mercredi 20 avril 2022

Finisterrae, tome 2 : Pour qui bat mon coeur - Jeanne Bocquenet-Carle

Finisterrae2, Jeanne Bocquenet-Carle

Pour qui bat mon coeur

 Editeur : Rageot

Nombre de pages : 246

Résumé : Depuis le départ de Tristan pour l’Angleterre, Katell, restée en Bretagne, cherche à comprendre les raisons de son silence. L’aurait-il oubliée ? En elle résonnent de plus en plus les esprits druidiques et une étrange vision l’envahit... Résolue à profiter du séjour linguistique de sa classe Outre-Manche, elle découvre Stonehenge, où ses pouvoirs se manifestent. Tristan resurgit...

 

 

- Un petit extrait -

« J'étais coincée. Je pouvais râler, rechigner, pigner, je ne ferais que gagner du temps.

- Nous nous connecterons à ton esprit pour t'accompagner, précisa maman. Tu jeûnes jusqu'à demain soir où nous procéderons au rituel du feu.

Je m'apprêtai à protester.

- Et qui sait, cela te donnera peut-être des nouvelles de Tristan ? Maintenant, fin de la discussion.

Comment tu n'y as pas pensé plus tôt ?

Mais oui, pourquoi ne pas utiliser mes dons pour retrouver Tristan ? Si le téléphone, les mails, Facebook, Twitter ne marchaient pas, pourquoi ne pas utiliser la bonne vieille méthode druidique ?

- OK, répondis-je aux trois femmes. »

- Mon avis sur le livre -

 Il n’existe à mes yeux pas grand-chose de plus frustrant que de devoir attendre plusieurs mois (voire parfois plusieurs années) avant de connaitre la suite (voire parfois la fin) d’une histoire, parce que le tome suivant (qui est parfois aussi le dernier tome) n’est pas encore sorti … C’est d’autant plus frustrant que, parfois, lorsque le fameux tome tant attendu débarque enfin en librairie, vos gouts littéraires ont tant et si bien changés que vous n’avez même plus réellement envie de reprendre le fil de l’histoire. A force d’attendre, vous avez fini par passer à autre chose, et oublier presque complétement l’existence même de cette saga … Mais il y a plus frustrant encore : quand l’auteur décide finalement de ne pas terminer la saga, ou quand l’éditeur décide finalement de ne pas traduire la suite. Pendant des années, on fait miroiter aux lecteurs impatients l’arrivée imminente de la suite, on leur promet que ça arrive, qu’il faut juste patienter encore « un petit peu » … et un beau jour, on leur dit « hé ! bonne nouvelle : il n’y aura pas de suite ! ». C’est quelque chose qui a tendance à me mettre en rogne, car c’est un manque profond de respect envers les lecteurs. Et puis, dernière chose assez frustrante : quand l’auteur s’efforce effectivement d’offrir une suite au lecteur … mais que cette dernière s’avère plus décevante encore qu’une absence de suite. Comme si elle était artificielle, forcée, comme si l’auteur, en annonçant que le premier tome était un premier tome, avait oublié de réfléchir à la suite, et se retrouvait fort démuni au moment de l’écrire …

Depuis le départ de Tristan, parti en Angleterre retrouver sa mère (qui était censée être morte et enterrée, mais qui est en réalité bien vivante … et soigneusement internée pour éviter qu’elle ne dévoile les secrets druidiques à n’importe qui), Katell est inconsolable. Chaque jour, elle espère recevoir de ses nouvelles, un petit mail ou un petit SMS, mais chaque jour, ses espoirs sont déçus et elle plonge un peu plus dans l’apathie. C’est certain : il l’a oublié, elle n’a pas compté le moins du monde pour lui. Tout ce qu’il appréciait en elle, c’est le fait qu’elle est supposée être la super druidesse annoncée par la prophétie et attendue depuis des décennies. Mais Katell ne se sent clairement pas l’âme d’une super druidesse, juste celle d’une adolescente en plein chagrin d’amour. A quoi bon chercher à lire dans l’eau ou dans le feu, à quoi bon saluer le soleil et remercier la terre, si elle doit être à tout jamais séparée de Tristan ? Tout ce qu’elle demande, c’est qu’on la laisse pleurer sur son petit cœur brisé en paix ! C’est sans compter sur l’obsession de Sir John à récupérer les artefacts sacrés de son peuple, sans compter sur l’obstination de sa mère qui sait comment la mener par le bout du nez, et sans compter sur l’excitation grandissante de sa meilleure amie  au fur et à mesure qu’approche leur voyage scolaire en Angleterre … Voyage qui pourrait bien prendre un tournant parfaitement inattendu, et indiscutablement druidique !

Nous retrouvons Katell là où nous l’avons laissée : en train de se lamenter parce que son petit copain est parti loin d’elle pour retrouver sa mère, qu’il pensait être morte. Non mais quel égoïsme ! Elle devrait plutôt se réjouir pour Tristan, qui n’a jamais surmonté le « décès » de sa mère, plutôt que de chouiner parce qu’il lui manque, comme si elle était la seule et unique personne au monde à être séparée de son petit copain ! Surtout que cela ne fait que deux semaines qu’il est parti, non d’un petit bonhomme en mousse, et non pas deux ans ! Katell avait déjà cette fâcheuse tendance à m’agacer dans le premier tome, mais là, elle explose absolument tous les records : j’avais vraiment envie de la baffer toutes les deux lignes ! Et cela d’autant plus que Katell réussit à combiner les lamentations incessantes sur l’absence de Tristan, son « seul et unique amour », et le désarroi profond parce que « le beau gosse sur lequel je viens de flasher est finalement déjà en couple avec une peste ». Il faut savoir, tu es amoureuse de Tristan ou de Quentin ? A croire que finalement, Katell ne sait faire qu’une seule et unique chose dans la vie : se plaindre. S’apitoyer sur son sort. Gémir, pleurnicher, chialer, sangloter. S’énerver contre ceux qui ne respectent pas son « immense souffrance » et ne la laisse pas pleurer en paix. Se plaindre à nouveau parce que « c’est trop injuste » et bouder comme une gosse de trois ans à qui on a interdit de prendre un troisième cookie avant de passer à table …

En gros, en disant ça, je vous ai résumé … disons les deux-tiers du livre : autant vous dire que ce n’est pas palpitant pour un sou, et que je me suis sérieusement demandée si je n’allais pas purement et simplement abandonner, plutôt que de perdre mon temps à me coltiner la petite crise d’ado frustrée de Katell. Mais comme le livre est très court, j’ai décidé de lui laisser sa chance jusqu’au bout … et je ne suis pas certaine d’avoir fait le bon choix. Car on a vraiment l’impression que l’autrice n’avait absolument aucune idée de ce qu’elle était censée nous raconter. Le premier tome avait été présenté comme un premier tome, donc elle était bien obligée de nous sortir une suite, mais elle n’avait visiblement pas réfléchi en amont pour savoir si elle aurait de la matière pour cela. Alors … elle a vaguement improvisé, visiblement. Hop, une histoire de pierre qui disparait, quelques petites visions vaguement mystérieuses pour rappeler que Katell est supposée être une druidesse au pouvoir immense, et un voyage scolaire qui permet à l’héroïne de se retrouver en Angleterre, quelle chance ! S’ensuit alors quelques menues visites londoniennes, puis ils terminent (quelle surprise) par Stonehenge, où l’arrivée de Katell fait réagir les pierres (autant pour la discrétion, mais de toute façon, personne ne s’est posé plus de questions que cela …), et au moment précis où elle s’apprête à prendre le bateau pour le retour, imaginez QUI la contacte ? Je vous le mets dans le mille, le fameux Tristan, quel sens du timing !

Ni une ni deux, un petit tour de passe-passe et les deux adolescentes échappent allégrement à la surveillance de leurs professeurs ET des services de sécurité, prêtes à vagabonder dans l’Angleterre et l’Ecosse sauvages pour aller faire … et bien on ne sait pas trop quoi, en fait. On ne saisit pas bien s’ils fuient ou s’ils cherchent quelque chose. Toujours est-il que le grand méchant ressurgit pile au même moment, kidnappe tout ce petit monde, tout fier d’avoir enfin mis la main sur le dernier artefact … mais comme c’est le grand méchant, et que Katell est la big druidesse, hop, en quelques lignes, le compte du grand méchant est réglé, et tout le monde est content (et se marièrent, et eurent beaucoup d’enfants) ! Et c’est fini ! En gros … tout ça, pour pas grand-chose (et je suis gentille en ne disant pas « pour rien »). C’est très expéditif, comme si l’autrice n’y avait pas mis beaucoup de conviction, comme si elle s’était vraiment forcée pour offrir un simulacre de fin à ses lecteurs, comme pour se débarrasser d’une corvée. Ça peut sembler dur, dit comme ça, mais c’est vraiment le ressenti que j’ai eu du début à la fin … Parce que le premier tome était certes un peu prévisible par moment, mais il y avait quand même une intrigue, il y avait quand même des enjeux, un peu de tension. Là … c’était plat. Une succession de chapitres, de scènes, qui ne suffit pas à former une vraie histoire, parce qu’une histoire, c’est vivant, c’est dynamique ! Et une fin bâclée, qui manque de réalisme ET de magie à la fois. Finalement, la fin ouverte du premier tome était préférable !

En bref, vous l’aurez bien compris, j’ai vraiment été déçue par ce second et dernier tome … On a vraiment le sentiment que l’autrice n’avait absolument aucune idée de ce qu’elle était censée faire, alors elle a fait tout et n’importe quoi. Autant le premier tome avait un fil rouge bien défini, avec une vraie menace, avec une vraie quête, avec de vraies péripéties (même si certaines se résolvaient bien facilement, elles avaient le mérite d’exister), autant là, on a le sentiment que l’autrice elle-même errait sans savoir où elle voulait nous emmener. C’est comme si elle n’avait elle-même aucune idée du fil rouge de l’intrigue, de ses enjeux. Alors elle trimballe ses héros d’un endroit à un autre, comme des petits pantins bien obéissants, leur fait vivre quelques péripéties pour donner l’illusion qu’il se passe plein de trucs, puis se débrouille pour que le grand méchant disparaisse du paysage, pour que tout (sans qu’on sache réellement ce que recouvre ce « tout ») puisse reprendre comme avant. Tout est bien qui finit bien, même si on n’a absolument pas compris ce qui n’allait pas, même si on n’a absolument pas compris comment ça s’est réglé. C’est vraiment dommage, car avec tout ce qui était présenté (les légendes, prophéties, pierres magiques, dons surpuissants), il y aurait clairement eu moyen de faire quelque chose d’un peu plus construit, consistant, cohérent … En clair, si vous aimez la culture celtique et druidique, ce n’est pas cette duologie que je vous conseille, car vous resterez vraiment sur votre faim. Par contre, si vous voulez vivre par procuration un « tragique » chagrin d’amour, c’est plutôt le bon roman !

samedi 16 avril 2022

Coeur d'encre, tome 1 - Cornelia Funke

Cœur d’encre1, Cornelia Funke

 Editeur : Folio Junior

Nombre de pages : 653

Résumé : Meggie, douze ans, vit seule avec son père, Mo. Comme lui, elle a une passion pour les livres. Mais pourquoi Mo ne lit-il plus d'histoires à voix haute? Ses livres auraient-ils un secert? Les mots auraient-ils un pouvoir? Un soir, un étrange personnage frappe à leur porte. Alors commence pour Meggie et Mo une extraordinaire aventure, encore plus folle que celles que racontent les livres. Et leur vie va changer pour toujours...

 

 

- Un petit extrait -

« Quand tu emportes un livre en voyage, il se passe quelque chose d'étrange : le livre se met à rassembler tes souvenirs et, plus tard, il suffit que tu l'ouvres pour te retrouver à l'endroit même où tu l'avais lu. Dès les premiers mots, tout revient : les images, les odeurs, la glace que tu mangeais alors... Crois-moi, les livres sont comme le papier dont on se sert pour attraper les mouches. Les souvenirs n'adhèrent nulle part aussi bien que sur des feuilles de papier imprimé. »

- Mon avis sur le livre -

 Pour reprendre une expression chère à mon arrière-grand-mère, lorsque j’étais enfant, je lisais « sans sentiment » : je lisais absolument tous les livres qui me passaient sous la main, sans même les choisir, sans vraiment les apprécier. Une vraie boulimie livresque : tout ce qui m’importait, c’était de me repaître de lettres, d’emplir mon esprit de mots, de me gaver de phrases, pour ne pas entendre les mots moqueurs, les phrases mesquines de mes camarades de classe. Les livres n’étaient alors pour moi que des boucliers pour repousser le monde extérieur, mais je ne leur avais pas encore ouvert les portes de mon jardin intérieur : j’avais encore trop peur pour laisser quoi que ce soit se frayer un chemin dans mon petit cœur, pas même un personnage de roman. J’ai donc très peu de souvenirs de mes toutes premières lectures : elles forment un immense agglomérat d’histoires sans queue ni tête, sans consistance. Seuls quelques-uns émergent de cet amas informe, car ils ont su ébrécher la barrière pour venir faire vibrer mon petit cœur (je pense à Comme un coquelicot, à Mon drôle de petit frère ou encore à L’enfant qui caressait les cheveux) … ou bien parce que, pour une raison ou une autre, je n’ai même pas pris la peine d’aller au bout. Et je pense ici à Cœur d’encre : notre première rencontre s’est finie par un abandon sans état d’âme. Ennui ou agacement, je ne saurais le dire. Toujours est-il que j’ai longuement hésité avant de lui redonner une chance : d’un côté, il semblait avoir tout pour me plaire, mais de l’autre, l’ombre de cet abandon enfantin me bloquait. Finalement, j’ai décidé de tenter le coup … et j’ai bien fait !

Meggie a été élevée dans le plus profond respect des livres, ce qui est fort logique, puisque son père, Mo, est relieur et restaurateur de livres – même si elle a toujours trouvé plus juste de le qualifier de « docteur des livres », lui qui soigne si amoureusement tous les ouvrages, souvent rares, vieux et précieux, que lui apportent ses clients, qu’ils soient antiquaires, collectionneurs ou bibliothécaires. D’aussi loin qu’elle se souvienne, elle a toujours été entourée de livres de toutes tailles, de toutes couleurs, de tous genres : leur petite maison est envahie de livres, empilés au petit bonheur la chance dans toutes les pièces, comme autant de portails vers des mondes tantôt merveilleux, tantôt haletants, tantôt émouvants. C’est donc très naturellement que Meggie est devenue une grande lectrice passionnée, comme son père : où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse, elle a toujours un livre avec elle, et il ne lui faut que quelques minutes pour se laisser entrainer par les aventures et mésaventures qui se cachent au creux des pages. Mais voilà que c’est par la faute d’un livre, un livre très mystérieux dont elle ne connaissait même pas l’existence, et dont elle ne connait même pas le titre, que tout bascule soudainement : à la seconde même où un homme fait irruption dans leur cour pour prévenir son père qu’un certain « Capricorne » veut à tout prix récupérer ce fameux livre, Meggie est plongée dans une aventure – ou plutôt une mésaventure – qui n’a absolument rien de merveilleux ni de palpitant. C’est surtout effrayant, très effrayant … et ce n’est encore que le début.

Qui n’a jamais rêvé de voir sortir un personnage de son roman préféré, voire même eu envie de l’extirper soi-même de sa prison de papier ? Qui n’a jamais rêvé de vivre une aventure extraordinaire à l’instar de son héros favori, n’a jamais eu envie de devenir soi-même le héros d’une histoire ? Qui n’a jamais rêvé de quitter notre monde, sombre et monotone, et eu envie d’explorer l’univers, exotique et fabuleux, de son roman préféré ? Meggie est une lectrice comme tous les autres lecteurs : tous ces rêves, toutes ces envies, elle les partage avec tous les autres lecteurs, et sans doute plus encore avec celui-là même qui est présentement en train de lire ses aventures en se disant « ça serait merveilleux de rencontrer Meggie, de vivre ses aventures, d’explorer son monde » … Il y a une mise en abime un tantinet vertigineux qui se tisse lorsqu’on se plonge dans ce roman : Meggie est à la fois héroïne et lectrice, et l’on en vient à se demander si, nous aussi, on ne serait pas en même temps lecteur et héros d’une autre histoire. Après tout, comment pourrions-nous le savoir ? Meggie elle-même semble bien inconsciente du fait que ses terribles mésaventures ne sont en réalité que les péripéties d’un simple roman ! Tout ce qu’elle sait, c’est que sa vie s’est soudainement transformée en véritable aventure de roman, et que c’est loin, très loin d’être aussi incroyable qu’elle ne l’imaginait. Désormais, elle est en convaincue : les aventures, c’est bon pour les personnages de romans, pas pour les vraies personnes … Tout ce qu’elle veut, c’est retrouver sa petite vie d’avant, sa petite vie parfaitement normale !

Mais les choses sont loin d’être aussi simples : elle découvre que son père a la faculté de faire sortir les personnages des romans simplement en lisant à voix haute … Déracinement insoutenable pour certains, qui ne supportent pas leur nouveau monde et donnerait n’importe quoi pour retourner chez eux, mais jouissance pour certains qui profitent pleinement de ce nouveau terrain de jeu. On s’en doute bien, le grand méchant de cette histoire – et donc aussi de l’histoire dans l’histoire – fait partie de cette seconde catégorie. Capricorne a vraiment tout du « grand méchant » tel qu’on en trouve dans les livres pour enfants : son seul rôle, c’est d’être méchant. Il aime distiller la peur autour de lui, il aime la richesse et la puissance, il aime faire mal aux gens, il aime donner des ordres, il aime le mal. Un méchant pareil ne devrait exister que dans les livres … car quand on se retrouve face à eux pour de vrais, on aimerait qu’ils soient un petit peu moins méchants. Un peu moins effrayants. Quand un personnage de roman nous fait trop peur, il suffit au lecteur de fermer le livre et d’en ouvrir un autre pour … mais Meggie ne peut pas refermer le livre, elle est dans le livre ! Bien obligée de faire face à ce méchant tout droit sorti d’un autre livre. Et le lecteur est tiraillé entre l’excitation – comme toujours quand une petite héroïne se retrouve face à un terrible méchant assoiffé de cris et de larmes – et l’effroi : plus que jamais, on se dit « et si j’étais à la place de Meggie, comment réagirai-je, comment m’en sortirai-je ? ». Plus que jamais, on se dit que la frontière entre le récit et la réalité se tient plus qu’à un fil …

Et c’est bien là toute la magie d’un bon roman, finalement : Cœur d’encre n’est pas seulement une épopée palpitante, pas même seulement une mise en abime époustouflante, c’est bien plus une véritable ode à la littérature. Une formidable lettre d’amour aux livres … et à leurs écrivains, sans qui rien ne serait. Il y a certes quelque chose de magique dans le fait de se « plonger » dans un livre, de laisser de simples mots faire naitre en nous des images, des sons, des sensations, mais aussi des émotions …. mais il y a assurément quelque chose de plus magique encore dans le fait d’écrire des livres, dans le fait de glisser dans de simples mots des images, des sons, des sensations, des émotions. Oui, les auteurs sont de véritables magiciens ! Et c’est assurément ce qui m’a le plus profondément touchée dans ce roman, cet hommage aux livres et à leurs créateurs, à ce qu’ils nous apportent. Trop souvent, on oublie que derrière chaque roman se cache un auteur, on oublie tout ce qu’on leur doit … et on ne les remercie donc pas assez. Et c’est un tort. Alors faites-moi plaisir : allez remercier un auteur, aujourd’hui. Envoyez-lui un petit mot pour lui dire que son travail est génial, pour lui prouver qu’il n’écrit pas dans le vide, qu’on lit ses histoires, qu’on les aime, et donc qu’on l’aime à travers elles. Nourrissons nos auteurs de remerciements et d’encouragements, sinon nous n’aurons plus rien à nous mettre sous la dent, plus de nouveaux récits pour nous faire rêver et trembler, plus de nouveaux personnages à souhaiter rencontrer, plus de nouveaux univers à vouloir explorer !

En bref, vous l’aurez bien compris, je suis fort heureuse d’avoir finalement accepté de laisser une seconde chance à ce roman. Et cela d’autant plus que je ne parviens décidemment pas à comprendre pourquoi je l’ai abandonné la première fois, et pourquoi il m’avait laissé ce si désagréable souvenir. Car même si ce n’est pas le roman du siècle, même si on reste dans quelque chose de relativement enfantin, classique, pour ne pas dire banal sur le plan de l’intrigue en elle-même – il n’y a pas de réel suspense, on se doute bien que d’une façon ou d’une autre, ce sont les gentils qui gagneront à la fin, et que ça se finira même très bien –, c’est un roman qui mérite amplement le détour ! C’est en quelque sorte un roman qui s’adresse à l’enfant que nous étions, l’enfant que nous sommes encore un petit peu quel que soit notre âge, l’enfant qui se laisse bercer par une histoire sans se poser de question, qui se laisse aspirer par cette histoire sans opposer la moindre résistance. C’est un roman qui nous ramène à ce qui fait l’essence même de la relation (très intime) entre un livre et son lecteur : cette envie de se laisser pleinement, totalement, complétement happer par l’histoire au point d’avoir le sentiment de la vivre en même temps que les personnages, un peu comme si nous étions ces personnages. Lire, c’est sortir un petit peu de soi-même pour entrer un petit peu dans le livre. Et c’est oser se laisser surprendre par un livre que l’on n’avait pas forcément envie de lire au premier abord, parce qu’être lecteur, c’est savoir que les livres sont vraiment magiques et donc toujours surprenants !

mercredi 13 avril 2022

Tara Duncan, tome 10 : Dragons contre démons - Sophie Audouin-Mamikonian

Tara Duncan10, Sophie Audouin-Mamikonian

Dragons contre démons

 Editeur : XO

Nombre de pages : 490

Résumé : AutreMonde est en émoi : l’Impératrice a invité les démons ! Prenant pour prétexte les fiançailles de Tara, qui n’a pas l’intention d’épouser qui que ce soit, Lisbeth a proposé la main de sa nièce au magnifique Archange, roi des démons, mais aussi à Maître Chem, le grand dragon bleu. Beau combat en perspective. Sauf que tout cela n’est sans doute qu’un gigantesque complot, où de mystérieux et insaisissables assassins œuvrent dans l’ombre … Tara se prépare à affronter, seule, sans le magicgang, son destin. Au risque d’y laisser son innocence. Et sa propre vie.

 

- Un petit extrait -

« Quelques secondes plus tard, les gardes, accompagnés de Grr'ul, débarquaient dans la chambre, armes aux poings.

- Que de passe-t-il ? Que se passe-t-il ? cria Grr'ul, les senseurs ont signalé une explosion sonore de force 4 dans la pièce, tout va bien ? Vous avez été attaqués ?

- Tout va bien, Grr'ul, la rassura Tara en essayant de ne pas rire. C'était juste Fafnir qui vient de composer une ode en mon honneur.

- Une explosion sonore de force 4 ? s'exclama la naine, horriblement vexée. Ces stupides machines ne savent pas différencier un chant nain d'une explosion ?

- C'était un chant ? s'exclama Grr'ul, incrédule. »

- Mon avis sur le livre -

 Douze ans. Cela fait un petit peu plus de douze ans que j’ai découvert Tara Duncan … Grosso modo, la moitié de mon existence. C’est à la fois peu et beaucoup, très long et très court : parfois, j’ai le sentiment que c’était hier, d’autres fois, cela me semble être une toute autre vie. A cette époque, seuls les sept premiers tomes étaient sortis : je les ai dévorés en l’espace de deux semaines, dans le désordre le plus complet en fonction des tomes disponibles au CDI et à la bibliothèque. Puis, j’ai demandé à mes parents de me les acheter, et je les ai relus dans l’ordre. Une fois. Deux fois. Peut-être plus : je ne tenais pas de liste de mes lectures, à cette époque. Et puis, au terme de la très longue année d’attente (la première d’une longue lignée), tandis qu’approchait la sortie tant attendue du huitième tome, je me suis renfilée toute la saga, histoire d’être fin prête pour découvrir la suite. Et chaque année, ce fut le même rituel : jusqu’en terminale, je faisais ma rentrée avec le premier tome, puis j’enchainais tous les tomes sortis, me débrouillais pour acheter ou recevoir le nouveau le jour même de sa sortie (voire même avec un peu d’avance quand j’avais de la chance avec ma précommande), et je sprintais pour être la première à donner mon avis sur l’ensemble du tome sur le blog de l’autrice. Avec ce système, autant je connais désormais presque par cœur les sept premiers tomes, ceux que j’ai relus le plus souvent, autant j’ai parfois le sentiment de redécouvrir totalement les trois ou quatre derniers, ceux que j’ai beaucoup moins relus !

Tara a toujours détesté son fichu statut d’Héritière du Puissant et Noble Empire d’Omois … mais aujourd’hui plus que jamais. Depuis qu’Archange, le tout nouveau tout beau roi des Démons, et Maitre Chem, le sage mais pas si vieux Dragon, l’ont tous les deux demandée en mariage, la jeune fille est poursuivie par une horde de prétendants tout aussi « prestigieux » les uns que les autres, à croire que tout ce qu’AutreMonde compte de princes et de nobliaux est soudainement tombé fou amoureux d’elle … ou plutôt des accords commerciaux et diplomatiques qu’une telle union pourrait accorder à l’un ou l’autre petit comté du coin. Mais Tara n’a nullement l’intention d’épouser qui que ce soit, et encore moins un démon au visage d’ange ou son mentor dragon : elle n’a que dix-sept ans et demi ! Et doit à tout prix convaincre sa tante que c’est vraiment une très, très mauvaise idée que d’inviter toute une délégation de démons dans leur univers, même si ces-dits démons sont très beaux garçons et que commercer avec leurs six planètes pourrait renflouer les caisses de l’état. Mais Lisbeth et tout ce qu’AutreMonde compte de commerçants assoiffés de profits ont eu gain de cause : Archange et ses démons arriveront dans quelques jours pour signer l’accord commercial le plus mémorable de toute l’histoire … et le mariage qui va avec. Et les dragons participeront eux aussi aux négociations. Et Tara est intimement convaincue que cette affaire va mal se passer. Très mal se passer. Vraiment très mal se passer ...

Arrivé au dixième opus d’une saga, on peut raisonnablement se dire que « on ne se laissera plus mener par le bout du nez », qu’on connait désormais suffisamment l’auteur et ses habitudes narratives pour anticiper les retournements de situation et autres coups de théâtre … Mais que nenni ! Sophie Audouin-Mamikonian est une autrice insaisissable, qui sait surprendre même ses lecteurs les plus fidèles et les plus attentifs : qui aurait cru que, à quelques tomes à peine de la fin de la saga, cette dernière allait s’engouffrer tête la première dans un nouvel arc narratif de cette ampleur ? Pour tout dire, même au bout de la troisième ou quatrième relecture, je suis toujours éblouie par cette audace … et un tantinet effrayée aussi : comment Sophie va-t-elle donc réussir à faire coïncider toutes ces intrigues parallèles pour toutes les conclure convenablement ? Comme s’il n’y avait déjà pas assez de mystères à résoudre, de complots à démanteler, de triangles amoureux à désamorcer, de catastrophes à éviter ! Rationnellement, on se dit que l’autrice a eu les yeux plus gros que le ventre, qu’elle aurait mieux fait de se contenter de fermer les portes précédemment ouvertes plutôt que d’ouvrir un nouveau portail aussi volumineux … mais la raison a rarement sa place dans une lecture-passion. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, avec Tara Duncan : on ne lit pas cette saga car elle est sérieuse et « prestigieuse », mais seulement parce qu’elle fait rire et rêver, parce qu’elle nous aide à oublier tous nos soucis, parce qu’elle n’est pas prise de tête. Parce qu’elle brise les carcans de la raison pour oser un peu de folie …

En parlant de folie, il semblerait que les dirigeants d’AutreMonde aient tous perdus la tête : inviter une délégation entière de démons, certes « humanisés », dans leur univers, mais quelle Folie avec un grand F ! Ont-ils oubliés que ce peuple a tenté de les envahir, les coloniser, les anéantir, les massacrer, quelques siècles auparavant ? Quelques potentiels nouveaux accords commerciaux justifient-ils de mettre en péril des centaines de milliards de vies innocentes ? Peut-on véritablement faire confiance à un ennemi ancestral aussi belliqueux et puissant que des hordes démoniaques (aux visages d’anges, pour mieux tromper notre vigilance, de plus est) ? Mais d’un autre côté … est-il juste de ressasser, d’entretenir, siècles après siècles, les mêmes rancœurs, les mêmes animosités ? Peut-on moralement continuer à faire peser sur un peuple la responsabilité du massacre commis par leurs ainés, leurs ancêtres ? Est-il acceptable de punir ad vitam aeternam une civilisation sous prétexte qu’on en a une peur bleue ?  Faut-il s’obstiner à mettre tous les démons dans le même sac … ou ne faut-il pas plutôt faire table rase du passé et accepter la main tendue, accepter de repartir sur de bonnes bases ? Ces questionnements ne cessent de hanter notre pauvre Tara, tiraillée entre sa terreur et sa méfiance instinctives (plus que quiconque, elle sait à quel point la magie démoniaque corrompt l’âme) et l’instinct politique et commercial que sa tante s’efforce de lui inculquer (elle est tout de même supposée devenir Impératrice d’Omois un jour … le plus tard possible s’il vous plait merci). Elle comprend le choix de Lisbeth, à défaut de l’approuver.

Comment pourrait-elle l’approuver, d’ailleurs, puisqu’il s’agit ni plus ni moins de la marier à un illustre inconnu pour sceller le plus grand accord diplomatique et économique de l’Histoire avec un grand H, alors que Cal vient de lui déclarer, une nouvelle fois, sa flamme ? Jusqu’à présent, les atermoiements amoureux de Tara m’énervaient au plus haut point (sans doute parce que Robin lui-même m’horripile, en y réfléchissant) … mais dans ce tome, on bascule sur quelque chose de bien plus profond, de bien plus délicat, qui a tendance à m’émouvoir énormément. De plus, contrairement à ce que je reprochais dans les tomes précédents, cette histoire d’amour ne vient pas écraser le reste de l’intrigue : elle s’y insère subtilement, elle la nourrit, la rend plus prenante encore. Car il faut un peu d’émotion pour contrebalancer ce nouveau déferlement de rebondissements, un peu de tendresse pour compenser cette nouvelle vague d’action … En effet, soyez prévenus, on ne peut pas s’ennuyer dans ce tome, dans lequel la tension dramatique est de plus en plus forte à chaque chapitre, atteignant le moment venu un niveau sans doute jamais atteint dans toute la saga. Sophie est décidemment passée Maitre dans l’art et la manière de jouer avec le petit cœur de ses lecteurs : tout au long du roman, nous avons le sentiment de marcher sur un fil avec une dizaine de vases en cristal sur la tête. On tangue entre l’envie d’y croire et la certitude que quelque chose va mal tourner, sans réussir à savoir quoi ni comment … On connait assez Sophie pour se douter que tout va basculer, mais sans pouvoir prédire de quelle manière.

En bref, vous l’aurez bien compris, contrairement à pas mal de lecteurs qui affirment que c’est à partir de ce tome qu’ils ont complétement décrochés de la saga … je l’ai pour ma part vraiment beaucoup aimé ! A vrai dire, j’ai parfois du mal à comprendre ce qu’ils veulent, ces lecteurs mécontents : quand Sophie se cantonne à l’univers des premiers tomes, ils râlent car l’univers n’est « pas assez étoffé », et quand elle étoffe l’univers et élargit nos horizons, ils râlent car « ce n’est plus l’univers des premiers tomes ». D’ici à affirmer qu’ils râlent par principe, il n’y a qu’un pas que j’hésite parfois à franchir, tellement cela me semble contradictoire ! En tout cas, une chose est sûre et certaine : avec un final comme celui-ci, le prochain opus promet d’être encore plus palpitant encore, et j’en viens à me demander si mon pauvre petit cœur va survivre à la fin de la saga ! J’avais vraiment oublié à quel point ces trois derniers tomes étaient riches en rebondissements, en révélations, en ébahissements, en stupéfactions ! Impossible de se reposer sur nos lauriers, de se dire qu’on a tout compris et tout deviné, car à chaque fois qu’on pense avoir saisi quelque chose, à chaque fois qu’on pense avoir anticipé la suite, Sophie vient renverser nos certitudes et nos prédictions comme un ouragan balaye un château de cartes. Et c’est justement cela qui tient le lecteur en haleine, qui lui donne le sentiment de vivre l’histoire avec les héros : parce qu’il est lui aussi trimballé au cœur du maelstrom, parce qu’il n’a aucune emprise sur le cours des choses, parce qu’il doit lâcher priser pour véritablement profiter de sa lecture. Et qu’est-ce que c’est merveilleux !