mercredi 25 décembre 2019

Le silence de Mélodie - Sharon M. Draper


Le silence de Mélodie, Sharon M. Draper

Editeur : Michel Lafon
Nombre de pages : 284

Résumé : Quand j’ai eu deux ans, tous mes souvenirs avaient des mots, et tous mes mots avaient une signification.
Mais seulement dans ma tête.
Je n’ai jamais prononcé un seul mot. J’ai bientôt onze ans.




- Un petit extrait -

« Tout le monde utilise des mots pour s'exprimer. Sauf moi. Et je parie que la plupart des gens n'ont pas conscience de leur véritable pouvoir. Moi si.
Les pensées ont besoin de mots, et les mots, d'une voix.
J'adore l'odeur des cheveux de ma mère juste après qu'elle les a lavés.
Et j'adore le contact rugueux du menton de mon père juste avant qu'il se rase.
Mais je n'ai jamais pu leur dire. »

- Mon avis sur le livre -

Comme cela m’arrive bien souvent, c’est en attendant mes parents au rayon livres d’un supermarché que j’ai croisé ce petit roman, au titre incroyablement poétique, et au résumé admirablement prometteur. Ni une ni deux, je me suis glissée dans l’un des petits poufs de l’espace lecture – ce supermarché était vraiment parfait pour les enfants et grands enfants qui patientent là ! – pour lire quelques chapitres, histoire de savoir s’il valait la peine ou non. Autant vous dire qu’il a immédiatement fini dans le caddie : en quelques pages, j’avais ma réponse. Malgré tout, il a attendu plusieurs années dans ma PAL. Non pas qu’il ne me faisait plus envie, bien au contraire, mais son achat a coïncidé avec le début des services presse pour le blog, et jusqu’à aujourd’hui, je n’avais jamais réussi à être suffisamment « à jour » pour pouvoir piocher dans mes étagères sans craindre de prendre du retard … Autant vous dire que je l’ai tout simplement dévoré, à la fois parce que j’étais ravie de le découvrir enfin « pour de bon » et parce qu’il était vraiment captivant !

Si vous croisiez Mélodie dans la rue, il y a fort à parier que la première chose que vous remarqueriez chez elle, ce n’est ni son adorable labrador, ni même son espiègle petite sœur, et encore moins son magnifique sourire. Non, ce qui saute aux yeux, c’est invariablement son fauteuil roulant. Mélodie a onze ans et souffre d’une paralysie cérébrale : elle ne peut ni s’habiller ni manger toute seule, ne peut pas tenir un crayon ni même tenir la main de sa petite sœur. Et surtout, elle ne peut pas parler : les seuls sons qu’elle parvient à produire ne sont que des « beuh » et des « bah » bien baveux. C’est pourquoi aux yeux du monde entier – excepté ses parents et sa voisine – Mélodie est « attardée ». Mais la vérité est tout autre : dotée d’une fantastique mémoire, la jeune fille a des mots pleins la tête et souffre quotidiennement d’être prise pour une imbécile finie. Si seulement elle pouvait communiquer !

Cette histoire, c’est Mélodie elle-même qui nous la raconte, avec simplicité et sincérité. Elle nous explique en premier lieu sa maladie, son handicap, et ses répercussions sur son quotidien et celui de sa famille : Mélodie ne peut rien faire seule, ni manger, ni s’habiller, ni se laver, ni aller aux toilettes. Elle est entièrement dépendante de son entourage. Et le plus terrible à ses yeux, c’est de ne pas pouvoir remercier ses parents, de ne pas pouvoir leur dire qu’elle les aime. Car on comprend bien vite que la jeune Mélodie est un esprit sensible et brillant enfermé dans son corps : pour s’exprimer, elle n’a que les quelques mots épinglés sur la tablette de son fauteuil roulant, qu’elle désigne du pouce. Le strict minimum pour communiquer : « bonjour », « merci », « j’ai besoin d’aller aux toilettes s’il vous plait », « oui », « non ». Si peu de mots, comparés aux milliers qui tournent dans sa tête ! Bien sûr, elle peut toujours épeler un mot en utilisant les lettres qui sont imprimées dans un coin, mais c’est long et épuisant …. Au fil des années, la tristesse de Mélodie s’est transformée en frustration, en colère qu’elle ne peut même pas exprimer autrement que par des crises de nerf explosives, ce qui ravive encore plus ce ras-le-bol.

Et cela d’autant plus que le regard que les autres – médecins, instituteurs spécialisés, parfaits inconnus – portent sur elle est chargé de pitié et de répulsion. « Scolarisée » dans une « section d’apprentissage » pour « élèves en difficulté », Mélodie est condamnée à revivre année après année la même torture : « Voici un A, combien d’entre vous reconnaissent la lettre A ? Bravo ! ». Et les classes d’inclusion, qui lui donnaient pourtant tellement envie – enfin elle allait pouvoir apprendre la même chose que les autres enfants de son âge ! –, se transforment rapidement en véritable calvaire : les élèves « normaux » sont d’une cruauté sans nom à l’encontre des « attardés » de la classe H-5. Mélodie donnerait n’importe quoi pour pouvoir leur montrer qu’elle n’est ni sourde ni idiote ! Un ordinateur adapté va alors bouleverser sa vie : la voici désormais capable de communiquer, de s’exprimer ! Mélodie est sur un petit nuage, et nous aussi : après l’avoir suivi dans ce morne combat quotidien, quelle joie de la voir enfin s’épanouir, de la voir assouvir sa soif de connaissances et d’échanges ! J’ai été émue aux larmes lorsqu’elle a pu, enfin, faire savoir à ses parents l’amour qu’elle leur portait ! Et tout comme sa voisine, Mme V, sa nounou attitrée depuis toujours, on a envie de lui dire : « montre-leur tout ce que tu sais, maintenant ! ».

Et c’est ce que Mélodie va faire. Contre toutes attentes, elle va être qualifiée pour représenter son école à un quizz interscolaire. Si on est immensément heureux pour elle, on est aussi immensément en colère contre ses « camarades » qui hurlent aussitôt à l’injustice, à la triche, hurlant haut et fort qu’une « fille comme elle » ne peut pas avoir de meilleurs résultats qu’eux (et surtout, qu’elle ne peut pas passer à la télé à leur place). Pire encore : on a envie de gifler cet imbécile de professeur, qui croit à un coup de chance et clame que « si Mélodie Brooks a pu remporter cette manche, c’est que les questions ne devaient pas être bien compliquées » ! Et pourtant, il est bien obligé de se rendre à l’évidence au fil des semaines : Mélodie pourrait bien être le plus grand atout de l’équipe … si seulement on voulait bien d’elle. Car elle se rend bien compte que ses « collègues » ne « l’acceptent » que parce qu’ils y sont obligés, et elle voit bien également que les suppléants la haïssent plus qu’ils ne la soutiennent. Les choses ne s’arrangent pas quand les journalistes ne parlent que d’elle, louant son « génie malgré son infirmité » et sa détermination : à partir de ce moment-là, c’est le début de la fin. Malheureusement, la trahison finale était prévisible quand on connait la cruauté de notre monde soit disant « civilisé » et « tolérant » … mais malgré tout, j’ai eu envie de pleurer et de hurler. Parce que c’est injuste, parce que c’est criant de réalisme. 

Ne fuyez pas : ce roman est tout sauf déprimant ! Bien au contraire. A travers les mots de Mélodie, à travers cette tranche de vie où les petits bonheurs côtoient les grandes  douleurs, l’autrice nous offre une véritable bouffée d’air frais. Mélodie est pétillante et adorable, elle a un cœur gros comme le monde malgré ses souffrances, elle est pleine d’amour et de bienveillance. Elle ne demande rien de bien sorcier : elle voudrait juste que les gens comprennent qu’elle ne se résume pas à ce corps « bousillé », qu’ils saisissent qu’elle est une personne à part entière. Parce que Mélodie, malgré tout ce qu’elle a vécu jusqu’ici de désillusions et d’échecs, est une jeune fille profondément optimiste et courageuse. Non pas ce courage « stéréotypé » qu’on prête parfois aux personnes handicapées, comme pour se donner bonne conscience en leur reconnaissant une détermination à toute épreuve. Non, un courage tout ce qu’il y a de plus banal, le courage « de monsieur et madame tout le monde ». Ce courage, elle le tient de ses parents, qui n’ont jamais baissé les bras, et de Mme V, qui ne l’a jamais laissé baissé les bras. Aux yeux de ses parents, de sa petite sœur et de sa voisine, Mélodie est une petite fille, point. Et aux yeux du lecteur également. Une petite fille incomprise, une petite fille têtue, une petite fille colérique aussi. Mais surtout, une petite fille incroyablement attachante : je l’aime beaucoup Mélodie, elle a su se faire une petite place dans mon cœur, et ce fut dur de lui dire au revoir …

En bref, vous l’aurez bien compris, ce fut un véritable coup de cœur ! J’ai tout simplement adoré faire la connaissance de Mélodie, enfermée dans son corps comme dans une prison, enfermée avec tous ces mots qui ne passeront jamais la barrière de ses lèvres. Certains passages sont atrocement déchirants, on a terriblement mal au cœur pour elle, si innocente et gentille, tandis qu’elle découvre l’hypocrisie et la cruauté des gens « normaux » auxquels elle souhaitait tant ressembler et avec qui elle désirant tant échanger. D’autres passages sont tout simplement bouleversants : comment ne pas verser une larme au moment où Mélodie, par l’intermédiaire de son nouvel outil de communication, dit à ses parents « Je vous aime » pour la toute première fois ? C’est un récit admirable, magistral, un roman dont on ne sort pas tout à fait indemne, un roman qui vous prend aux tripes et qui vous secoue comme un prunier, un roman qui vous fait passer du rire aux larmes, et des larmes aux rires. C’est un roman que je conseille, sans restriction, sans condition : lisez. Vous verrez, aussi étonnant que cela puisse paraitre, c’est un roman qui fait un bien fou !

samedi 21 décembre 2019

Peter Pan - James Matthew Barrie


Peter Pan, James Matthew Barrie

Editeur : Le livre de poche jeunesse
Nombre de pages : 249

Résumé : Wendy, John et Michael n’auraient jamais imaginé qu’ils pouvaient voler. Ni qu’ils s’en iraient au Pays Imaginaire, affronter les Indiens et les Pirates du redoutable Capitaine Crochet. Seulement, un beau soir, Peter Pan a fait irruption dans leur vie bien tranquille...






- Un petit extrait -

« Tous les enfants, excepté un, grandissent. Ils savent tôt qu’ils grandiront, et la façon dont Wendy l’apprit fut la suivante. Un jour, alors qu’elle avait deux ans et qu’elle jouait dans un jardin, elle cueillit une dernière fleur et courut avec elle jusqu’à sa mère. Je suppose qu’elle devait alors paraître tout à fait charmante car Mme Darling, portant la main à son cœur, s’exclama :           
– Oh ! Pourquoi ne peux-tu pas demeurer ainsi pour toujours !
Ce fut tout ce qu’il se passa entre elles deux à ce sujet mais, depuis lors, Wendy sut qu’elle devait grandir. On sait toujours quand on a deux ans. Deux ans est le début de la fin. »

- Mon avis sur le livre -

Depuis mon tout premier visionnage du célèbre dessin animé du même nom de Walt Disney, j’ai été fascinée par le personnage de Peter Pan : il ne m’a pas fallu bien longtemps pour effectuer quelques recherches et comprendre que celui-ci était bien moins sympathique et bienveillant que ne pouvait le laisser penser ledit dessin animé, mais cela ne m’a nullement découragée, et l’envie de découvrir le roman à l’origine du mythe m’a très rapidement titillée. Mais comme souvent lorsque j’ai terriblement envie de découvrir un ouvrage quelconque, je n’ai jamais osé franchir le pas, reculant sans cesse l’achat du livre : il y a toujours cette petite crainte d’être déçue quand les attentes si aussi élevées ! Heureusement, grâce à deux membres de Livraddict – l’une me l’ayant envoyé pour mon anniversaire, l’autre me l’ayant imposé pour un challenge – j’ai enfin pu me plonger dans ce roman … et j’en suis vraiment ravie, merci les filles !

Comme tous les enfants, Wendy, John et Michael connaissent instinctivement Peter, l’ami des fées. Il est de tous les rêves, et règne sur le Pays Imaginaire comme Nana la nurse règne sur la nurserie. Mais voilà qu’une nuit, à la fois si semblable et si différente de toutes les autres nuits, Peter débarque dans la chambre des enfants pour récupérer son ombre, enfermée par inadvertance par Mme Darling. Très intentionnée, Wendy se propose pour devenir la maman de Peter et des garçons perdus, ce que l’éternel enfant accepte avec plaisir. Et voici les trois frères et sœurs en route pour le Pays Imaginaire, poursuivis par la jalousie féroce de la fée Clochette qui ne supporte pas l’irruption d’une fille dans la vie de Peter … Et comme si cela ne suffisait pas, Wendy doit bien reconnaitre que le Pays Imaginaire est loin d’être aussi enchanteur en vrai qu’en rêve : les pirates sont aussi cruels que mal élevés, les indiens sont terriblement malpolis, et les sirènes sont atrocement vaniteuses … Et l’oubli menace au loin.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que James Matthew Barrie nous offre ici un récit déconcertant, déroutant, presque perturbant. Dès le début, on a le sentiment d’être plongé au cœur de l’absurde : ce qui nous paraissait si plaisant et amusant dans le dessin animé – Nana, la nurse terre-neuve – apparait ici comme le comble du saugrenu, pour ne pas dire du ridicule. Et pourtant, c’est raconté avec la plus grande légèreté du monde, comme si cette situation était parfaitement normale et banale (« évidemment, sa niche se trouvait dans la nurserie » … bah oui, c’est évident voyons, tout le monde sait ça !). Tout comme le narrateur évoque, comme s’il parlait de la pluie et du beau temps, les « comptes » de Mr Darling pour lequel la rougeole équivaut à une livre cinq, la coqueluche à quinze shillings, tout ceci permettant de déterminer s’il faut oui ou non garder bébé Wendy – puis ses frères cadets. On a véritablement l’impression d’être tombé dans un univers parallèle, totalement déjanté, et on tourne chaque page en se demandant où tout cela va bien nous mener …

Au Pays Imaginaire, bien évidemment – « La seconde à droite puis tout droit jusqu’au matin ! ». Une fois encore, il ne faut pas s’attendre à la jolie petite île enchanteresse de nos souvenirs d’enfants : la vie y est bien rude. Peter y règne en maitre, tyran sans pitié qui n’hésite pas à tuer tout enfant qui a le malheur de grandir un petit peu, et qui rentre dans une colère monstre dès que l’un ou l’autre « sait quelque chose qu’il ignore » ou « parle des mères » – sujet de conversation le plus tabou chez les garçons perdus. Oubliez le petit garçon courageux, espiègle et amical de vos souvenirs : Peter incarne à lui seul les aspects les plus « sombres » de l’enfance. Egoïste, vaniteux et cruel, il a tout de l’enfant gâté qui ne se préoccupe jamais que de lui. Insouciant, oui, mais d’une insouciance désarmante, à la limite de la folie. C’est un personnage vraiment intéressant bien qu’exécrable : difficile de s’attacher à ce Peter Pan, même si certaines de ses réactions sont vraiment touchantes – dans ces petits sursauts d’innocence qui le font ressembler à n’importe quel enfant adorable, le temps de quelques secondes (« Peter n’était pas tout à fait comme les autres garçons mais, à la fin, il eut peur »), jusqu’à ce qu’il redevienne ce gosse irrespectueux et bagarreur qui ne pense qu’aux aventures et oublie jusqu’à ses « amis » en l’espace de quelques heures …

Tout tourne finalement autour de cette ambivalence, d’un côté la cruauté de Peter, l’enfance personnifiée, de l’autre la douceur de Wendy, figure maternelle. Alors bien sûr, je sais pertinemment que beaucoup s’insurgeront contre cette représentation de la mère au foyer, mais n’oublions pas que l’histoire a été publiée en 1911 et que nous sommes en présence d’un conte : par définition même, les contes jouent sur les stéréotypes, se basant sur les standards d’une époque pour ancrer le récit imaginaire dans une réalité donnée. Wendy joue à la petite maman, comme le font beaucoup de petites filles. Car dans cette « aventure » au Pays Imaginaire, on ne sait jamais où commence le jeu et où s’arrête la réalité : « On ne savait jamais quand on prendrait un vrai repas ou un repas pour faire semblant ». Et il y a, une fois encore, ces choses totalement saugrenues, telle l’histoire des troncs pour entrer dans le repaire souterrain : dans le dessin-animé, c’est juste drôle, ici, ça frôle le surréalisme, mais, bien sûr, pour notre narrateur, tout est parfaitement normal ! Et tout finit par devenir normal, finalement … Comme si on redécouvrait une réalité cachée, comme si on renouait avec l’incrédulité joyeuse de l’enfance. Rien n’étonne dans ce livre, rien ne détonne, une fois qu’on se laisse embarquer par le regard à la fois enfant et adulte du narrateur, qui n’hésite pas à nous interpeler directement !

En bref, vous l’aurez bien compris, ce fut un réel plaisir que de découvrir enfin l’œuvre de monsieur Barrie ! Passée la première surprise, face à l’ironie et à la décontraction du narrateur face à des situations burlesques, on se laisse entrainer dans ce conte aussi doux que cruel. On y découvre un Peter Pan d’une arrogance et d’une sauvagerie sans nom, dont l’audace n’a d’égale que l’inconséquence. On y rencontre une fée Clochette jalouse et méchante, un James Crochet torturé qui incarne la perfidie des adultes. Et on y retrouve une Wendy certes un peu trop naïve, mais toute pétrie de gentillesse, qui est en réalité l’exacte opposée de Peter : « elle faisait partie du genre qui aime grandir » … Dans cette version originale, le Pays Imaginaire n’est finalement qu’un prétexte, un lieu hors du temps et de l’espace qui permet de confronter ces différents personnages. On peut, bien sûr, n’y voir qu’une simple histoire, qu’une belle aventure, mais derrière la plume désinvolte du narrateur se cache, bien évidemment, pas mal de messages et de pistes de réflexion. Une très belle lecture, donc !

mercredi 18 décembre 2019

Mon amie Flicka - Mary O'Hara


Mon amie Flicka, Mary O’Hara

Editeur : Folio junior
Nombre de pages : 288

Résumé : Ken est revenu pour les vacances dans le ranch familial du Wyoming. Il rêve d'avoir un poulain tout à lui, un cheval qui serait aussi son ami. Mais Flicka, la pouliche qu'il a choisie, est issue d'une lignée de chevaux sauvages et indomptables. Elle se rebelle contre les hommes qui veulent la capturer et se blesse gravement. Tous la croient condamnée. Tous sauf Ken. Réussira-t-il, grâce à sa ténacité et à son amour, à sauver Flicka et à l'apprivoiser?



- Un petit extrait -

« Le poulain de Rocket — un yearling, une pouliche — la sienne à lui. Il n’avait pas eu à la choisir, elle s’était donnée. Elle lui appartenait parce que d’un regard elle lui avait demandé secours. Elle lui appartenait à cause de sa beauté sauvage, de sa vitesse, et parce qu’à sa vue, à sa seule pensée, il sentait faillir son cœur.  »

- Mon avis sur le livre -

Quand je pense que j’ai lu ce livre pour la toute première fois à l’âge de huit ou neuf ans, l’ayant emprunté à la bibliothèque de l’école, sans la moindre difficulté, alors qu’il est désormais « destiné » aux collégiens de douze à quinze ans, je me demande bien ce que lirons nos jeunes dans quelques dizaines d’années …. Il n’y a pourtant rien de bien compliqué dans Mon amie Flicka : le vocabulaire employé est tout à fait abordable, et l’histoire elle-même est fort simple ! On s’étonne que les enfants ne lisent plus de romans : mais comment voulez-vous qu’ils « s’entrainent » si on ne leur propose plus que des petits récits illustrés de moins de cinquante pages jusqu’à leur entrée au collège ? Je me souviens de ma maitresse qui, lorsqu’elle nous emmenait à la bibliothèque municipale, nous obligeait à prendre « au moins un roman de plus de cent pages » pour nous faire oublier les albums « premières lectures », et ce dès le CE2 ! Mary O’Hara a écrit un roman pour enfants : donnons-le donc à lire aux enfants, nom d’un petit bonhomme en mousse !

Ken a dix ans, la tête dans la lune, et un rêve indestructible : avoir un poulain rien qu’à lui, qu’il dresserait comme un grand, et qui deviendrait son meilleur ami. Mais son père refuse catégoriquement de lui donner un poulain : il casse tout, il perd tout, et voilà qu’il va redoubler sa classe pour avoir rêvé en classe au lieu de rédiger sa rédaction ! Heureusement, sa mère parvient à convaincre le capitaine Mc Laughlin que leur fils cadet a besoin de prendre confiance en lui, de réussir quelque chose pour devenir un « grand garçon ». Ken a donc une semaine pour choisir son poulain parmi tous les yearlings du ranch. Mais voilà que Ken s’entiche de Flicka, une jeune pouliche sauvage et indomptable comme l’était sa folle-dingue de mère et son rebelle grand-père. Le petit garçon parviendra-t-il à apprivoiser l’intrépide Flicka, là où tout le monde a échoué ?

Hier comme aujourd’hui, beaucoup d’enfants peuvent se retrouver dans le portrait de Ken : un petit garçon rêveur, que l’école n’intéresse guère, et qui préfère jouer dans la nature que faire ses devoirs ! Mais aussi un petit garçon qui, malgré sa maladresse et son insouciance, tente désespérément de rendre son père fier de lui, d’accomplir ce que ce dernier lui demande, mais qui échoue continuellement, sans jamais baisser les bras mais avec un découragement toujours plus grand. Difficile d’atteindre les idéaux que les parents font peser sur les enfants ! J’ai beaucoup d’affection pour le petit Ken, si plein de bonne volonté mais qui ne parvient pas à lutter contre sa propension à rêver tout éveillé, contre l’attrait irrésistible des nuages qui passent et des feuilles qui dansent en tombant de l’arbre. Son obstination est vraiment touchante : il n’imagine pas sa vie sans un poulain, un poulain qu’il aimerait plus que tout, et qui l’aimerait plus que tout. Pour Ken, comme pour beaucoup d’enfants – et quelques adultes ayant gardé leur âme d’enfant –, Amitié rime avec Inconditionnée : son poulain et lui seront les meilleurs amis du monde, sinon rien.

Et voilà que Flicka surgit dans sa vie, s’impose à lui, elle la pouliche indomptable, issue d’une lignée de vrais sauvages, « bons à rien », « dingos » … mais aussi la fille du meilleur étalon du ranch, le plus fier et intelligent. On lui prédit de grands malheurs, et surtout un échec profond : pour ces éleveurs du Wyoming, un cheval « dénoué  de bon sens » est forcément un mauvais cheval, bon à abattre, pour ne pas qu’il « contamine » la lignée par son sale caractère. Quand on aime les chevaux aussi intensément que Ken aime son poulain – celui qu’il voit dans ses rêves –, c’est vraiment dur de lire ce genre de propos, de savoir qu’il n’y a pas si longtemps, on n’hésitait pas à mettre une balle dans la tête des chevaux trop « sauvages ». C’est une triste et terrible réalité que Mary O’Hara nous décrit ici, sans jamais chercher à cacher ou atténuer la dureté des événements : elle ne fait que relater ce qui constituait le quotidien des véritables ranchers du Wyoming. Les bons moments comme les moins bons, les moments de grâce – les fières galopades des poulinières accompagnées de leurs frêles et majestueux poulains – comme les jours sombres – la castration des jeunes mâles. 

Mais surtout, elle nous raconte cette formidable histoire d’amitié entre un petit garçon insouciant et une jeune pouliche récalcitrante. Entre un petit garçon et une jeune pouliche qui ne rêvent que de liberté. Bien que cette rencontre tarde à arriver – le début pourrait être caractérisé de « longuet » … s’il n’était pas aussi intéressant ! –, elle constitue le cœur même de ce premier tome, où Ken et Flicka apprennent à se connaitre et à s’aimer. Car c’est bien connu : les plus terribles épreuves cimentent les amitiés les plus solides. Gravement blessée, incapable de se débrouiller seule, Flicka ne doit son salut qu’aux bons soins de Ken, qui refuse de voir la vérité en face et est le seul à croire qu’elle peut s’en remettre. C’est ainsi que la pouliche, élevée jusqu’alors par sa mère, une jument haïssant les êtres humains, apprendra à offrir sa confiance à ce petit homme si attentionné. Et c’est ainsi que Ken, garçonnet étourdi, rêveur et insouciant, grandit sans même s’en rendre compte, et prend conscience des conséquences de ses actes, même ceux qu’il croyait « anodins » … 

En bref, vous l’aurez bien compris, je suis sous le charme de ce petit roman, à la fois tendre et dur, à la fois captivant et intéressant. L’espace de quelques centaines de pages, j’ai voyagé, voyagé dans un ranch où cohabitent des dizaines de chevaux et quelques humains, dans un ranch où les rêves d’un petit garçon se transforment enfin en réalité. J’ai été émue par cette belle histoire d’amitié et de loyauté entre un petit garçon et une jeune pouliche, j’ai été attendrie par l’amour que Nell donne à ses deux garçons, j’ai été touchée par Rob, ce père sévère mais bienveillant qui ne sait plus que faire avec son cadet. J’aime beaucoup la plume de Mary O’Hara, qui ne se contente pas de raconter une histoire : elle nous invite à la vivre, à marcher aux côtés de Ken et de Flicka, à partager le quotidien de cette famille de ranchers, à admirer les vertes prairies du Wyoming comme si on y était … Et le plus incroyable, c’est qu’on y est, finalement : il suffit de se laisser porter par cette belle histoire joliment narrée qui n’attend plus qu’à faire rêver les enfants … et aussi les plus grands !