus de nouveaux récits pour nous faire rêver et trembler, plus de nouveaux personnages à souhaiter rencontrer, plus de nouveaux univers à vouloir explorer !

En bref, vous l’aurez bien compris, je suis fort heureuse d’avoir finalement accepté de laisser une seconde chance à ce roman. Et cela d’autant plus que je ne parviens décidemment pas à comprendre pourquoi je l’ai abandonné la première fois, et pourquoi il m’avait laissé ce si désagréable souvenir. Car même si ce n’est pas le roman du siècle, même si on reste dans quelque chose de relativement enfantin, classique, pour ne pas dire banal sur le plan de l’intrigue en elle-même – il n’y a pas de réel suspense, on se doute bien que d’une façon ou d’une autre, ce sont les gentils qui gagneront à la fin, et que ça se finira même très bien –, c’est un roman qui mérite amplement le détour ! C’est en quelque sorte un roman qui s’adresse à l’enfant que nous étions, l’enfant que nous sommes encore un petit peu quel que soit notre âge, l’enfant qui se laisse bercer par une histoire sans se poser de question, qui se laisse aspirer par cette histoire sans opposer la moindre résistance. C’est un roman qui nous ramène à ce qui fait l’essence même de la relation (très intime) entre un livre et son lecteur : cette envie de se laisser pleinement, totalement, complétement happer par l’histoire au point d’avoir le sentiment de la vivre en même temps que les personnages, un peu comme si nous étions ces personnages. Lire, c’est sortir un petit peu de soi-même pour entrer un petit peu dans le livre. Et c’est oser se laisser surprendre par un livre que l’on n’avait pas forcément envie de lire au premier abord, parce qu’être lecteur, c’est savoir que les livres sont vraiment magiques et donc toujours surprenants !

samedi 15 janvier 2022

Fahrenheit 451 - Ray Bradbury

Fahrenheit 451, Ray Bradbury

 Editeur : Folio (SF)

Nombre de pages : 236

Résumé : 451 degrés Fahrenheit représentent la température à laquelle un livre s'enflamme et se consume. Dans cette société future où la lecture, source de questionnement et de réflexion, est considérée comme un acte antisocial, un corps spécial de pompiers est chargé de brûler tous les livres, dont la détention est interdite pour le bien collectif. Montag, le pompier pyromane, se met pourtant à rêver d'un monde différent, qui ne bannirait pas la littérature et l'imaginaire au profit d'un bonheur immédiatement consommable. Il devient dès lors un dangereux criminel, impitoyablement poursuivi par une société qui désavoue son passé.

 

- Un petit extrait -

« Si vous ne voulez pas qu'un homme se rende malheureux avec la politique, n'allez pas lui casser la tête en lui proposant deux points de vue sur une question ; proposez-lui en un seul. Mieux encore, ne lui en proposez aucun. […] Proposez des concours ou l'on gagne en se souvenant des paroles de quelque chanson populaire, du nom de la capitale de tel ou tel Etat ou de la quantité de maïs récolté dans l'Iowa l'année précédente. Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de "faits" qu'ils se sentent gavés, mais absolument "brillants" côté informations. Ils auront l'impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement tout en faisant du sur place. »

- Mon avis sur le livre -

 Bien que cela ne soit nullement prévu ni même intentionnel, il semblerait que l’année 2021 soit celle où je me suis enfin décidée à lire les « plus grands classiques » de la science-fiction, et même plus précisément de la dystopie, ceux qu’il faut « absolument lire une fois dans sa vie » à en croire tous les critiques littéraires, les libraires, les bibliothécaires, ou tout simplement la foule innombrable de lecteurs « transcendés ». Après La servante écarlate il y a quelques mois, c’est au tour de « l’incomparable » Fahrenheit 451 de sortir de la pile à lire … Et contrairement à La servante écarlate pour lequel j’éprouvais une sorte de défiance instinctive – qui s’est avérée justifiée, je n’ai effectivement pas apprécié cet « incontournable » de l’anticipation –, c’est avec confiance et enthousiasme que je me suis plongée dans Fahrenheit 451 : de ce que j’en lisais, de ce qu’on m’en disait, c’était un roman qui avait absolument tout pour me plaire, que ça soit du point de vue des thématiques abordées ou de celui du style littéraire, j’étais donc persuadée que j’allais apprécier et savourer ma lecture … Mais il semblerait que ces fameux « grands classiques » unanimement encensés ne soient pas pour moi : c’est une nouvelle fois une profonde déception, plus amère encore que je ne l’ai pas du tout vu venir.

Ce soir-là, comme tous les autres soirs depuis dix ans, Montag rentre de la caserne, puant le pétrole et la fumée, un sourire implacablement plaqué au visage : encore une maison consumée par les flammes, encore des livres, ces objets impies, réduits en cendres d’une seule chiquenaude de sa part. Comme tous les pompiers, Montag a l’immense honneur et la grande fierté de débarrasser la société de ces dangereuses reliques du temps passé, reliques auxquelles s’accrochent comme des cloportes insatiables des esprits récalcitrants. Mais ce soir-là, tandis qu’il s’en retournait chez lui après une satisfaisante opération rondement menée, Montag fait une rencontre qui va remettre en question tout ce qu’il tenait pour fermement acquis. En lui rappelant qu’il y a de la rosée sur l’herbe le matin, en l’invitant à distinguer le visage du bonhomme de la lune, Clarisse lui ouvre les yeux sur un monde qu’il habite sans le voir, englué dans son quotidien où on n’a jamais une seule seconde pour penser. Commence alors une infernale dégringolade qui va le conduire à bafouer tous les interdits, tandis que son esprit trop longtemps éteint par le vacarme incessant de la vie se réveille dans un sursaut de révolte. Qu’y-a-t-il donc dans les livres pour que tant d’individus soient prêts à risquer leur vie pour en posséder ne serait-ce qu’un ?

Par où commencer ? Peut-être en précisant qu’il m’a fallu presque une heure pour écrire ce misérable résumé d’une quinzaine de lignes, tant je peinais à trouver de la matière : j’ai beau tourner et retourner la chose dans tous les sens, je ne vois aucune intrigue à résumer, aucune histoire à synthétiser. Nous avons un personnage, disons même plutôt une esquisse de personnage puisqu’il n’a absolument aucune « consistance », qui va dans un sursaut soudain sortie vaguement de son apathie et rompre un interdit. Poursuivi par ses anciens collègues, il parvient à fuir, rencontre d’autres parias et voir sa ville se faire réduire en poussière par une bombe. Fin de la pièce, vous pouvez baisser le rideau. Et alors s’élève dans la salle une vague de protestation : quoi, tout ça pour cela ? Des heures et des heures de palabres sans queue ni tête, des pages et des pages d’entremêla de mots sans début ni fin, juste pour voir un gars rejoindre un groupe de vagabonds ? Car c’est vraiment ce que j’ai ressenti : une frustration et une perplexité croissantes, une irritation et une lassitude grandissante, tandis que ce simulacre d’histoire trainait en longueur, s’éternisait inlassablement pour ne rien dire. Deux-cent trente pages, cela peut sembler court, mais croyez-moi, lorsque vous avez le sentiment de tourner en rond, cela devient vraiment très, très long.

Alors je ne nie pas l’existence d’une certaine forme de « réflexion » sur ce que pourrait devenir notre société, déjà de plus en plus marquée par un conformisme mondialisé où ne subsiste plus qu’une seule et même vague d’opinion, celle des « bienpensants », où ceux qui résistent à ce flux se font systématiquement incendiés (par des mots ou des coups, pas encore des flammes … quoi que) et épinglés par la vindicte populaire. Nous ne sommes en réalité pas si éloignés de cette Mildred, qui passe toute son existence entourée de trois écrans géants qui l’abrutissent, qui lui donnent l’illusion de s’informer, de penser par elle-même, alors qu’elle ne fait plus que répéter comme un gentil petit perroquet bien dressé ce qu’elle entend continuellement. Sans même se rendre compte que ses mots ne sont pas les siens. Nos murs ne sont pas encore des écrans, mais nous vivons le nez penchés sur nos smartphones, à dégainer plus vite que notre ombre dès que nous avons la moindre question, à accepter sans sourciller la réponse qui nous est donnée. Je vous invite à faire un petit jeu : pendant deux semaines, essayer d’écouter plusieurs journaux télévisés différents. C’est « amusant » de constater que 99% des journalistes utilisent rigoureusement, absolument rigoureusement, le même vocabulaire (avec des mots « à la mode ») et les mêmes tournures de phrase. Pensée unique, vous dis-je, même si on refuse de l’admettre.

Donc oui, je reconnais que ce roman d’anticipation n’est pas entièrement tombé à côté de la plaque, je reconnais qu’il y a quelques éléments à en retirer … Mais le tout est tellement noyé dans cette creusitude faussement philosophique, dans cette platitude qui s’imagine métaphysique, que seul l’ennui subsiste. Montag, le « personnage principal », est une coquille tellement vide – une sorte de pantin désarticulé qui regarde avec ahurissement sa main « qui fait des choses sans sa permission » et que le narrateur trimbale d’un endroit à un autre – que je n’ai pas une seule seconde réussi à m’attacher, ou même à m’intéresser à lui. Qu’il lui arrive ceci ou cela m’était parfaitement égal : il est juste six petites lettres adossées les unes derrière les autres pour former un prénom, mais cela ne suffit pas à en faire un protagoniste de roman. Quant à ce qu’on voudrait pouvoir appeler « l’histoire », ce n’est en réalité qu’un simulacre de récit : nous avons bien une sorte de situation initiale, une sorte de milieu et une sorte de conclusion, mais cela ne suffit pas non plus à faire une réelle intrigue. Je n’ai pas réussi à ressentir le moindre « enjeu », la moindre « tension » : d’un bout à l’autre, l’électrocardiogramme reste plat. De temps à autre, un personnage se met soudainement à sortir des pages et des pages entières d’un discours « survolté » qui n’a absolument aucun sens, aucun intérêt. Et le reste du temps, le narrateur tourne en rond, exactement comme le lecteur qui ne sait plus comment s’échapper de cette cage …

En bref, vous l’aurez bien compris, malgré un genre littéraire que j’apprécie et malgré des thématiques qui auraient pu m’intéresser … ce roman n’a clairement pas su me convaincre, et je me sens à nouveau comme le vilain petit canard qui n’est pas comme les autres. J’ai beau chercher, je n’arrive pas à voir ce que tant de lecteurs trouvent de si exceptionnel dans ce récit : les personnages sont très loin d’être intéressants, l’intrigue est bien loin d’être passionnante, et la plume est tantôt quelconque tantôt faussement poético-contemplative. Je suis totalement passée à côté de ce que la foule présente comme un ouvrage unique et percutant, et j’en suis la première surprise et désolée … Peut-être que mes attentes étaient trop élevées, sans doute me suis-je laissée entrainer par cette effervescence globale en me disant que, si tout le monde l’aimait, c’était assurément parce qu’il en valait la peine. Intéressant, d’ailleurs, de constater que lorsque l’on n’apprécie pas un ouvrage mondialement reconnue, on a cette fâcheuse tendance à se mettre en cause, à considérer que c’est notre faute, à tenter d’atténuer notre ressenti négatif en parlant d’attentes trop élevées, comme si, au fond de nous-mêmes, on répugnait vraiment à ne pas suivre cette opinion unique érigée en norme … Et en cela, effectivement, la thématique de fond de ce roman est intéressante, même si la façon dont elle a été exploitée ne m’a pas convaincue.

samedi 14 mars 2020

La Horde du Contrevent - Alain Damasio


La Horde du Contrevent, Alain Damasio

Editeur : Folio SF
Nombre de pages : 703

Résumé : Un groupe d'élite, formé dès l'enfance à faire face, part des confins d'une terre féroce, saignée de rafales, pour aller chercher l'origine du vent. Ils sont vingt-trois, un bloc, un nœud de courage : la Horde. Ils sont pilier, ailier, traceur, aéromaître et géomaître, feuleuse et sourcière, troubadour et scribe. Ils traversent leur monde debout, à pied, en quête d'un Extrême-Amont qui fuit devant eux comme un horizon fou.






- Un petit extrait -

« Qu'importe où nous allons, honnêtement. Je ne le cache pas. De moins en moins. Qu'importe ce qu'il y a au bout. Ce qui vaut, ce qui restera n'est pas le nombre de cols de haute altitude que nous passerons vivants. N'est pas l'emplacement où nous finirons par planter notre oriflamme, au milieu d'un champ de neige ou au sommet d'un dernier pic dont on ne pourra plus jamais redescendre. N'est plus de savoir combien de kilomètres en amont du drapeau de nos parents nous nous écroulerons ! Je m'en fiche ! Ce qui restera est une certaine qualité d'amitié, architecturée par l'estime. Et brodée des quelques rires, des quelques éclats de courage ou de génie qu'on aura su s'offrir les uns aux autres. Pour tout ça, les filles et les gars, je vous dis merci. Merci.   »

- Mon avis sur le livre -

Certains livres ont plusieurs histoires : celle, bien sûr, qu’ils abritent au cœur de leurs pages, celle qui vit à travers l’encre couchée sur le papier … mais aussi, celle de l’objet en lui-même, du chemin qu’il a fait pour atterrir sur nos étagères, dans nos vies. La Horde du Contrevent fait partie de ces livres : il a, avant tout, une histoire sentimentale. C’était dans le cadre d’un Secret Santa sur un jeu en ligne, on devait chacun trouver un petit cadeau pour notre protégé … De base, c’était plutôt des cadeaux « virtuels », sur le jeu en question. Mais non, moi j’ai eu la surprise de recevoir un petit quelque chose dans ma boite aux lettres. Et ce petit quelque chose était un livre. De science-fiction. Qui me faisait de l’œil depuis des mois. Bref, mon petit Dragon de l’espace, si par hasard tu lis cet article, sache que même si j’ai mis plus d’une année avant de m’y mettre (parce que bon, un pavé de ce gabarit, il faut trouver le courage de s’y plonger), tu m’as fait l’un des plus beaux cadeaux de ma vie … Parce que, autant le dire dès maintenant, ce livre, je l’ai tout simplement adoré !

Cela fait des dizaines d’années que la 34ème Horde a quitté l’Extrême-Aval pour contrer, jour après jour, mètre après mètre, l’infatigable Vent qui balaye tout sur son passage. Comme leurs parents, grands-parents et aïeuls avant eux, ils sont entrainés depuis leur plus jeune enfance et ont pour mission de progresser toujours plus vers l’Extrême-Amont, là où se forment les bourrasques, les brises et les tempêtes, là où nul n’a encore jamais réussi à se rendre. Ils sont vingt-trois, et ne forment qu’une seule entité, muée par une seule force : contrer. Coute que coute. Envers et contre tout. Ils sont aéromètre, traceur, sourcière, scribe, troubadour, fauconnier, soigneuse … Ils sont vingt-trois et ne dépendent de rien ni de personne pour avancer hormis d’eux-mêmes. Tout leur être est tourné vers cet Extrême-Amont qui les nargue au bout du chemin, un chemin qu’ils tracent eux-mêmes à chaque pas, un chemin qui semble ne pas avoir de fin. Mais ils contrent, encore et toujours, sans faillir, sans défaillir, car ils ne peuvent se le permettre : leurs traineaux sont remplis de vœux, confiés par ceux qu’ils croisent pour qu’ils les confient à l’Extrême-Amont, et sur leurs épaules reposent cette tâche de découvrir l’origine du vent.

Difficile de vous parler de ce livre qui ne ressemble à aucun autre … Car, plus que n’importe quel autre, c’est un livre qui se vit plus qu’il ne se lit. Vous ne pouvez pas vous contentez de le lire comme vous liriez un quelconque récit de science-fiction ou d’aventure … car, indiscutablement, La Horde du Contrevent est bien plus qu’un simple récit de science-fiction ou d’aventure. Alors bien sûr, il y a, comme fil rouge, l’histoire de cette Horde, de ces vingt-trois individus qui progressent dans leur quête, dans leur voyage, dans leur lutte. Il y a les épreuves et les embûches qui se dressent sur leur chemin, qui parsèment l’intrigue de ces nœuds essentiels à tout récit d’aventure. Ce livre ne serait rien sans ce fil rouge, cette histoire, qui porte et supporte tous les autres aspects de ce livre à nul autre pareil. Pour certain, cette histoire ne sera qu’un prétexte, pour d’autres, elle sera au contraire le cœur du texte. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse quant à cette question, car c’est un livre qui trouve obligatoirement un écho différent dans l’esprit et le cœur de chaque lecteur. Car, je le redis une nouvelle fois, c’est un roman qui exige beaucoup de son lecteur, qui exige une implication sans faille.

Car de la même manière que Golgoth, Sov, Orosho ou Coriolis contrent les rafales et autres coups de vent pour progresser vers l’Extrême-Amont, le lecteur va devoir contrer, lui aussi, pour progresser dans ce livre. Page après page, le lecteur devient à son tour un hordier, tandis qu’il fait progressivement la connaissance de chaque protagoniste, tandis qu’il découvre progressivement la rudesse de ce monde dévasté par les vents incessants. Pour cela, le lecteur n’a d’autre choix que de s’accrocher, pour tenter de reconnaitre chaque personnage à sa seule façon de parler, de raconter, de penser. Car c’est bien là tout le génie de Damasio, qui a réussi l’incroyable pari de donner une voix différente à chacun de ces personnages : le style dansant et ondoyant de Caracole ne ressemble nullement à la rudesse quelque peu grossière qui habite les phrases de Golgoth. Jamais je n’ai vu un auteur manier les mots avec autant d’audace et de finesse : il semblerait que Damasio joue avec le langage comme les oiseaux jouent avec le vent. Je suis tout simplement impressionnée par sa maitrise du rythme et des sonorités. Bien plus qu’une simple aventure, c’est une véritable expérience littéraire que ce maitre des mots nous invite à vivre.

Mais il y a plus encore, comme si ce n’était pas suffisant. Damasio ne se contente pas de nous raconter une histoire extraordinaire par le biais d’une narration exceptionnelle. S’il n’y avait que cela, La Horde du Contrevent ne serait qu’un bon livre au milieu d’autres bons livres : après tout, des récits originaux portés par des plumes originales, il en existe d’autres – bien qu’aucun ne se hisse à ce niveau, à mon humble avis. Non, ce qui fait toute l’unicité de ce livre, ce n’est pas seulement son histoire, ce n’est pas seulement sa narration, ce n’est pas seulement non plus la combinaison des deux. Il y a un troisième élément, le plus essentiel sans doute, mais indiscutablement le plus insaisissable également. Car il faut voir au-delà. Voir ce qui se cache au-delà de l’histoire. Au-delà de cette quête de l’Extrême-Amont, de cette lutte perpétuelle contre le vent. Damasio nous offre ici un monde entier de symboles … au lecteur de faire la deuxième partie du travail et de chercher le sens profond de tout ceci. D’opérer au parallèle. Et d’en tirer toutes les conséquences. Les répercussions. Les leçons et les questionnements. Je pense qu’il me faudra plusieurs lectures pour commencer à entrevoir ne serait-ce qu’une bribe de ce que l’auteur veut nous transmettre. Et plus encore pour l’assimiler. C’est un livre exigeant, vous disais-je : le lecteur ne peut pas juste rester passif. Car ce livre l’obligera à réfléchir, sur lui-même, sur le monde, sur la vie.

En bref, vous l’aurez bien saisi, c’est un livre tout simplement remarquable, mémorable, incomparable. Avec ce livre, je découvre un auteur qui est à la fois conteur, poète et philosophe. Et je suis conquise, tout simplement. Conquise et ébahie, admirative également. Alors bien sûr, ce n’est pas un livre à mettre entre toutes les mains, car c’est un livre difficile à lire : il faut s’accrocher, persévérer. Il ne fait aucun doute que ceux qui aiment les récits bourrés d’actions et de rebondissements auront surement du mal avec la lenteur de cette quête à la limite de l’onirisme. Il ne fait aucun doute également que les plus réfractaires à la science-fiction et à la fantasy auront probablement du mal à accepter de se plonger dans cet univers hors du temps et de l’espace. De même, ceux qui ne jurent que par les romans feel-good et autres lectures-détente auront assurément du mal avec la complexité et la profondeur de ce récit. Et enfin, ceux qui sont trop rebutés par l’originalité, la nouveauté, l’étrangeté, l’excentricité, ne pourront qu’être effrayés face aux expériences littéraires auxquelles se prêtent Damasio … Pour ma part, je suis sous le charme, et j’ai bien envie de me procurer les autres livres de l’auteur !