samedi 18 juin 2022

Dan et Célia : Les jumeaux d'Autremonde, tome 1 : L'impossible mission - Sophie Audouin-Mamikonian

Dan et Celia : Les jumeaux d’AutreMonde1, Sophie Audouin-Mamikonian

L’impossible mission

 Editeur : XO

Nombre de pages : 373
Résumé : Celia et Dan, les jumeaux de Tara Duncan et de Caliban Dal Salan, ont grandi sur Terre, loin des turpitudes d’AutreMonde. Pour suivre les traces de ses légendaires parents, Dan n’invente rien de mieux que de se laisser kidnapper. Où se trouve-t-il ? Personne ne le sait. Jusqu’à ce message reçu par Tara et Cal : leur fils sera exécuté s’ils entreprennent la moindre recherche ! Mais Celia, elle, a les mains libres. Accompagnée par Luck et Dred, la discrète jeune fille est bien décidée à sauver son jumeau.

 

- Un petit extrait -

« – Bon sang ! grogna Danviou en frottant ses épais cheveux blonds, nos parents vont nous tuer. Réussir à se faire kidnapper deux fois en quelques jours ! Je crois qu’on a battu leur record !

Selenba ne put s’empêcher de ricaner.

— Je te le confirme. Même Tara n’a pas réussi ce coup-là, et pourtant, crois-moi, Magister et moi, on lui a mené la vie dure. Et je ne te parle même pas de ses autres ennemis ! Ta mère avait une vraie propension à attirer les ennuis. De Gros Ennuis.

Les majuscules étaient bien accentuées dans sa dernière phrase.

— Nous n’avons peut-être pas hérité de la magie de notre mère, soupira Celia, mais, en revanche, il me semble clair que provoquer les ennuis, ça, c’est dans nos gènes. »

- Mon avis sur le livre -

 Ainsi que je l’ai déjà dit auparavant, l’annulation du « cycle » Tara et après un seul et unique opus a été plus que difficile à avaler … tant et si bien qu’à la sortie du « premier tome » de Dan et Celia, je me suis certes précipitée pour l’acheter le jour-même (on ne change pas les bonnes habitudes, d’autant que ma libraire, qui me connaissait bien, m’avait très gentiment mis un exemplaire de côté et m’avait envoyé un petit mot sur facebook pour me prévenir qu’il m’attendait), mais indiscutablement, l’envie de le lire immédiatement n’était pas là. La flamme, si ardente jusqu’à présent, ne parvenait pas à se rallumer après une telle déception, une telle désillusion, une telle douche froide. Il m’aura fallu six longues années pour enfin sortir ce roman de la pile à lire, moi qui répétait ad nauseam que Sophie m’appelait « Aria qui lit plus vite que son ombre » car j’étais chaque année la toute première Taraddicte à écrire un commentaire passionnée du tome fraichement sorti sur le Blog (pas celui-ci, mais celui avec une Majuscule, c’est-à-dire le Blog de l’Autrice) … Six ans, et la suite n’est toujours pas sortie : il semblerait, malheureusement, que j’avais toutes mes raisons de trop m’emballer, de ne pas trop me réjouir. Alors bien sûr, je sais très bien que Sophie n’a pas chômée durant toutes ses années, qu’elle s’est pleinement consacrée à la production de la nouvelle série animée … mais cela ne m’empêche pas  d’être à la fois triste et fâchée, parce qu’à vouloir explorer de nouveaux marchés, elle en a délaissé ses fans de la première heure, ses lecteurs, ses Taraddicts. Qui ne peuvent malgré tout pas s’empêcher d’attendre, d’espérer. Encore et toujours.

Connaissant mieux que quiconque les innombrables menaces qui pullulent sur AutreMonde – pour avoir affronté les premières et sauvé la seconde à de nombreuses reprises avec leurs fidèles amis durant toute leur adolescence –, Tara et Cal (qui ont enfin pu se marier, Lisbeth ayant enfin réussi à pondre des tas de petits héritiers à l’Empire d’Omois, libérant par la même occasion Tara de ses obligations diplomatiques) se sont promis de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour protéger leurs enfants de tous ces dangers. D’autant plus que, contre toutes attentes, et pour une raison encore inexpliquée, Dan et Celia, les jumeaux Duncan Dal Salan, n’ont nullement hérité des pouvoirs surpuissants de leur mère : leur magie est pour ainsi dire moins forte que la plupart des sortceliers de leur âge. Au plus grand désespoir de Dan, qui semble par contre avoir hérité du gout prononcé pour l’aventure de ses héros de parents, et au plus grand soulagement de Celia qui, quant à elle, ne demande rien de mieux que de mener une petite existence tout ce qu’il y a de plus paisible. Mais lorsque son frère jumeau se fait enlever et que ses parents se voient formellement interdits de se lancer à sa recherche s’ils veulent que leur fils leur soit rendu vivant, Celia n’a d’autre solution que de prendre elle-même les choses en main. Accompagnée par son meilleur ami Luke (fils du célèbre mais toujours inconnu Magister et de la sinistrement célèbre vampyre Selemba) et par le jeune dragon Dred (fils de maitre Chem, ancien mentor de Tara, et de la reine des dragons), la jeune fille ne va laisser rien ni personne l’empêcher de retrouver son double, sa moitié. Rien, pas même la terreur qui l’envahit à la seule idée de se mettre en danger …

En « zappant » la suite et fin du cycle initialement prévu après la saga originale, l’autrice fait un énorme bond dans le temps : l’ellipse temporelle entre Tara et Cal et ce roman est longue de treize ans … Pile assez pour laisser de côté les anciens héros devenus adultes (et carrément parents) et permettre à la nouvelle génération de prendre leur place (pour continuer à cibler le jeune lectorat, qui a besoin de pouvoir s’identifier aux personnages principaux). Et c’est ainsi que Tara, Cal, mais surtout tout le reste du MagicGang (du moins ceux qui sont évoqués, ce qui n’est même pas le cas d’un certain demi-elfe) se retrouvent au deuxième, voire même au troisième plan … Et même si Dan et Celia sont de jeunes héros fort attachants, je dois bien reconnaitre avoir trouvé la séparation assez abrupte, assez brutale : après treize tomes (soit presque 6000 pages) aux côtés de Tara, Cal et leurs amis, les voir ainsi relégué au simple rang de guest-star a quelque chose d’assez déconcertant. Une fois encore, je ne peux que regretter l’annulation inopinée du cycle « Tara et », qui aurait je pense aider les lecteurs de longue date à vivre une transition en douceur … Mais il semblerait que les lecteurs de longue date n’aient clairement pas été au centre des préoccupations de Sophie lorsqu’elle a écrit ce roman : ça crève les yeux qu’elle s’adresse essentiellement à des lecteurs qui ne connaissent pas la saga originale. Ainsi, elle abreuve le début du roman de tas et de tas d’informations et explications pour permettre aux néophytes de ne pas être totalement perdus sans avoir lu les treize tomes précédents : entreprise honorable, certes, mais qui alourdit considérablement le récit …

mais surtout, pire encore, qui prend en quelque sorte sa place : l’intrigue se voit considérablement lésée par cette volonté d’aider les nouveaux lecteurs à prendre le train en route. En effet, impossible de véritablement cerner la personnalité de Dan, Celia et Luke, sans savoir précisément qui sont leurs parents respectifs et ce qu’ils ont accomplis (en bien pour les parents de Dan et Celia, en mal pour ceux de Luke). Et résumer les exploits (ou méfaits) réalisés en treize tomes et quasiment autant d’années, ça prend forcément un peu de temps … autant de pages volées à l’histoire, et autant de redites interminables pour les fidèles lecteurs, qui doivent également supporter une déferlante sans fin de « oh, en fait, Lisbeth a eu cinq enfants, et Moineau et Fabrice ont eu une portée de quatre bébés loup-garous-bêtes, oh, et aussi, untel a vécu ceci et untelle cela » (tout ce qui aurait dû faire l’objet du fameux cycle avorté, en somme, qu’il faut bien caser en quelques lignes pour recoller les morceaux, quitte à faire un aparté narratif fort artificiel pour tout caser). Au bout d’un moment, on se demande presque si c’est un roman que nous tenons entre les mains, ou seulement un volume introductif, une sorte d’apéritif qui s’éternise tellement qu’on finit par en avoir la nausée. J’en suis presque venu à me demander si l’éditeur ne nous avait pas menti, s’il n’avait pas utilisé frauduleusement le nom de l’autrice, car cela ne ressemble vraiment pas à Sophie, ce genre de lourdeur, de longueur … Elle nous avait habitué à de l’action, du rebondissement, du suspense, du mystère, de la tension, de la crispation, de l’urgence, de la palpitation, et pas à une platitude digne d’un très mauvais cours d’histoire ! Mais reprend-toi, Sophie, nom d’un petit bonhomme en mousse !

Heureusement, une fois passée ce long et douloureux moment, les choses deviennent nettement plus intéressantes. Déjà, parce qu’on s’attache très rapidement à nos tous jeunes héros, qui en héritant du nom de leurs parents ont également hérités d’une certaine pression : tout le monde s’attend à ce que les enfants de Tara Duncan et Caliban Dal Salan soient des sortceliers surpuissants, des héros glorieux en devenir, et à ce que le rejeton du cruel Magister et de la sanguinaire Selemba soit un monstre avide de violence et de vengeance. La réalité, c’est que Dan et Celia sont de bien piètres sortceliers, que Celia est même une « poule mouillée », et que Luke est un petit garçon doux comme un agneau qui passe son temps à se goinfrer de viennoiseries car il ne supporte pas le gout du sang … Et alors que Tara et Magister sont des ennemis jurés (même si leurs rapports sont nettement moins sanglants depuis qu’ils sont l’un comme l’autre devenu parents), Celia et Luke sont les meilleurs amis du monde. On retrouve bien là le gout de Sophie pour l’inattendu, pour l’improbable, à la limite de l’anticonformisme : difficile d’imaginer Selemba faire des aller-retours entre la Forteresse Grise de son grand méchant de mari et son rôle de garde du corps pour Tara Duncan et sa famille … et pourtant, ça semble presque naturel, parce que dans l’univers fantasque et déjanté de Sophie, rien n’est impossible. Sauf peut-être, si l’on en croit le titre du moins, la fameuse mission qui attend nos jeunes héros, qui vont découvrir qu’ils ne sont finalement pas si différents de leurs parents que cela : s’il y a une aventure à vivre, un univers à sauver, ça va assurément leur retomber dessus.

Et quelle aventure ! Imaginez donc : vous êtes une jeune fille plutôt prudente (quoi qu’en dise ceux qui utilisent plutôt les termes « froussarde » ou « trouillarde »), avec très peu de pouvoirs magiques, une estime de soi qui frôle les abysses, et l’envie viscérale de ne surtout rien vivre d’extraordinaire … et votre jumeau, qui est supposé être votre double et votre moitié, ne cesse de flirter allégrement avec le danger, et lorsqu’il se fait (enfin, selon lui) kidnapper à l’âge de treize ans, c’est un soupir de joie et de soulagement qu’il pousse, et non pas un cri d’effroi. Vos parents ont l’interdiction absolue de tenter de le retrouver, ils se retrouvent pieds et mains liés, et avec eux tout l’Empire d’Omois et ses fins limiers. Vous vous rendez compte que la seule et unique personne qui peut agir, c’est vous, et comme vous aimez profondément votre idiot de frérot, vous endossez avec lassitude l’armure d’héroïne qui seyait si bien à votre mère mais qui semble parfaitement ridicule sur vous. Et, alors que vous souhaitiez seulement récupérer votre abruti de jumeau, vous venez en réalité de mettre le pied dans le plus grand, le plus ambitieux complot concocté dans la galaxie ces dix dernières années. Terminée, la tranquillité : Dan et Celia vont même réussir à battre les records de leurs parents, qui avaient pourtant fait plutôt fort ! On ne s’ennuie pas une seule seconde, il se passe toujours quelque chose d’imprévisible, et même si ça part parfois un peu dans tous les sens (je dois reconnaitre ne pas avoir tout saisi, parfois), on retrouve vraiment le dynamisme si propre à cet univers ! Et, bien que moins mordant qu’auparavant, cet humour si rafraichissant même dans les moments les plus tendus !

En bref, vous l’aurez bien compris : même si cet opus est très loin d’égaler la série originale, pour la simple et bonne raison qu’à vouloir à tout prix agripper de nouveaux lecteurs, l’autrice en a oublié de soigner aussi proprement que d’ordinaire son intrigue, ça n’en reste pas moins un ouvrage fort sympathique que j’ai dévoré d’une traite. Dan, Celia et Luke, sans oublier leurs nouveaux amis Dred et Saxia, sont particulièrement attachants : plus sensibles, plus fragiles que leurs parents et prédécesseurs, ils sont également débrouillards, déterminés et courageux, et c’est un vrai régal que de vivre une première aventure à leurs côtés (en espérant que cela ne sera pas la dernière, car ce « Magicgang nouvelle génération » est vraiment prometteur). Et quand bien même l’histoire est un tantinet trop confuse et précipitée, à la fois parce que Sophie s’est laissée submergée par les explications à distiller et parce qu’elle a voulu pousser le mystère du nouveau méchant un peu trop loin (vouloir bien faire, ok, mais en faire trop, c’est toujours mauvais), j’ai tout de même passé un excellent moment. Il y a une bonne poignée d’action et de rebondissements, sans oublier une bonne dose de suspense, ainsi qu’une grosse pincée d’émotion, avec en prime ce petit soupçon d’humour qui fait la marque de fabrique de Sophie : les ingrédients sont bels et bien réunis, c’est la présentation qui pèche un peu, on va dire, car le style est loin d’être aussi soigné qu’auparavant. Mais avec un peu de chance, la suite est en train de mijoter quelque part, et Sophie nous servira un second opus plus appétissant encore … j’ai envie et besoin d’y croire, mais je reste prudente (chat échaudé craint l’eau froide, dit-on) !

samedi 11 juin 2022

Et c'est comme ça qu'on a décidé de tuer mon oncle - Rohan O'Grady

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, Rohan O'Grady

 Editeur : Monsieur Toussaint Louverture

Nombre de pages : 299

Résumé : Barnaby Gaunt, orphelin turbulent et héritier d’une immense fortune, est envoyé pour les vacances d’été sur une île à la nature luxuriante et aux habitants vieillissants au large de la Colombie Britannique. Vitres cassées, animaux effrayés, très vite, il bouleverse la routine des insulaires, avant de découvrir la véritable raison de sa venue : son oncle diabolique et doté de mystérieuses aptitudes veut l’assassiner. Décidé à ne pas se laisser faire, Barnaby, aidé de Christie, la seule petite fille de l’île, comprend qu’il n’y a qu’un moyen d’en réchapper, éliminer l’oncle en premier.

 

- Un petit extrait -

« Leur manque d’expérience était un plus, car, n’étant soumis à aucun principe préconçu, ils n’avaient que l’embarras du choix quant à la façon de commettre un assassinat. Un meurtre par balle serait, ils le savaient, la méthode la plus simple, mais ils n’avaient aucune préférence. Si ça avait été faisable, cela n’aurait rien changé pour eux d’utiliser une corde, une arme blanche ou du poison pour trucider Oncle Sylvester, du moment qu’Oncle Sylvester était trucidé. »

- Mon avis sur le livre -

 «  On a eu une belle enfance ». Telle est la conclusion d’une discussion pour le moins passionnée et dégoulinante de nostalgie entre jeunes adultes nés dans les années 1990-2000. « A notre époque » (et qu’est-ce que cela nous a fait bizarre d’en venir à dire cela si naturellement, avec cette impression maussade qu’une éternité nous séparait désormais de cette tendre période de notre vie où tout semblait si beau et si simple), les enfants ne s’enfermaient pas dans leurs chambres respectives, leur petit visage pâlichon rivé sur les multiples écrans qui constituent leur univers. A notre époque, les rues des villages et les parcs des villes résonnaient de hurlements de joie, de cavalcades plus ou moins bien tolérées par les anciens qui ne pouvaient pourtant réfréner un petit sourire en nous voyant courir après notre ballon avant qu’il ne s’échoue dans la rivière, en nous observant inventer mille et une histoires dans lesquelles nous nous empressions de rentrer. Nous étions astronautes, cow-boys, bandits, acrobates, espions. Tout était prétexte au jeu, tout se prêtait au jeu : un vieux mur, un buisson, des fleurs étranges, un misérable ustensile de cuisine gentiment « prêté » par la mère d’un d’entre nous. Le monde n’était pour notre petit troupeau de gosses qu’un immense terrain de jeu, une source continuelle d’émerveillement et d’amusement. Et parfois naissait l’ombre d’un Grand Projet Secret, né de la certitude viscérale qu’il ne fallait pas compter sur les Adultes pour faire ce qui était important, que c’était à nous et à nous seuls d’agir, dans l’ombre et le silence …

A la seconde même où il a vu ces deux marmots débarquer sur le sol de sa tranquille petite île, le sergent Coulter a su qu’il allait falloir les surveiller de très près : ils ont tout l’air de délinquants juvéniles, et l’empressement flagrant du capitaine à les éjecter hors de son bateau (ainsi que son soulagement tout aussi flagrant lorsqu’il fut enfin débarrassé de cette infernale marmaille) ne laisse présager rien de bon … En attendant l’arrivée de son oncle et tuteur, Barnaby, orphelin héritier d’une petite fortune, est confié aux bons soins de l’épicier et de sa femme, qui souffrent toujours de la mort de leur adorable petit garçon, bien des années auparavant. La petite Christie, gamine souffreteuse élevée seule par sa mère, est quant à elle accueillie par la dame aux chèvres, sa mère espérant que l’air marin lui donnera un peu de couleurs et de tonus. A peine arrivés, les deux garnements mettent la pagaille sur l’île : vitres cassées, taureaux peinturlurés et divers petits larcins mettent les nerfs du pauvre sergent en pelote. Mais le pire est encore à venir … Terrifié par son oncle, Barnaby est intimement convaincu que celui-ci souhaite le tuer pour récupérer son héritage. Aussi accueille-t-il la proposition de Christie avec empressement : pour éviter d’être tué par l’Oncle Sylvester, il suffit de tuer l’Oncle Sylvester en premier. Et c’est ainsi que Barnaby et Christie, entre deux visites au puma estropié du coin et deux corvées de nettoyage du vieux cimetière, mettent au point leur stratégie pour délivrer Barnaby de cette funeste menace ….

Avec un titre et un exergue pareils (« l’histoire charmante de deux enfants ordinaires qui conspirent pour commettre un meurtre extraordinaire », admettez que ça fait son petit effet), je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, mais il ne faisait aucun doute qu’une bonne dose de tragi-comique m’attendait au détour de ces pages. Pourquoi donc deux enfants décident-ils de tuer l’oncle d’un d’eux ? Quelle « drôle » de lubie soudaine est-ce là ? Mais que fait donc la police ? Et comment comptent-ils s’y prendre ? Et surtout (même si tout lecteur moralement constitué se défendra vertement de s’être posé cette question avec avidité), vont-ils réussir ? Avant même d’ouvrir le livre, le lecteur commence déjà à s’imaginer tout un tas de scénarios, forcément aussi improbables et incroyables les uns que les autres : c’est un peu comme si ce seul titre, provocateur à souhait, rouvrait grandes les portes de la malice enfantine que nous avions (croyions-nous) fermement scellées en grandissant. Et tandis que Barnaby et Christie s’égaillent et s’égayent follement sur cette petite île qui n’a plus connu une telle animation depuis que la guerre ait massacré tous les enfants du pays (sauf le sergent, qui leur a fait l’affront d’être fait prisonnier de guerre et de revenir vivant, leur ôtant la fierté d’être l’île de Colombie britannique la plus endeuillée), nous finissons par nous dépouiller de notre cape d’adulte, qui nous empêche d’admettre que nous trouvons cette machination follement excitante, et par nous laisser entrainer par toute cette affaire …

Il y a ce petit charme indéfinissable, celui des insouciantes vacances d’été où l’on se gave des bons petits plats préparés par Mamie ou Tatie et où l’on passe nos journées avec d’autres petits vacanciers, amitiés éphémères mais passionnées. Celui également des petits villages reculés et repliés sur eux-mêmes, où tout le monde connait tout le monde et où chacun a son mot à dire sur tout, où les rancœurs se transmettent de génération en génération et où les habitudes ont la peau dure. Et voici qu’un grain de sel, ou plutôt deux, viennent briser en mille morceaux ce quotidien monotone et rassurant : deux gosses, bien cabossés par la vie derrière leurs airs espiègles, qui ne savent que semer la pagaille partout où ils passent. Sans méchanceté aucune, sans réelle méchanceté du moins, avec cette méchanceté enfantine qui n’en est pas vraiment une. Entre paris dangereux et maladresses inavouables, entre réelle désobéissance et simple inconscience, Barnaby et Christie croquent leur été à pleines dents. Comme deux enfants heureux et insouciants, libres et innocents … Mais le lecteur ne s’y trompe pas, tout comme le sergent Coulter d’ailleurs : il y a quelque chose de pas très net, quelque chose qui ne tourne pas rond. Il y a chez Barnaby une noirceur délicate, une tristesse délayée, une souffrance fantomatique … une terreur discrète qui ne fait pourtant aucun doute. Barnaby ne demande finalement qu’à apprécier cette parenthèse enchantée, où l’ombre de son oncle ne plane plus au-dessus de sa tête, mais il n’ose pas y croire, il n’ose pas y prendre gout, car il sait bien que cela ne durera pas, et que bientôt le cauchemar recommencera.

Si le lecteur adulte, engoncé dans son carcan de rationalité, ne voit rien de plus qu’un énième bobard, qu’une énième élucubration d’enfant rebelle, ou tout au plus qu’une énième histoire à dormir debout, à se faire peur, comme savent si bien le faire les enfants à l’imagination débordante … l’enfant qui sommeille en nous ne demande qu’à croire ce pauvre enfant terrorisé, qui ne voit pas d’autre solution pour sauver sa peau que de commettre l’irréparable. Dans une logique enfantine implacable, qui ne souffre d’aucune contradiction : si l’Oncle Sylvester veut me tuer, et puisque le sergent refuse de me croire et de m’aider, me protéger, je n’ai d’autre choix que de tuer l’Oncle Sylvester en premier. Mais comment piéger cet oncle si machiavélique et sournois, aux capacités quasi-surnaturelles, alors que la pleine lune approche dangereusement ? Comment mener à bien leur mission alors que le sergent Coulter ne les quitte pas du regard, persuadé qu’ils sont de véritables petits criminels en puissance ? Sans même s’en rendre compte, le lecteur se laisse irrésistiblement prendre au jeu : l’heure approche, à grands pas, à pas de loups ou de puma, quelque chose de terrible va très prochainement avoir lieu. Nos petits héros, si attendrissants derrière leurs airs de petits durs, vont-ils se sortir du guêpier dans lequel ils se sont embourbés ? Et les adultes vont-ils enfin comprendre que quelque chose ne tourne définitivement pas rond dans l’esprit sanguinaire de l’Oncle Sylvester ? Que va-t-il donc se passer sur cette petite île plus si tranquille depuis l’arrivée de ces mioches infernaux ?

En bref, vous l’aurez bien compris : c’est un roman qui mérite plus qu’amplement le coup d’œil ! Indéfinissable, inclassable, insaisissable, il embarque le lecteur dans une aventure des plus atypiques, dans une ambiance douce-amère où le charme des jeux enfantins, la candeur des petites têtes blondes, se mêle au drame des plus sombres machinations, des avidités d’adultes sans cœur, où la frontière entre le jeu et la réalité s’étiole pour mieux fasciner le lecteur qui ne sait plus sur quel pied danser. Avec un petit humour tout ce qu’il y a de plus grinçant, qui n’épargne rien ni personne, l’autrice nous embarque dans un récit tantôt contemplatif, tantôt palpitant, qui ravira indéniablement jeunes et plus grands ! Avec un style d’une élégance incomparable, teintée d’une certaine forme de nonchalance, elle transforme une histoire qui semble parfaitement banale en une épopée palpitante, haletante, captivante, qui fait rire et frissonner tout à la fois. Et il y a ce petit côté complétement déjanté, burlesque, ubuesque, qui apporte encore un peu plus de charme à ce récit vraiment pas comme les autres, tel qu’on en fait de moins en moins de nos jours : sans jamais se prendre au sérieux, ce roman aborde à demi-mots des thématiques délicates, douloureuses, nous rappelant sans le dire que derrière un sourire d’enfant, derrière une bêtise d’enfant, se cache parfois de bien plus sombres vérités. Et qu’un monstre peut en cacher un autre, comprendront ceux qui savent comment tout cela se termine (et ceux qui se décideront à le lire pour savoir) !

samedi 4 juin 2022

Lou après tout, tome 1 : Le grand effondrement - Jérôme Leroy

Lou après tout1, Jérôme Leroy

Le grand effondrement

 Editeur : Syros

Nombre de pages : 381
Résumé : Lorsque la civilisation s’est effondrée, le monde allait mal depuis longtemps. Bouleversements climatiques, émeutes, épidémies inquiétantes et dictatures... c’était un monde en bout de course, où l’on faisait semblant de vivre normalement. Le Grand Effondrement était inévitable, mais nul n’aurait pu imaginer ce qui allait suivre. Quinze ans plus tard, Lou et Guillaume font partie des survivants. Elle est adolescente, lui a une trentaine d’années. Il l’a recueillie quand elle était toute petite. Réfugiés dans une ancienne villa perchée sur un mont des Flandres, ils savent que le danger peut surgir à tout instant.

 

- Un petit extrait -

« Maman avait raison de dire que je suis comme un exilé dans cette époque, comme quelqu’un qui par un accident temporel est né dans un siècle qui n’est pas le sien, pour lequel il n’est pas fait. Mais, en même temps, qui est fait pour cette époque ? Personne, je crois. Et comme le dit parfois Charlotte, quand elle est fatiguée ou démoralisée : « Les plus malheureux, c’est encore ceux qui s’en rendent compte ». »

- Mon avis sur le livre -

 «  Vous avez une idée de comment on en est arrivé là ? », demande Guillaume à un philosophe amorphe, rescapé lui aussi du Grand Effondrement, malheureux survivant de l’Après. Cette question, nous nous la poserons sans aucun doute dans quelques années, lorsqu’il sera trop tard pour faire marche arrière, pour changer les choses, pour arranger la situation. Cette question, c’est aujourd’hui que nous devrions nous la poser : comment en sommes-nous arrivés là ? « Mais là, c’est où ? », vous dites-vous sûrement, vous demandant où je veux en venir, vous apprêtant peut-être déjà à fermer l’onglet, pour ne plus voir cette question si dérangeante que l’on préfère bien trop souvent esquiver par un trait d’esprit que l’on s’imagine bien trouvé. Parce qu’on ne s’y trompe pas : cette question, elle nous met directement en cause, elle nous pointe du doigt. Nous en sommes arrivés là parce que nous l’avons bien voulu, parce que nous n’avons rien fait pour l’éviter. Parce que nous avons tout fait pour y arriver, si profondément convaincus, si intimement persuadés que nous étions sur la bonne voie, la Seule Voie. Sans jamais nous rendre compte que cette voie, nous ne l’avions pas tracé nous-mêmes, que nous la suivions uniquement parce qu’on nous  a mis des œillères pour nous empêcher de voir les chemins parallèles, parce que nous sommes de dociles petits moutons qui s’ignorent, et qui se défendent âprement de l’être. Mais qui restent en troupeau : si tout le monde s’engouffre dans cette direction, nulle besoin de se poser de question, cela doit forcément être la bonne chose à faire, n’est-ce pas ?

Et c’est ainsi, nous raconte Guillaume au crépuscule de sa si – trop – courte vie, que le Grand Effondrement a commencé : par un aveuglement collectif. Chacun imitant sa voisine, qui copiait elle-même son collègue, qui suivait à son tour les recommandations de la boulangère qui avait entendu dire par un plombier que c’était « le must du must », on a mis entre les mains d’enfants toujours plus jeunes des « jouets numériques éducatifs », des lunettes de réalité virtuelle, dans l’objectif d’en faire de petits génies : à peine nés, et déjà projetés dans une course effrénée à la performance. Lorsque les pédopsychiatres et les psychologues ont tiré la sonnette d’alarme, voyant arriver dans leur cabinet une horde toujours plus importante d’enfants atteints de cyberautisme, repli pathologique sur soi-même dû à une consommation trop importante d’écrans, nul ne les a écoutés : on en a ras-le-bol, des oiseaux de mauvais augures qui crachent systématiquement sur les nouvelles technologies ! Quand certains médecins indépendants, préoccupés par la mise sur le marché pharmaceutique d’un médicament « miracle » contre l’hyper-anxiété, tentent de réfréner les ardeurs des foules en leur conseillant de se méfier parce qu’il n’y a pas eu de période de test pour déceler les potentiels effets secondaires gravissimes, personne n’a suivi leurs conseils : on en a assez, des complotistes qui s’amusent à répandre des rumeurs à tout va vent ! Et quand bien même les alertes pollutions sont devenues quasiment quotidiennes, obligeant chacun à porter continuellement des masques, quand bien même les épidémies sont devenus de plus en plus fréquentes, il ne fallait surtout pas, surtout pas, remettre quoi que ce soit en question. Le progrès, il n’y a que cela de vrai …

Contrairement à d’autres romans du même genre, qui nous présentent des apocalypses « spectaculaires », le Grand Effondrement (ou plutôt ses prémices) que nous dépeint ce roman brille par son réalisme. Il ne s’agit pas d’imaginer un futur très lointain, seulement de réfléchir à demain. Car il est définitivement révolu, le temps où l’on pensait que cela ne nous concernerait pas : qu’on le veuille ou non, l’apocalypse est en marche. Ses signes précurseurs sont d’ores et déjà visibles pour qui accepte de marcher à contre-courant, pour qui n’a pas peur de passer pour un « éco-illuminé », pour un « anti-progrès » voire un « décroissant » (insulte suprême), au mieux pour un « excentrique ». L’auteur n’a rien inventé. Rien du tout. Il y a déjà dix ans de cela, le pédiatre de ma vallée suppliait ardemment les parents de ne surtout pas mettre leur nourrisson de trois mois devant la télévision, de ne surtout pas mettre leur smartphone entre les mains de leur bambin de deux ans, même sur une application « de leur âge ». Il y a dix ans de cela, il mettait déjà en garde contre l’addiction aux écrans, qui détruit irrémédiablement le cerveau, qui plonge l’individu dans une sorte d’autisme et qui déclenche d’effroyables crises de violence. Mais rien n’y a fait, et les centres de désintoxication numérique, toujours plus nombreux, sont incapables d’endiguer cette pandémie silencieuse (mais belle et bien réelle, quoi qu’on puisse en dire). Et nous continuons à encenser, à diviniser, les nouvelles technologies et les nouveaux moyens de communication, qu’on nous présente comme « le futur de l’humanité ».

L’auteur n’a rien inventé, disais-je, il a tout simplement su prédire ce qu’il adviendrait dans les années à venir (décennies tout au plus, si un inespéré regain de conscience nous pousse à ralentir). Les lunettes de réalité virtuelle sont amenées à devenir le prochain « must du must » : ça fait des années qu’on nous prépare à leur arrivée massive sur le marché, qu’on nous vante leurs bienfaits, qu’on nous promet monts et merveilles. L’esprit déjà affaibli par leur addiction, il ne fait aucun doute qu’il y en aura, des individus trop happés par leurs jeux sur-immersifs pour songer à faire une pause pour s’alimenter ou se reposer, et qui finiront par mourir de faim et d’épuisement, seuls dans leur chambre surconnectée. Mais ce danger, bien sûr, on ne nous le dira pas, et on fera taire ceux qui auront le malheur de l’évoquer … L’idée d’implanter une puce sous-cutanée pour remplacer la carte vitale a d’ores et déjà été évoquée dans plusieurs pays. Et si l’opinion publique y est encore largement réfractaire, l’idée de restreindre l’accès à certains lieux ou même l’exercice de certaines professions aux seuls individus ayant accepté de suivre un protocole sanitaire est quant à elle désormais très loin d’être de la science-fiction. La tentation du repli nationaliste et de la restriction des libertés au nom de la lutte contre l’insécurité sont comme des épées de Damoclès au-dessus de nos têtes. Non, l’auteur n’a rien inventé, et c’est bien ce qui rend ce roman aussi terrible : il sonne horriblement juste. On peut plus que facilement envisager l’avenir proche de cette manière, parce que tout ce qui se trouve dans ce roman est actuellement sur le point de basculer dans la réalité, sous nos yeux ébahis car aveuglés.

C’est ce qui fait la plus grande force de ce roman selon moi, mais c’est sans doute également ce qui explique pourquoi il n’a pas très bien marché, pourquoi on en a si peu entendu parler : il ne plaira assurément pas à tout le monde, parce qu’il dit les vérités qui fâchent, les réalités qu’on essaye de nous faire oublier. C’est un roman qui ne peut que parler à ceux et celles qui marchent déjà à contre-courant, qui vivent et pensent déjà à contretemps, à ceux qui celles qui excèdent parce qu’ils sont trop critiques, trop alarmistes. Ceux-là découvriront qu’ils ne sont pas les seuls à craindre l’avenir, qu’ils ne sont pas les seuls à voir plus loin que la pensée globale numérique et l’autruchisme écologique. Qu’ils ne sont finalement pas les seuls à entrevoir les indices du Grand Effondrement à venir. Je fais indiscutablement, et sans la moindre honte, parti de ceux-là : ce roman, je l’ai trouvé excellent, tout simplement parce que je partage la vision du présent et du futur qui y est dépeint. J’aurai pu écrire ce roman (si du moins j’avais une aussi belle plume que Jérôme Leroy, ce qui est très loin d’être le cas) : aussi terrible soit-il, ce futur me semble plus que parfaitement plausible, possible, au vu de l’évolution de notre monde à bout de souffle, de notre piètre humanité déshumanisée sans le savoir. Mais j’ai bien conscience que la plupart des lecteurs ne porteront pas le même regard sur ce roman, qu’ils le verront peut-être même d’un mauvais œil, justement parce que c’est un récit qui invite, appelle, exhorte, à s’arracher du confort de la masse, du troupeau qui marche sans accroc vers la même direction. Il n’y a que la vérité qui blesse, parait-il …

En bref, je pense que je vais m’arrêter là, car vous l’aurez bien compris : j’ai plus qu’énormément aimé ce roman. J’y ai trouvé un écho presque parfait à mes propres convictions, si divergentes, si dérangeantes quand elles sont confrontées à la bien-pensance collective. Dans un récit plus contemplatif qu’autre chose, l’auteur nous offre un bref aperçu de l’Après post-apocalyptique, pour ensuite raconter comment on en est arrivé là. Et donc, comment on aurait pu éviter ça, comment on peut éviter cela. Il n’est peut-être pas trop tard pour arracher nos œillères, pas trop tard pour oser affirmer haut et fort qu’on ne veut pas de ce futur, ou bien même le choisir en notre âme et conscience (même si personnellement, je ne voudrais pas de cet avenir, et encore moins céder un avenir aussi désolant aux générations futures, mais puisque je suis un élément perturbateur, je suis peut-être l’une des seules à craindre si viscéralement cet avenir en approche). A travers les yeux encore insouciants et innocents du jeune Guillaume, encore enfant puis adolescent dans ces souvenirs qui refont surface alors que sa vie touche à sa fin, nous découvrons les années qui précèdent le Grand Effondrement : c’est tragique, certes, mais raconté avec une certaine poésie, une certaine délicatesse, une certaine tendresse. Comme pour ne pas brusquer le lecteur, comme pour lui souffler « ok, ce que je vais te dire ne va pas te plaire, car ça va remettre en question tout ton système de pensée, je sais que c’est dur, mais viens, on va faire ça en douceur ». Pour l’inviter à poursuivre, malgré tout, envers et contre tout, même si ça fait mal, même si ça fait peur. Un roman d’anticipation d’un réalisme glaçant et d’une poésie déconcertante, à découvrir absolument !