samedi 9 septembre 2017

Une toile large comme le monde - Aude Seigne



Une toile large comme le monde, Aude Seigne

Editeur : Zoe
Nombre de pages : 240
Résumé : Sous nos trottoirs et nos océans, des millions de mails transitent chaque seconde à travers des câbles qui irriguent notre monde. Surfant sur ce flux continu, Pénélope, June, Birgit et Lu Pan mènent leur existence de "millénials" aux quatre coins de la planète. Fascination ou familiarité, dépendance ou dégoût, leur rapport au web oscille, dans leur travail comme dans leur vie amoureuse. En découvrant l'univers de boîtes et de fils qui les relient bien plus concrètement qu'ils n'imaginent, ils élaborent un plan vertigineux pour atteindre leur but commun : mener une existence hors de la Toile.

Ce roman a été lu dans le cadre de l’opération « Exploration de la rentrée littéraire 2017 » organisée par lecteurs.com.

- Un petit extrait -

« Il est allongé au fond de l’océan. Il est immobile, longiligne et tubulaire, gris ou peut-être noir, dans l’obscurité on ne sait pas très bien. Il ressemble à ce qui se trouve dans nos salons, derrière nos plinthes, entre le mur et la lampe, entre la prise de courant et celle de l’ordinateur : un vulgaire câble. Appelons-le FLIN. »

- Mon avis sur le livre -

Pénélope est programmeuse informatique le jour et hackeuse la nuit. June est auto-entrepreneuse et fabrique des produits cosmétiques à partir de produits naturels. Birgit est membre d’une association cherchant à sensibiliser au coût énergétique d’internet. Kuan est ingénieur portuaire et se demande comment renouer le lien avec son fils Lu Pan, gameur mondialement connu grâce à ses vidéos. Quatre existences complétement différentes mais pourtant identiques sur un point : la présence quotidienne et omniprésente d’internet. Quatre personnages que tout sépare mais pourtant reliés par des immenses câbles dont ils ont à peine conscience. Et pourtant, leurs routes vont se croiser, leurs destins s’entremêler, à travers un projet aussi colossal qu’incroyable : le désir de libérer leur vie de cette Toile qui dirige et contrôle tout. Un plan étourdissant à l’impact assourdissant.

Dès le premier chapitre, je me suis laissée entrainer par une narration atypique, mêlant une certaine neutralité proche de l’impassibilité et une touche d’ironie discrète mais bien présente. Une certaine complicité s’installe rapidement entre le lecteur et ce narrateur sans nom, qui s’exprime parfois à la première personne pour commenter, analyser, faire des remarques, mais qui reste toutefois en dehors de l’histoire. Les descriptions sont concises, apportent tout juste ce qu’il faut de détails et de précisions, sans en dire trop toutefois : il m’a été à la fois facile d’imaginer les décors et les ambiances et difficile de me représenter véritablement les personnages. J’en suis finalement venue à me dire que, peut-être, l’important ici n’était pas les personnages, que ces derniers pourraient finalement être n’importe qui d’autre sans que cela ne change fondamentalement l’intrigue. 

Une intrigue qui m’a par ailleurs immédiatement captivée. Le premier chapitre, très mystérieux, conduit le lecteur à faire la connaissance de FLIN, un immense câble serpentant au fond de l’Atlantique. J’avais beau m’attendre à un récit ciblé sur l’immense réseau planétaire qu’est internet, je ne m’attendais pas à une telle entrée en matière, qui a drôlement attisée ma curiosité ! Et tandis que défilaient les tranches de vie des personnages, tandis que leurs histoires avançaient parallèlement les unes les autres, tandis que s’affirmait progressivement l’omniprésence de la Toile, je me demandais sans cesse quand allait se produire le point de rupture, quand allaient se rencontrer ces différents protagonistes aux intérêts divers et aux existences si différentes les unes des autres. Je sentais que quelque chose de grand allait arriver, mais impossible de deviner quoi ni quand.

Et j’admets bien volontiers avoir été particulièrement surprise par ce « quelque chose ». Surprise, car je ne m’étais pas attendu à un projet aussi colossal, aussi radical. Lorsque le résumé annonçait que les personnages désiraient « mener une existence hors de la Toile », je m’attendais à un changement de mode de vie, à un choix de se déconnecter et de revenir aux valeurs fondamentales. Pas une seule seconde il ne m’était venu à l’esprit que ce « plan vertigineux » allait avoir de telles conséquences, de telles répercussions. Rien ne m’avait préparé à cela, et une fois la surprise passée, je fus très reconnaissante à l’auteur d’avoir fait ce choix. Pour quelqu’un qui, comme moi, voit parfois d’un mauvais œil l’importance qu’a pris internet dans notre existence, c’est particulièrement réjouissant de voir un auteur tenter de répondre à la question que l’on se pose régulièrement …

Je dois toutefois admettre être restée légèrement sur ma faim en voyant la fin arriver : c’était peut-être un peu idéaliste de ma part, mais j’espérais que ce livre mènerait à une prise de conscience. Je regrette souvent ce qu’est devenue notre société : un monde dirigé par cette immense toile invisible mais omnisciente, une toile qui était censée créer des liens mais qui en a détruit tellement d’autres. Combien de fois ai-je vu des lycéennes s’échanger des sms plutôt que de se parler de vive-voix, alors qu’elles ne sont éloignées que de deux mètres à peine ? J’espérais vraiment que ce livre allait dénoncer cela, que les personnages allaient désirer revenir à une vie plus authentique, plus « humaine », moins « informatisée ». Mais non. Finalement, à part nous prouver à quel point tout dans notre monde est entièrement dépendant  du réseau, ce livre ne mène nulle part. Tout au plus nous prouve-t-il la fragilité de ce système sur lequel repose toute notre existence : l’économie mondiale, les transports, l’éducation, mais aussi le système de santé et l’administration civile (j’ai toujours en tête l’histoire de ce pauvre monsieur qu’un bug informatique avait déclaré comme décédé et qui n’avait donc plus aucun droit, que ce soit à la propriété ou à la sécurité sociale …). Un livre alarmant, peut-être, mais pas le livre contestataire que j’attendais.

En bref, Une toile large comme le monde est un roman qui malgré sa petite taille a su m’intriguer par sa thématique très actuelle mais que l’on rencontre rarement en littérature, me captiver par sa plume si originale qui confère à l’ensemble une ambiance très particulière et me surprendre par ce choix si inattendu et si inimaginable. Cependant, je regrette que l’auteur se soit arrêtée à ce point de vue si « matérialiste » : finalement, ce livre ne remet nullement en question la légitimité de la Toile, ne parle à aucun moment de ses conséquences néfastes sur le lien social - et même familial -, mais se contente d’affirmer avec force son importance dans notre société. Et finalement, ça, je le savais déjà. En dépit de ce détail, je dois admettre avoir passé un très agréable moment de lecture : impossible de lâcher le livre une fois celui-ci commencé !

Ce livre a été lu dans le cadre du Challenge de l’été 2017
(plus d’explications sur cet article)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire