samedi 15 octobre 2022

Quatre filles et un jean, tome 3 : Le troisième été - Ann Brashares

Quatre fille et un jean3, Ann Brashares

Le troisième été

 Editeur : Gallimard

Nombre de pages : 359

Résumé : C'est l'ultime été avant la grande séparation. Rien ne sera plus comme avant : à la fin des vacances, les quatre filles partiront chacune dans une université différente. Plus que jamais, elles se raccrochent au symbole de leur amitié : le jean magique, témoin de leurs vies, témoin de ce troisième été qui s’annonce décisif….

 

 

 

- Un petit extrait -

« C’était un miracle, tout ce qu’on pouvait lire dans le moindre petit geste, si l’on se donnait la peine de bien regarder, de vraiment chercher l’information. Il y avait tant d’émotions, une foule étourdissante de choses que les mots, tout du moins les mots de Lena, ne pouvaient exprimer. Des milliers d’images, de souvenirs et d’idées qui se déployaient si on les laissait venir. Pour qui savait regarder, l’histoire entière de l’humanité était contenue dans le moindre trait. C’était de la poésie pure. Elle n’avait jamais trouvé la poésie poétique, pour être honnête. Mais elle imaginait ce que pouvait être la poésie pour ceux qui l’aimaient et la comprenaient. »

- Mon avis sur le livre -

 C’est en relisant le même livre à quelques années d’intervalle qu’on se rend compte à quel point on a changé entre temps, quand bien même on n’en avait pas conscience jusqu’alors, quand bien même on tentait coute que coute de l’ignorer … De mes lectures précédentes de la saga, je ne conservais qu’une impression de pure légèreté, je ne retenais que les moments les plus joyeux. Dans mes souvenirs, les quatre filles n’étaient que quatre adolescentes, pleines de vie et de rêves, soudées par une amitié que rien ne pouvait ébranler. Aujourd’hui, je ne vois plus du tout les choses de la même manière, au point que je me demande comment j’ai bien pu passer à côté de la grande profondeur du récit auparavant. Comment ai-je donc fait pour n’y voir qu’un simple divertissement pour pré-adolescentes romantiques ? Car tout ce que je vois désormais, ce sont quatre jeunes filles qui deviennent doucement mais sûrement des jeunes femmes, assaillies par les doutes, les peurs, les peines, les remords, les hésitations. J’y vois des moments de grande détresse, des instants de pur désarroi : on est bien loin de la joie et de l’insouciance que j’avais à l’esprit et que je m’attendais à retrouver ! Et puisque le livre, lui, est toujours le même, la seule conclusion possible, c’est que ça soit moi qui ai changé. Suffisamment subtilement pour avoir l’impression d’être toujours exactement la même. Mais pourtant assez pour ne plus me reconnaitre en la lectrice que j’étais il y a quelques années seulement : indiscutablement, je ne suis plus totalement la même. Et je ne sais pas vraiment quoi en penser …

Tibby, elle, voit d’un très mauvais œil tous les changements qui se profilent à l’horizon : elle a toujours haït très viscéralement les bouleversements et donnerait absolument n’importe quoi pour que les choses restent immuables. Mais même en essayant très fort, elle ne peut cette fois-ci pas faire sembler d’ignorer la terrible réalité : désormais, rien ne sera jamais plus comme avant. A la rentrée, les quatre filles s’éparpilleront aux quatre coins des Etats-Unis, chacune dans une université, loin de la ville où elles sont nées, loin du berceau de leur amitié. Tandis que l’échéance se rapproche, inexorablement, Tibby ne peut s’empêcher de douter : a-t-elle pris la bonne décision ? Elle n’est pas la seule à nager en pleine indécision. Lorsqu’elle découvre par hasard (par hasard !) que sa mère est enceinte de son tout nouveau mari, Carmen se voit submergée par la jalousie : elle n’a même pas commencé à emballer ses affaires que sa chambre est déjà vouée à se transformer en nurserie, qu’un bébé n’attend que son départ pour prendre sa place dans la maison et sûrement dans le cœur de sa mère ! Alors, une idée un peu mesquine nait dans son esprit : et si elle allait à l’université juste à côté, pour ne pas avoir à déménager ? Lena, elle, n’a pas de doute : elle veut absolument intégrer son école d’art. Mais c’est son père qui n’est pas du tout de cet avis et refuse catégoriquement de lui payer ses études … Pour la première fois de son existence, la douce et docile Lena refuse de se voir dicter sa conduite et son avenir. Elle ira. Un point c’est tout. Elle sera aussi obstinée que Bridget. Cette dernière, quant à elle, est une fois de plus en colonie, mais cette fois-ci en tant que monitrice. Et voici qu’elle retrouve celui qui, il y a deux ans, a fait battre son cœur et l’a brisé en même temps …

« Dernière étape avant le grand saut vers l’inconnu ». C’est le grand terminus pour le train de l’enfance : à la fin de l’été, les quatre filles rentreront à l’université. D’un côté, elles ont hâte de s’élancer à la poursuite de leurs rêves … mais de l’autre, elles sont terrifiées à l’idée de quitter le nid pour sauter du haut de la falaise. Leurs ailes sont-elles assez fortes pour les porter, ou vont-elles s’écraser lamentablement contre un rocher ? Le ciel est-il vraiment aussi exaltant qu’il en a l’air, ou bien vont-elles être déçues par ce qui les attend ? A la fin de l’été précédent, nos quatre amies semblaient avoir trouvé un certain équilibre, mais elles doivent se rendre à l’évidence : ce n’était qu’une illusion de plus. Contrairement à ce qu’elles s’imaginaient, elles sont encore très loin d’être en paix avec elles-mêmes. Prenons Carmen, par exemple : elle croyait fermement que plus rien ne pourrait la faire douter de l’amour que ses parents lui vouent. Son père est heureux avec sa Lydia, sa mère est heureuse avec son David, et elle est heureuse de les voir heureux … Mais quand elle apprend que sa mère est enceinte, tout vole en éclat : impossible de se réjouir, ni même de faire semblant. Elle qui pensait être définitivement guérie de l’égoïsme et de la jalousie se rend compte qu’elle n’a pas vraiment changé : elle est toujours Carmen-la-vilaine, le nombril du monde. Sa rencontre avec Win, un jeune homme tout ce qu’il y a de plus gentil et généreux, qui ne cesse de la croiser alors qu’elle donne l’illusion d’être Carmen-la-gentille, va peut-être l’aider à se réconcilier avec elle-même. A apprendre à voir ce qu’il y a de bon en elle …

Tibby, elle aussi, va faire l’âpre expérience du remords et de la culpabilité lorsqu’un tragique accident l’oblige à voir les choses en face : elle aura beau tenter de se claquemurer derrière sa carapace d’indifférence, elle ne pourra jamais se préserver de la souffrance. Elle avait envie et besoin de croire qu’il lui suffisait finalement de ne jamais s’investir émotionnellement pour être protégée : si l’on ne tente rien, aucun risque de tomber et de se faire mal. Mais elle est bien contrainte de se rendre compte que la vie ne marche pas comme ça. Elle pensait qu’elle serait en sécurité, bien cloitrée dans son petit cocon hermétique. Mais pour vivre, il faut bien prendre le risque d’attraper une maladie en ouvrant la fenêtre pour laisser entrer un peu d’air. Par crainte de tomber et de souffrir, Tibby a toujours refusé de tendre la main pour attraper le bonheur sur la branche. Mais si sa petite sœur de trois ans a eu le courage de tendre la main, pourquoi n’y arriverait-elle pas ? Ceux qui me connaissent s’en doute probablement : c’est indiscutablement l’histoire de Tibby qui m’a le plus touchée, car elle résonne pas mal avec mes propres angoisses. Comme elle, j’ai cet instinct de rester bien en sécurité dans mon cocon, préférant ne rien tenter de nouveau par crainte de me tromper, de mal faire, de me faire mal. Je comprends donc parfaitement ses peurs. « Sortir de sa zone de confort » est une expression à la mode … mais je la déteste viscéralement. Car elle sous-entend que c’est confortable, et que ceux qui n’en sortent pas ne sont que des fainéants qui ne font aucun effort. En réalité, c’est tout sauf confortable d’être et de se savoir enfermé par ses propres peurs : pas besoin de surajouter de la culpabilisation supplémentaire, merci ! Car parfois, tous les efforts du monde ne suffisent pas, et les jugements n’aident en rien … Heureusement pour elle, Tibby va trouver sur son chemin des personnes et des situations qui vont doucement l’aider à oser, à s’exposer. A se libérer.

Pour Lena aussi, cet été va être celui de la libération. Jusqu’à présent, la jeune fille était plutôt passive : elle prenait ce qu’on lui donnait, souffrait en silence quand on lui arrachait quelque chose. C’était les autres qui, d’une certaine manière, guidaient sa vie. Mais lorsque son père brise en mille morceaux ses projets et ses rêves, voulant l’enfermer dans sa façon à lui de voir sa vie, Lena décide que cela suffit. Elle veut aller dans cette école d’art, et elle ira. Si son père refuse de lui payer ses études, elle obtiendra une bourse. Portrait après portrait, fusain à la main, la jeune fille va affronter yeux dans les yeux ses proches … et découvrir ce qui se cache derrière les apparences. Et par la même occasion peut-être, oser affronter son propre reflet, oser s’affronter elle-même. Faire face à ce qu’elle est au plus profond d’elle-même. Et s’affirmer, enfin. Pour Bridget, c’est en quelque sorte l’inverse : il est temps pour elle d’apprendre à agir sans exubérance, sans impulsivité. D’apprendre à se protéger d’elle-même avant tout. A ne plus prendre ses désirs pour des réalités, à faire attention à ce qu’elle désire, car parfois, les rêves deviennent réalité et se transforment en cauchemar. Et aussi surprenant que cela puisse paraitre quand on les connait, il semblerait que ça soit Bridget qui, des quatre filles, ait le mieux appris des leçons du passé, pour éviter de refaire une seconde fois les mêmes erreurs. Son parcours estival est sans doute moins « poignant » que celui des trois autres, mais il apporte cette dose de légèreté dont le lecteur a besoin … et ne nous mentons pas, c’est particulièrement émouvant, sans le sens le plus romantique du terme !

En bref, je pense que vous l’aurez bien compris : ce troisième opus est bien meilleur que les deux précédents ! Plus que jamais, j’ai été profondément touchée par les aventures et mésaventures de nos quatre amies. D’une certaine façon, on a comme le sentiment de cheminer avec elles, tandis qu’elles apprivoisent doucement les adultes qu’elles sont appelées à devenir, tandis qu’elles apprennent à connaitre qui elles sont pour mieux décider qui elles veulent être. Entre impatience et prudence, entre excitation et hésitation, les voici qui s’apprêtent à passer le dernier été de leur adolescence. Le jean, si important à leurs yeux et dans leur cœur les deux étés précédents, commence doucement à se mettre en retrait : petit à petit, elles n’ont plus vraiment besoin de lui pour cheminer séparément, pour savourer chaque instant. Il a été leur compagnon de route dans les premiers temps, mais elles sont désormais assez fortes (même si elles en doutent) pour affronter ce qui les attend au détour du sentier sans dépendre de lui, sans dépendre des autres. Plus jeune, j’étais un peu triste de les voir « s’éloigner » les unes des autres, j’avais le sentiment que leur amitié était comme « brouillée » … Mais désormais, je dirai plutôt que leur amitié est parvenue à son achèvement logique et sain : elles ne sont plus des petites filles, elles ne pouvaient pas rester enfermées dans cette amitié fusionnelle de petites filles, mais cela ne veut pas dire que leur amitié s’est amoindrie. Au contraire. Je pense que dans les épreuves partagées, même de loin, elle s’est cimentée plus encore. Autrement. Et même si, Tibby vous le dira, le changement fait parfois et souvent peur, les quatre filles vous le diront, il n’est pas toujours mauvais. Il peut même, parfois et souvent, être bénéfique …

samedi 8 octobre 2022

La Perle de la Coquille - Nadia Hashimi

La Perle et la Coquille, Nadia Hashimi

 Editeur : Milady

Nombre de pages : 567

Résumé : Kaboul, 2007 : les Talibans font la loi dans les rues. Avec un père toxicomane et sans frère, Rahima et ses soeurs ne peuvent quitter la maison. Leur seul espoir réside dans la tradition des bacha posh, qui permettra à la jeune Rahima de se travestir jusqu'à ce qu'elle soit en âge de se marier. Elle jouit alors d'une liberté qui va la transformer à jamais, comme le fit, un siècle plus tôt, son ancêtre Shekiba. Les destinées de ces deux femmes se font écho, et permettent une exploration captivante de la condition féminine en Afghanistan.

 

 

- Un petit extrait -

« Les personnes qui sont frappées par la tragédie plus d'une fois, peuvent être certaines que le sort va s'acharner et qu'elle pleureront de nouveau. Le destin trouve plus facile de revenir sur ses pas. »

- Mon avis sur le livre -

 Mon arrière-grand-mère avait parait-il l’habitude de dire que certaines personnes naissaient « sous une mauvaise étoile » et étaient poursuivies par le malheur tout au long de leur existence, quoi qu’elles puissent faire pour échapper à cette « malédiction ». Elle savait très bien de quoi elle parlait : l’histoire de ma famille est parsemée de tragédies en toutes sortes, d’orphelins, de suicides, de maladies, de trahisons, de galères. Si l’on a coutume de dire que « la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit » (ce qui est faux, mais c’est une toute autre histoire), le sort, quant à lui, ne rechigne jamais à s’acharner sans relâche sur une personne ou une famille … « Ça ne peut pas être pire » devient alors la phrase à ne jamais prononcer, voire même à ne jamais penser, car inévitablement, le bref instant de répit vole en éclat et un nouveau fléau s’abat, plus cruel et dévastateur que jamais. Les choses peuvent toujours empirer : en ce qui concerne la souffrance, le monde a plus d’une corde à son arc. C’est cette terrible vérité, cette insoutenable réalité, que vont éprouver, tout au long de leur sombre existence, Shekiba et Rahima, deux jeunes femmes afghanes. Un siècle les sépare, et pourtant, ce sont les mêmes tourments qu’elles traversent, les mêmes larmes qu’elles versent : hier comme aujourd’hui, la vie est impitoyable pour les femmes afghanes …

C’est à l’âge de deux ans que le destin de Shekiba bascula irrémédiablement, lorsqu’une casserole d’huile bouillante se déversa sur la moitié gauche de son visage. « Miraculeusement », l’enfant survécut. Défigurée à jamais. Condamnée à susciter au mieux la pitié, au pire le dégout, et entre les deux, les moqueries. Choyée par ses parents, qui s’efforcent de la protéger de la haine et des insultes, protégée par ses frères ainés, qui n’hésitent jamais à distribuer quelques coups de poing à leurs camarades pour défendre leur sœur, bercée par les chansonnettes mélodieuses de sa petite sœur Aqela, Shekiba connait toutefois quelques années de bonheur. Puis le malheur réclama son dû, emportant tour à tour ses frères, sa sœur, sa mère, puis enfin son père. « Recueillie » par la famille de son père, la jeune femme est alors vendue, offerte, achetée, rendue, de mains en mains, de maisons en maisons. Sans jamais avoir son mot à dire … Rahima, elle non plus, n’a jamais été maitresse de son existence. Entourée de ses deux sœurs ainées et de ses deux sœurs cadettes, la fillette vit dans la peur perpétuelle de mettre un peu plus en colère leur père, drogué à l’opium, ravagé par la déchéance de n’avoir eu que des filles. Sur les conseils de sa tante, Rahima devient une basha posh : une petite fille que l’on « transforme » en petit garçon afin d’attirer chance et prospérité à une famille. Quelques coups de ciseaux et un pantalon enfilé plus tard, Rahima est devenu Rahim : le fils de son père. Comme tous les petits garçons de son âge, Rahim(a) peut désormais aller à l’école, jouer dans la rue, aller faire des courses pour sa mère … Mais les meilleures choses ont une fin : qu’elle le veuille ou non, Rahima est une fille. Et le jour arrive où elle sera donnée en mariage. Et où elle devra donner des fils à son époux …

« Le poids de la tradition ne s’était pas allégé entre l’époque de Bibi Shekiba et le temps présent », commente la toute jeune Rahima tandis qu’approche inexorablement le moment où elle passera des mains de son père à celles de son mari, un illustre inconnu de l’âge de son paternel, qui a déjà trois autres épouses et une jolie petite ribambelle de gamins à son actif. Terrifiée, révoltée mais pourtant résignée, Rahima sait que tout comme son arrière-arrière-arrière-grand-mère, elle ne pourra rien faire pour échapper à ce destin : comme toutes les jeunes filles afghanes, elle ne s’appartient pas à elle-même. « Donnée » en mariage en l’échange d’argent et d’opium à volonté. On attend d’elle qu’elle soit respectueuse et soumise à son mari, qu’elle accomplisse les corvées domestiques de la maison et surtout qu’elle enfante autant d’enfants que possible, et surtout des petits garçons, de fiers héritiers pour le chef de guerre. Ayant croqué à pleines dents l’insouciance et la liberté durant les années où elle fut basha posh, Rahima peine à se contenter du rôle qu’on lui ordonne de tenir. Que ne donnerait-elle pas pour redevenir un garçon, pour se libérer du carcan des traditions et des coutumes, du carcan de l’obéissance et de la soumission ! Que ne donnerait-elle pas, surtout, pour revoir les siens, ses parents, ses sœurs, sa tante : elle n’a que treize ans, et on l’a arraché à sa famille pour la glisser de force dans le lit d’un homme qu’elle se doit de satisfaire, car il a tous les droits sur elle. Car il est né homme et qu’elle est née femme …

Tandis que nous suivons les destins croisés, entremêlés, entrelacés, de ces deux jeunes femmes que l’on s’échange comme de simples marchandises, que l’on exploite comme des esclaves, nous sommes peu à peu envahis d’un effroi mêlé de stupéfaction. Comment cela peut-il arriver, aujourd’hui encore ? Comment peut-on laisser cela arriver, aujourd’hui encore ? Comment peut-on humainement, collectivement, accepter que des petites filles de douze ans soient mariées de force, vendues à des vieillards lubriques, engrossées année après année jusqu’à ce qu’elles donnent naissance à un garçon, puis négligemment négligées car devenues inutiles ? Sans avoir le droit de sortir de la maison, d’aller à l’école, d’exprimer une opinion, d’exercer un métier ? Tandis que l’on observe Shekiba et Rahima enfouir le plus profondément possible leurs rêves brisés et leurs espoirs déchus, aux côtés des souvenirs qui blessent et des révoltes qui tuent, tandis qu’on les voit progressivement se résigner, bien conscientes qu’elles ne peuvent plus rien changer à leur triste sort, on n’a finalement qu’une seule envie : entrer dans le livre et les arracher à cette affreuse existence qui n’en est pas vraiment une. On aimerait voir germer un sourire sur le visage de Shekiba, voir renaitre l’étincelle d’innocence et de joie dans le regard de Rahima : on aimerait leur redonner l’enfance que les traditions leur ont arrachés, leur donner la sécurité et la possibilité de croire en l’avenir. D’avoir un avenir. Mais à notre tour, on se sent bien impuissant : des Shekiba et des Rahima, il y en a des centaines de milliers, en Afghanistan et ailleurs. Comment aider toutes ces petites et jeunes filles mariées de force, privées de toute liberté, privées de leur existence même ? Comment réécrire leurs histoires, si semblables à celles de Shekiba et Rahima ?

Vous vous dites probablement que ce roman est d’une noirceur inouïe, vu tout ce que j’en dis … Et c’est vrai que ce n’est pas un roman qui donne le sourire : il dépeint sans détour les outrages subis par ces femmes à l’autre bout du monde, il assène sans relâche cette affreuse réalité dont nous n’avons que peu conscience (et que, peut-être, inconsciemment, on préférerait ignorer, car on sent bien qu’on n’est plus légitime dans nos petites lamentations futiles, ensuite … et qu’on aime se plaindre et être plains, plus que plaindre les autres). En lisant ce livre, on ne peut faire semblant, on ne peut plus feindre qu’on ne sait pas, qu’on ne se rend pas compte. Car ce livre, avec pourtant une certaine délicatesse, ressemble à une flèche bien pointue qui vient se planter tout droit dans notre petit cœur, le pulvérisant en des myriades de petits morceaux, autant de larmes versées sur le sort de ces deux pauvres enfants, et de toutes les pauvres enfants qui se cachent derrière elles. Certaines scènes sont très dures, très rudes, elles prennent aux tripes, elles serrent la gorge. Certains passages sont saisissants, bouleversants, déchirants. Et pourtant … et pourtant, ce qui ressort de ce roman, étonnement, ce n’est pas (que) de la noirceur. C’est même, incroyable mais vrai, un roman que je qualifierais de lumineux. Cela tient peut-être à la plume, indiscutablement poétique et sublime, de l’autrice : c’est enchanteur, envoutant, un peu comme une petite volute d’encens qui tourne sur elle-même avant de s’envoler en arabesques insaisissables. Cela tient peut-être à la personnalité de nos deux jeunes héroïnes, qui derrière leur résignation cachent un grand courage et une force qu’elles ignorent elles-mêmes … ainsi qu’une grande bonté. Elles auraient eu toutes les raisons du monde d’être aigries et malveillantes, comme beaucoup d’autres autour d’elles, mais elles ont su gardé cette grandeur du cœur … ce qui les rend d’autant plus attachantes !

En bref, vous l’aurez bien compris, c’est un roman qui m’a énormément chamboulée ! Assez inclassable finalement, entre conte familial et reportage : on ne sait pas vraiment sur quel pied danser. J’ai beaucoup aimé comment l’histoire de Shekiba, relatée visite après vite par sa tante, aidait Rahima à supporter son morne quotidien, et lui a même donné la force de prendre sa propre vie en main, quels qu’en soient les dangers : il y a vraiment ce petit côté quasi-mythologique dans l’histoire de Shekiba qui la rendrait presque « irréelle ». Et pourtant, on sent bien que le destin de Shekiba est tout aussi véridique que celui de Rahima, et il y a alors ce petit côté presque « documentaire », comme si l’autrice retranscrivait tout simplement ce qu’elle voyait, sans rien y ajouter de romanesque. Il y a d’un côté la tendre légèreté de l’heure du conte, de l’autre la sombre réalité de notre monde. Et cette ambivalence est selon moi ce qui fait toute l’âme de ce récit, de ces récits fort joliment noués l’un à l’autre. C’était vraiment émouvant … mais je dois bien avouer garder tout de même une légère préférence pour le roman jeunesse de l’autrice, Ma vie de Basha Posh : sans pouvoir expliquer vraiment pourquoi, j’en garde vraiment un souvenir impérissable, et j’ai donc parfois eu du mal à « faire de la place » pour ce roman-ci. C’est pour cela que je conseille vraiment de lire les deux : déjà parce que le personnage de Rahim(a) fait comme un pont (ou un arc en ciel) entre les deux récits, et ensuite parce que selon la sensibilité du lecteur, ce sera plutôt l’un ou plutôt l’autre qui sera le plus poignant !

samedi 1 octobre 2022

L'enfant du Titanic - Leah Fleming (micro-chronique)

L’enfant du Titanic, Leah Fleming

 Editeur : France Loisirs

Nombre de pages : 611

Résumé : 15 avril 1912. Dans l'horreur du naufrage, deux femmes qui n'auraient jamais dû se rencontrer voient leurs destins liés à jamais. Sauvées in-extremis, May et son bébé trouvent chaleur et réconfort dans les bras de Celeste. Une amitié est née, qui se renforce au fil du temps. Mais alors que survivre a donné à Celeste courage et goût de la liberté, May semble n'avoir jamais surmonté le drame. Un lourd secret qu'elle porte depuis le soir du naufrage pèse sur sa conscience...

 

 

- Un petit extrait -

« Rappelez-vous bien ceci : il ne faut jamais avoir peur de prendre des risques pour défendre ses convictions. Suivez votre propre voie, pas celle que d'autres auront choisie pour vous, et vous réussirez votre vie.  »

- Mon avis sur le livre -

 Comme bien des drames de ce monde, le naufrage du Titanic exerce une certaine fascination morbide … et est devenu une source intarissable d’inspiration pour des cohortes entières d’écrivains, de scénaristes, de peintres et de compositeurs. En bonne petite anticonformiste que je suis, j’ai plutôt tendance à me désintéresser complétement de ces récits brodés sur ce genre de tragédie historique. Mais voilà, une de mes amies n’a cessé de me vanter les mérites de ce roman durant toutes nos années lycées … alors quand, à peine quelques mois plus tard, je l’ai trouvé dans une bourse aux livres, je me suis dit que je devais lui donner sa chance. D’une certaine façon, c’est sans doute un bien que je ne l’ai lu qu’une fois notre amitié reléguée au passé : je ne sais pas mentir, je n’aurai donc pas réussi à lui cacher que ce roman ne m’a pas vraiment transcendée. Je l’ai trouvé plutôt quelconque, trop prévisible pour être passionnant.

10 avril 1912. Le Titanic se prépare pour sa traversée inaugurale. Une masse informe de passagers se presse sur les quais, s’entasse sur les ponts du paquebot flambant neuf. Au milieu de cette liesse collective, deux femmes ruminent leurs sombres pensées … Retournant en Ohio après les funérailles de sa mère, Celeste redoute ses retrouvailles avec son colérique de mari. May, quant à elle, est trop anxieuse pour partager l’enthousiasme de son mari qui ne rêve que de leur nouvelle vie en Amérique. Celeste et May n’ont pas le moindre point commun. Mais, serrées l’une contre l’autre sur le même canot de sauvetage, réchauffant autant que possible le nourrisson de May, miraculeusement sauvé des flots par le capitaine, les deux femmes vont nouer une amitié à toutes épreuves … Sauf peut-être à celle du secret, celui que May garde farouchement au plus profond de son cœur : ce bébé n’est pas le sien.

Contrairement à ce que le titre peut laisser penser, le Titanic et son naufrage n’occupent qu’une place infime dans l’intrigue. L’histoire commence en réalité sur le petit canot où Celeste, jeune femme de la haute société, et May, passagère des plus modestes, se rencontrent. Grelotantes, de froid et de peur. Dans ce genre de situation, on en oublie les différences sociales : on se serre les coudes, ou plutôt on se serre l’une contre l’autre pour essayer de se réchauffer un peu, de se réconforter un peu. Pour nos deux rescapées, cette épreuve partagée sonne le commencement d’une longue et solide amitié : je dois bien l’avouer, j’ai trouvé ça très émouvant de voir Celeste se démener pour trouver toit et emploi à la jeune veuve, j’ai trouvé ça très touchant de voir May manœuvrer pour aider Celeste à échapper à l’emprise de son mari violent, j’ai trouvé ça très poignant de les voir se soutenir mutuellement à chaque nouvelle turbulence de leur vie respective. Même quand l’autre, trop enfoncée dans son malheur, refuse cette aide.

Il faut dire que le malheur semble s’acharner sur elles : d’abord ce fameux naufrage, puis ensuite les tracas familiaux, et enfin les deux guerres mondiales qui se déchainent, qui fauchent frères, maris et enfants. Les adeptes de sagas familiales apprécieront sans doute de voir cheminer ces deux femmes et leurs enfants au fil des années, au fil de l’Histoire. Pour ma part, j’ai parfois trouvé que les choses allaient trop vite : en l’espace de 600 pages, on passe de 1912 à 1959. Certaines ellipses temporelles sont heureuses, mais d’autres le sont beaucoup moins : une scène de vie par-ci, une scène de vie par-là, et le lecteur peine parfois à reconstituer les morceaux, surtout qu’on est dans un roman-choral et qu’on passe d’un continent à l’autre en l’espace d’une ligne. Une narration trop déstructurée pour être véritablement immersive, en somme. Et inévitablement, ça manque quelque peu de profondeur, d’émotions.

Et cela d’autant plus qu’on est vraiment dans un récit bourré de « coïncidences » heureuses, de situations complétement improbables, de dénouements terriblement prévisibles … et d’interminables ruminations mélodramatiques à mourir d’ennui et d’agacement. D’une certaine façon, l’autrice en a fait beaucoup trop, et on perd donc ce côté « drame historique » pour sombrer dans une sorte de roman à l’eau de rose mâtiné de pseudo-tragique. Et au bout d’un moment, trop c’est trop, j’ai décroché : je n’avais même plus envie de savoir si May allait un jour dévoiler son secret ou si celui-ci allait juste lui éclater à la figure par un malheureux coup du sort, je n’avais même plus envie de savoir si Angelo pourrait un jour trouver la paix en sachant que son intuition était juste et que sa petite fille était belle et bien vivante quelque part. Je voulais juste qu’on en arrête avec cette surenchère de mélodrames : faire pleurer dans les chaumières, ça va bien un instant, mais il faut savoir rester raisonnable.

En bref, je pense qu’il est inutile que je m’attarde plus longuement, car vous l’aurez bien compris : dans l’absolu, il y avait assurément quelque chose de très intéressant et de très poignant avec le dilemme de May, qui a déjà perdu sa fille biologique et refuse de perdre cette petite fille que la vie a placé dans ses bras, avec le désarroi d’Angelo qui sent au plus profond de lui-même que la chair de sa chair est encore vivante … Mais j’ai eu beau essayé, rien à faire, je n’ai pas ressenti grand-chose durant ma lecture, hormis une lassitude de plus en plus importante. Il m’a manqué un petit quelque chose pour véritablement m’immerger dans l’histoire, pour m’attacher véritablement aux personnages. Alors c’est sympa, certes, mais sans plus. Ou tout du moins, ce n’est vraiment pas pour moi : sans doute qu’une lectrice moins « aguerrie », qui aura donc moins l’habitude des grosses ficelles scénaristiques utilisées, y trouvera bien plus son compte.