samedi 11 juin 2022

Et c'est comme ça qu'on a décidé de tuer mon oncle - Rohan O'Grady

Et c’est comme ça qu’on a décidé de tuer mon oncle, Rohan O'Grady

 Editeur : Monsieur Toussaint Louverture

Nombre de pages : 299

Résumé : Barnaby Gaunt, orphelin turbulent et héritier d’une immense fortune, est envoyé pour les vacances d’été sur une île à la nature luxuriante et aux habitants vieillissants au large de la Colombie Britannique. Vitres cassées, animaux effrayés, très vite, il bouleverse la routine des insulaires, avant de découvrir la véritable raison de sa venue : son oncle diabolique et doté de mystérieuses aptitudes veut l’assassiner. Décidé à ne pas se laisser faire, Barnaby, aidé de Christie, la seule petite fille de l’île, comprend qu’il n’y a qu’un moyen d’en réchapper, éliminer l’oncle en premier.

 

- Un petit extrait -

« Leur manque d’expérience était un plus, car, n’étant soumis à aucun principe préconçu, ils n’avaient que l’embarras du choix quant à la façon de commettre un assassinat. Un meurtre par balle serait, ils le savaient, la méthode la plus simple, mais ils n’avaient aucune préférence. Si ça avait été faisable, cela n’aurait rien changé pour eux d’utiliser une corde, une arme blanche ou du poison pour trucider Oncle Sylvester, du moment qu’Oncle Sylvester était trucidé. »

- Mon avis sur le livre -

 «  On a eu une belle enfance ». Telle est la conclusion d’une discussion pour le moins passionnée et dégoulinante de nostalgie entre jeunes adultes nés dans les années 1990-2000. « A notre époque » (et qu’est-ce que cela nous a fait bizarre d’en venir à dire cela si naturellement, avec cette impression maussade qu’une éternité nous séparait désormais de cette tendre période de notre vie où tout semblait si beau et si simple), les enfants ne s’enfermaient pas dans leurs chambres respectives, leur petit visage pâlichon rivé sur les multiples écrans qui constituent leur univers. A notre époque, les rues des villages et les parcs des villes résonnaient de hurlements de joie, de cavalcades plus ou moins bien tolérées par les anciens qui ne pouvaient pourtant réfréner un petit sourire en nous voyant courir après notre ballon avant qu’il ne s’échoue dans la rivière, en nous observant inventer mille et une histoires dans lesquelles nous nous empressions de rentrer. Nous étions astronautes, cow-boys, bandits, acrobates, espions. Tout était prétexte au jeu, tout se prêtait au jeu : un vieux mur, un buisson, des fleurs étranges, un misérable ustensile de cuisine gentiment « prêté » par la mère d’un d’entre nous. Le monde n’était pour notre petit troupeau de gosses qu’un immense terrain de jeu, une source continuelle d’émerveillement et d’amusement. Et parfois naissait l’ombre d’un Grand Projet Secret, né de la certitude viscérale qu’il ne fallait pas compter sur les Adultes pour faire ce qui était important, que c’était à nous et à nous seuls d’agir, dans l’ombre et le silence …

A la seconde même où il a vu ces deux marmots débarquer sur le sol de sa tranquille petite île, le sergent Coulter a su qu’il allait falloir les surveiller de très près : ils ont tout l’air de délinquants juvéniles, et l’empressement flagrant du capitaine à les éjecter hors de son bateau (ainsi que son soulagement tout aussi flagrant lorsqu’il fut enfin débarrassé de cette infernale marmaille) ne laisse présager rien de bon … En attendant l’arrivée de son oncle et tuteur, Barnaby, orphelin héritier d’une petite fortune, est confié aux bons soins de l’épicier et de sa femme, qui souffrent toujours de la mort de leur adorable petit garçon, bien des années auparavant. La petite Christie, gamine souffreteuse élevée seule par sa mère, est quant à elle accueillie par la dame aux chèvres, sa mère espérant que l’air marin lui donnera un peu de couleurs et de tonus. A peine arrivés, les deux garnements mettent la pagaille sur l’île : vitres cassées, taureaux peinturlurés et divers petits larcins mettent les nerfs du pauvre sergent en pelote. Mais le pire est encore à venir … Terrifié par son oncle, Barnaby est intimement convaincu que celui-ci souhaite le tuer pour récupérer son héritage. Aussi accueille-t-il la proposition de Christie avec empressement : pour éviter d’être tué par l’Oncle Sylvester, il suffit de tuer l’Oncle Sylvester en premier. Et c’est ainsi que Barnaby et Christie, entre deux visites au puma estropié du coin et deux corvées de nettoyage du vieux cimetière, mettent au point leur stratégie pour délivrer Barnaby de cette funeste menace ….

Avec un titre et un exergue pareils (« l’histoire charmante de deux enfants ordinaires qui conspirent pour commettre un meurtre extraordinaire », admettez que ça fait son petit effet), je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre, mais il ne faisait aucun doute qu’une bonne dose de tragi-comique m’attendait au détour de ces pages. Pourquoi donc deux enfants décident-ils de tuer l’oncle d’un d’eux ? Quelle « drôle » de lubie soudaine est-ce là ? Mais que fait donc la police ? Et comment comptent-ils s’y prendre ? Et surtout (même si tout lecteur moralement constitué se défendra vertement de s’être posé cette question avec avidité), vont-ils réussir ? Avant même d’ouvrir le livre, le lecteur commence déjà à s’imaginer tout un tas de scénarios, forcément aussi improbables et incroyables les uns que les autres : c’est un peu comme si ce seul titre, provocateur à souhait, rouvrait grandes les portes de la malice enfantine que nous avions (croyions-nous) fermement scellées en grandissant. Et tandis que Barnaby et Christie s’égaillent et s’égayent follement sur cette petite île qui n’a plus connu une telle animation depuis que la guerre ait massacré tous les enfants du pays (sauf le sergent, qui leur a fait l’affront d’être fait prisonnier de guerre et de revenir vivant, leur ôtant la fierté d’être l’île de Colombie britannique la plus endeuillée), nous finissons par nous dépouiller de notre cape d’adulte, qui nous empêche d’admettre que nous trouvons cette machination follement excitante, et par nous laisser entrainer par toute cette affaire …

Il y a ce petit charme indéfinissable, celui des insouciantes vacances d’été où l’on se gave des bons petits plats préparés par Mamie ou Tatie et où l’on passe nos journées avec d’autres petits vacanciers, amitiés éphémères mais passionnées. Celui également des petits villages reculés et repliés sur eux-mêmes, où tout le monde connait tout le monde et où chacun a son mot à dire sur tout, où les rancœurs se transmettent de génération en génération et où les habitudes ont la peau dure. Et voici qu’un grain de sel, ou plutôt deux, viennent briser en mille morceaux ce quotidien monotone et rassurant : deux gosses, bien cabossés par la vie derrière leurs airs espiègles, qui ne savent que semer la pagaille partout où ils passent. Sans méchanceté aucune, sans réelle méchanceté du moins, avec cette méchanceté enfantine qui n’en est pas vraiment une. Entre paris dangereux et maladresses inavouables, entre réelle désobéissance et simple inconscience, Barnaby et Christie croquent leur été à pleines dents. Comme deux enfants heureux et insouciants, libres et innocents … Mais le lecteur ne s’y trompe pas, tout comme le sergent Coulter d’ailleurs : il y a quelque chose de pas très net, quelque chose qui ne tourne pas rond. Il y a chez Barnaby une noirceur délicate, une tristesse délayée, une souffrance fantomatique … une terreur discrète qui ne fait pourtant aucun doute. Barnaby ne demande finalement qu’à apprécier cette parenthèse enchantée, où l’ombre de son oncle ne plane plus au-dessus de sa tête, mais il n’ose pas y croire, il n’ose pas y prendre gout, car il sait bien que cela ne durera pas, et que bientôt le cauchemar recommencera.

Si le lecteur adulte, engoncé dans son carcan de rationalité, ne voit rien de plus qu’un énième bobard, qu’une énième élucubration d’enfant rebelle, ou tout au plus qu’une énième histoire à dormir debout, à se faire peur, comme savent si bien le faire les enfants à l’imagination débordante … l’enfant qui sommeille en nous ne demande qu’à croire ce pauvre enfant terrorisé, qui ne voit pas d’autre solution pour sauver sa peau que de commettre l’irréparable. Dans une logique enfantine implacable, qui ne souffre d’aucune contradiction : si l’Oncle Sylvester veut me tuer, et puisque le sergent refuse de me croire et de m’aider, me protéger, je n’ai d’autre choix que de tuer l’Oncle Sylvester en premier. Mais comment piéger cet oncle si machiavélique et sournois, aux capacités quasi-surnaturelles, alors que la pleine lune approche dangereusement ? Comment mener à bien leur mission alors que le sergent Coulter ne les quitte pas du regard, persuadé qu’ils sont de véritables petits criminels en puissance ? Sans même s’en rendre compte, le lecteur se laisse irrésistiblement prendre au jeu : l’heure approche, à grands pas, à pas de loups ou de puma, quelque chose de terrible va très prochainement avoir lieu. Nos petits héros, si attendrissants derrière leurs airs de petits durs, vont-ils se sortir du guêpier dans lequel ils se sont embourbés ? Et les adultes vont-ils enfin comprendre que quelque chose ne tourne définitivement pas rond dans l’esprit sanguinaire de l’Oncle Sylvester ? Que va-t-il donc se passer sur cette petite île plus si tranquille depuis l’arrivée de ces mioches infernaux ?

En bref, vous l’aurez bien compris : c’est un roman qui mérite plus qu’amplement le coup d’œil ! Indéfinissable, inclassable, insaisissable, il embarque le lecteur dans une aventure des plus atypiques, dans une ambiance douce-amère où le charme des jeux enfantins, la candeur des petites têtes blondes, se mêle au drame des plus sombres machinations, des avidités d’adultes sans cœur, où la frontière entre le jeu et la réalité s’étiole pour mieux fasciner le lecteur qui ne sait plus sur quel pied danser. Avec un petit humour tout ce qu’il y a de plus grinçant, qui n’épargne rien ni personne, l’autrice nous embarque dans un récit tantôt contemplatif, tantôt palpitant, qui ravira indéniablement jeunes et plus grands ! Avec un style d’une élégance incomparable, teintée d’une certaine forme de nonchalance, elle transforme une histoire qui semble parfaitement banale en une épopée palpitante, haletante, captivante, qui fait rire et frissonner tout à la fois. Et il y a ce petit côté complétement déjanté, burlesque, ubuesque, qui apporte encore un peu plus de charme à ce récit vraiment pas comme les autres, tel qu’on en fait de moins en moins de nos jours : sans jamais se prendre au sérieux, ce roman aborde à demi-mots des thématiques délicates, douloureuses, nous rappelant sans le dire que derrière un sourire d’enfant, derrière une bêtise d’enfant, se cache parfois de bien plus sombres vérités. Et qu’un monstre peut en cacher un autre, comprendront ceux qui savent comment tout cela se termine (et ceux qui se décideront à le lire pour savoir) !

samedi 4 juin 2022

Lou après tout, tome 1 : Le grand effondrement - Jérôme Leroy

Lou après tout1, Jérôme Leroy

Le grand effondrement

 Editeur : Syros

Nombre de pages : 381
Résumé : Lorsque la civilisation s’est effondrée, le monde allait mal depuis longtemps. Bouleversements climatiques, émeutes, épidémies inquiétantes et dictatures... c’était un monde en bout de course, où l’on faisait semblant de vivre normalement. Le Grand Effondrement était inévitable, mais nul n’aurait pu imaginer ce qui allait suivre. Quinze ans plus tard, Lou et Guillaume font partie des survivants. Elle est adolescente, lui a une trentaine d’années. Il l’a recueillie quand elle était toute petite. Réfugiés dans une ancienne villa perchée sur un mont des Flandres, ils savent que le danger peut surgir à tout instant.

 

- Un petit extrait -

« Maman avait raison de dire que je suis comme un exilé dans cette époque, comme quelqu’un qui par un accident temporel est né dans un siècle qui n’est pas le sien, pour lequel il n’est pas fait. Mais, en même temps, qui est fait pour cette époque ? Personne, je crois. Et comme le dit parfois Charlotte, quand elle est fatiguée ou démoralisée : « Les plus malheureux, c’est encore ceux qui s’en rendent compte ». »

- Mon avis sur le livre -

 «  Vous avez une idée de comment on en est arrivé là ? », demande Guillaume à un philosophe amorphe, rescapé lui aussi du Grand Effondrement, malheureux survivant de l’Après. Cette question, nous nous la poserons sans aucun doute dans quelques années, lorsqu’il sera trop tard pour faire marche arrière, pour changer les choses, pour arranger la situation. Cette question, c’est aujourd’hui que nous devrions nous la poser : comment en sommes-nous arrivés là ? « Mais là, c’est où ? », vous dites-vous sûrement, vous demandant où je veux en venir, vous apprêtant peut-être déjà à fermer l’onglet, pour ne plus voir cette question si dérangeante que l’on préfère bien trop souvent esquiver par un trait d’esprit que l’on s’imagine bien trouvé. Parce qu’on ne s’y trompe pas : cette question, elle nous met directement en cause, elle nous pointe du doigt. Nous en sommes arrivés là parce que nous l’avons bien voulu, parce que nous n’avons rien fait pour l’éviter. Parce que nous avons tout fait pour y arriver, si profondément convaincus, si intimement persuadés que nous étions sur la bonne voie, la Seule Voie. Sans jamais nous rendre compte que cette voie, nous ne l’avions pas tracé nous-mêmes, que nous la suivions uniquement parce qu’on nous  a mis des œillères pour nous empêcher de voir les chemins parallèles, parce que nous sommes de dociles petits moutons qui s’ignorent, et qui se défendent âprement de l’être. Mais qui restent en troupeau : si tout le monde s’engouffre dans cette direction, nulle besoin de se poser de question, cela doit forcément être la bonne chose à faire, n’est-ce pas ?

Et c’est ainsi, nous raconte Guillaume au crépuscule de sa si – trop – courte vie, que le Grand Effondrement a commencé : par un aveuglement collectif. Chacun imitant sa voisine, qui copiait elle-même son collègue, qui suivait à son tour les recommandations de la boulangère qui avait entendu dire par un plombier que c’était « le must du must », on a mis entre les mains d’enfants toujours plus jeunes des « jouets numériques éducatifs », des lunettes de réalité virtuelle, dans l’objectif d’en faire de petits génies : à peine nés, et déjà projetés dans une course effrénée à la performance. Lorsque les pédopsychiatres et les psychologues ont tiré la sonnette d’alarme, voyant arriver dans leur cabinet une horde toujours plus importante d’enfants atteints de cyberautisme, repli pathologique sur soi-même dû à une consommation trop importante d’écrans, nul ne les a écoutés : on en a ras-le-bol, des oiseaux de mauvais augures qui crachent systématiquement sur les nouvelles technologies ! Quand certains médecins indépendants, préoccupés par la mise sur le marché pharmaceutique d’un médicament « miracle » contre l’hyper-anxiété, tentent de réfréner les ardeurs des foules en leur conseillant de se méfier parce qu’il n’y a pas eu de période de test pour déceler les potentiels effets secondaires gravissimes, personne n’a suivi leurs conseils : on en a assez, des complotistes qui s’amusent à répandre des rumeurs à tout va vent ! Et quand bien même les alertes pollutions sont devenues quasiment quotidiennes, obligeant chacun à porter continuellement des masques, quand bien même les épidémies sont devenus de plus en plus fréquentes, il ne fallait surtout pas, surtout pas, remettre quoi que ce soit en question. Le progrès, il n’y a que cela de vrai …

Contrairement à d’autres romans du même genre, qui nous présentent des apocalypses « spectaculaires », le Grand Effondrement (ou plutôt ses prémices) que nous dépeint ce roman brille par son réalisme. Il ne s’agit pas d’imaginer un futur très lointain, seulement de réfléchir à demain. Car il est définitivement révolu, le temps où l’on pensait que cela ne nous concernerait pas : qu’on le veuille ou non, l’apocalypse est en marche. Ses signes précurseurs sont d’ores et déjà visibles pour qui accepte de marcher à contre-courant, pour qui n’a pas peur de passer pour un « éco-illuminé », pour un « anti-progrès » voire un « décroissant » (insulte suprême), au mieux pour un « excentrique ». L’auteur n’a rien inventé. Rien du tout. Il y a déjà dix ans de cela, le pédiatre de ma vallée suppliait ardemment les parents de ne surtout pas mettre leur nourrisson de trois mois devant la télévision, de ne surtout pas mettre leur smartphone entre les mains de leur bambin de deux ans, même sur une application « de leur âge ». Il y a dix ans de cela, il mettait déjà en garde contre l’addiction aux écrans, qui détruit irrémédiablement le cerveau, qui plonge l’individu dans une sorte d’autisme et qui déclenche d’effroyables crises de violence. Mais rien n’y a fait, et les centres de désintoxication numérique, toujours plus nombreux, sont incapables d’endiguer cette pandémie silencieuse (mais belle et bien réelle, quoi qu’on puisse en dire). Et nous continuons à encenser, à diviniser, les nouvelles technologies et les nouveaux moyens de communication, qu’on nous présente comme « le futur de l’humanité ».

L’auteur n’a rien inventé, disais-je, il a tout simplement su prédire ce qu’il adviendrait dans les années à venir (décennies tout au plus, si un inespéré regain de conscience nous pousse à ralentir). Les lunettes de réalité virtuelle sont amenées à devenir le prochain « must du must » : ça fait des années qu’on nous prépare à leur arrivée massive sur le marché, qu’on nous vante leurs bienfaits, qu’on nous promet monts et merveilles. L’esprit déjà affaibli par leur addiction, il ne fait aucun doute qu’il y en aura, des individus trop happés par leurs jeux sur-immersifs pour songer à faire une pause pour s’alimenter ou se reposer, et qui finiront par mourir de faim et d’épuisement, seuls dans leur chambre surconnectée. Mais ce danger, bien sûr, on ne nous le dira pas, et on fera taire ceux qui auront le malheur de l’évoquer … L’idée d’implanter une puce sous-cutanée pour remplacer la carte vitale a d’ores et déjà été évoquée dans plusieurs pays. Et si l’opinion publique y est encore largement réfractaire, l’idée de restreindre l’accès à certains lieux ou même l’exercice de certaines professions aux seuls individus ayant accepté de suivre un protocole sanitaire est quant à elle désormais très loin d’être de la science-fiction. La tentation du repli nationaliste et de la restriction des libertés au nom de la lutte contre l’insécurité sont comme des épées de Damoclès au-dessus de nos têtes. Non, l’auteur n’a rien inventé, et c’est bien ce qui rend ce roman aussi terrible : il sonne horriblement juste. On peut plus que facilement envisager l’avenir proche de cette manière, parce que tout ce qui se trouve dans ce roman est actuellement sur le point de basculer dans la réalité, sous nos yeux ébahis car aveuglés.

C’est ce qui fait la plus grande force de ce roman selon moi, mais c’est sans doute également ce qui explique pourquoi il n’a pas très bien marché, pourquoi on en a si peu entendu parler : il ne plaira assurément pas à tout le monde, parce qu’il dit les vérités qui fâchent, les réalités qu’on essaye de nous faire oublier. C’est un roman qui ne peut que parler à ceux et celles qui marchent déjà à contre-courant, qui vivent et pensent déjà à contretemps, à ceux qui celles qui excèdent parce qu’ils sont trop critiques, trop alarmistes. Ceux-là découvriront qu’ils ne sont pas les seuls à craindre l’avenir, qu’ils ne sont pas les seuls à voir plus loin que la pensée globale numérique et l’autruchisme écologique. Qu’ils ne sont finalement pas les seuls à entrevoir les indices du Grand Effondrement à venir. Je fais indiscutablement, et sans la moindre honte, parti de ceux-là : ce roman, je l’ai trouvé excellent, tout simplement parce que je partage la vision du présent et du futur qui y est dépeint. J’aurai pu écrire ce roman (si du moins j’avais une aussi belle plume que Jérôme Leroy, ce qui est très loin d’être le cas) : aussi terrible soit-il, ce futur me semble plus que parfaitement plausible, possible, au vu de l’évolution de notre monde à bout de souffle, de notre piètre humanité déshumanisée sans le savoir. Mais j’ai bien conscience que la plupart des lecteurs ne porteront pas le même regard sur ce roman, qu’ils le verront peut-être même d’un mauvais œil, justement parce que c’est un récit qui invite, appelle, exhorte, à s’arracher du confort de la masse, du troupeau qui marche sans accroc vers la même direction. Il n’y a que la vérité qui blesse, parait-il …

En bref, je pense que je vais m’arrêter là, car vous l’aurez bien compris : j’ai plus qu’énormément aimé ce roman. J’y ai trouvé un écho presque parfait à mes propres convictions, si divergentes, si dérangeantes quand elles sont confrontées à la bien-pensance collective. Dans un récit plus contemplatif qu’autre chose, l’auteur nous offre un bref aperçu de l’Après post-apocalyptique, pour ensuite raconter comment on en est arrivé là. Et donc, comment on aurait pu éviter ça, comment on peut éviter cela. Il n’est peut-être pas trop tard pour arracher nos œillères, pas trop tard pour oser affirmer haut et fort qu’on ne veut pas de ce futur, ou bien même le choisir en notre âme et conscience (même si personnellement, je ne voudrais pas de cet avenir, et encore moins céder un avenir aussi désolant aux générations futures, mais puisque je suis un élément perturbateur, je suis peut-être l’une des seules à craindre si viscéralement cet avenir en approche). A travers les yeux encore insouciants et innocents du jeune Guillaume, encore enfant puis adolescent dans ces souvenirs qui refont surface alors que sa vie touche à sa fin, nous découvrons les années qui précèdent le Grand Effondrement : c’est tragique, certes, mais raconté avec une certaine poésie, une certaine délicatesse, une certaine tendresse. Comme pour ne pas brusquer le lecteur, comme pour lui souffler « ok, ce que je vais te dire ne va pas te plaire, car ça va remettre en question tout ton système de pensée, je sais que c’est dur, mais viens, on va faire ça en douceur ». Pour l’inviter à poursuivre, malgré tout, envers et contre tout, même si ça fait mal, même si ça fait peur. Un roman d’anticipation d’un réalisme glaçant et d’une poésie déconcertante, à découvrir absolument !

samedi 28 mai 2022

Les rôdeurs de l'Empire, tome 1 - Guy-Roger Duvert

Les rôdeurs de l’empire1, Guy-Roger Duvert

 Editeur : Autoédition

Nombre de pages : 282

Résumé : Une auberge, perdue au milieu de montagnes boisées, est soudainement attaquée par une troupe de soldats vêtus de noir. Les survivants, un groupe éclectique de guerriers, mercenaires, voleurs et autres rôdeurs ne se connaissant pas les uns les autres, parviennent à se barricader à l'intérieur avant le second assaut. Leur point commun : ce sont tous des professionnels de la survie. Ils partagent désormais un objectif double : découvrir pourquoi on les veut tous morts, et surtout, malgré les suspicions et tensions qui se développent entre eux, survivre...

 Un grand merci à Guy-Roger Duvert pour l’envoi de ce volume et à la plateforme SimPlement pour avoir rendu ce partenariat possible.

 

- Un petit extrait -

« Gorgen observait le ciel, le visage fouetté par le vent, se demandant dans quelle mesure le changement des conditions climatiques pouvait impacter sa mission. Les nuages étaient épais et menaçants. S’ils restaient là assez longtemps, ils rendraient la nuit beaucoup plus obscure, offrant ainsi aux assiégés des chances de s’enfuir. Il ne fallait pas courir ce risque.  »

- Mon avis sur le livre -

 Science-fiction sous toutes ses formes (anticipation, planet-opera, cyberpunk …), fantastique, polar et désormais heroïc fantasy : il semblerait que Guy-Roger Duvert soit bien parti pour explorer (et exceller dans) tous les genres les uns après les autres, pour le plus grand bonheur des lecteurs les plus éclectiques ! Mais sa marque de fabrique, sa signature littéraire, reste toujours la même : un style subtilement cinématographique mêlé d’un gout fort prononcé pour l’action, le suspense, le mystère. Il sait happer son lecteur, le tenir en haleine, mais aussi le mener par le bout du nez, le surprendre … et parfois même le frustrer : sa véritable spécialité, c’est bel et bien le page-turner ! Haletants au possible, ses récits font indiscutablement partis de ceux qui se dévorent d’une traite sans que l’on ne s’en rende compte : on a le sentiment qu’on vient à peine de commencer à lire que l’épilogue est déjà là … la plupart du temps avec un cliffhanger bien marqué, sinon ce n’est pas drôle ! Et le plus dingue, finalement, c’est que ça marche à tous les coups : loin de se lasser, quand bien même les schémas narratifs sont suffisamment similaires pour être prévisibles, on se laisse à chaque fois prendre au jeu, et on en redemande encore et toujours plus ! Peut-être justement parce qu’on sait à quoi nous attendre : à des romans follement palpitants qui nous font passer à tous les coups un incroyable moment de lecture !

Tandis que la guerre entre l’Empire et le petit royaume de Derenos menace d’éclater à tout instant, le Capitaine Jorekin et quelques-uns de ses soldats, parmi lesquels Roeken, sont chargés d’escorter le prisonnier Fendir jusqu’à la capitale. Chasseur de primes à la solde de l’Empire, Logan se voit contraint de retourner à Derenos pour poursuivre sa cible, le terrible Buckley, en route pour la capitale. Voleurs réputés, Revan et sa petite protégée Cassandra se sont aventurés au fin fond de la province de Derenos pour y récupérer la relique convoitée par leur client. Tobias et Trevor, mercenaires de leur état, ont acceptés d’escorter quelques marchands de passage à Derenos. Tous ont décidé de faire halte dans une paisible petite auberge nichée au cœur de la forêt avant de reprendre le cours de leur existence … Mais voici que l’établissement est subitement attaqué par des hommes vêtus de noir : en l’espace de quelques instants, la plupart des clients sont froidement assassinés, et ceux qui tentent de s’enfuir sont méthodiquement abattus. Ayant survécu à ce premier assaut, nos guerriers, mercenaires et petits bandits se retranchent dans l’auberge encerclée. Ils le savent, pour venir à bout de ce siège, ils vont devoir faire fi de leurs différences et unir toutes leurs forces … Mais difficile de se faire mutuellement confiance sans savoir pourquoi cette petite auberge a été prise pour cible. Etaient-ils là au mauvais endroit au mauvais moment, où l’un d’entre eux est-il la cause de ce carnage ?

La fantasy, genre codifié par excellence, peine à se renouveler : même en essayant coute que coute de se démarquer, la plupart des auteurs restent sagement dans les chemins battus … Mais Guy-Roger Duvert, lui, n’hésite pas à faire du hors-piste : les codes du genre, c’est bien, mais un peu d’audace, c’est encore mieux. Et c’est ainsi que, loin de nous présenter un futur petit héros bien comme il faut, qui portera avec honneur et vaillance le poids de la Grande Quête Salvatrice, il nous invite à faire la connaissance de ceux que les héros-bien-comme-il-faut évitent comme la peste. Les mercenaires, les pillards, les chasseurs de prime, les simples soldats. Ceux qui ont du sang plein les mains, et rarement pour servir de Nobles Causes Héroïques. Ceux qui ne se préoccupent que de leur propre survie et existence, même si c’est au détriment de celles des autres. Ceux qui n’hésitent pas à travailler avec les pires crapules si le butin est plus aguicheur que celui proposé par les autorités. Ceux qui font le sale boulot à la place de ceux qui se veulent honorables et respectables. Tout, sauf des héros de fantasy, en somme. Ce parti pris est risqué : même avec toute la bonne volonté du monde, le lecteur aura assurément plus de mal à s’attacher à un mercenaire sanguinaire ou à une voleuse sans foi ni loi qu’à un brave petit orphelin au grand cœur. Mais ce pari est selon moi gagnant : c’est tellement différent de tout ce qu’on a l’habitude de voir que notre curiosité est autrement plus attisée que si nous avions rencontré un énième petit héros bien comme il faut !

On s’en doute : il n’y aura donc pas non plus de Grande Quête Epique. Nos différents protagonistes ne sont pas amenés à former une Compagnie destinée à sauver le monde des Ténèbres. Ils ne se connaissaient pas et n’avaient nullement l’intention de se connaitre : ils venaient seulement se reposer et se sustenter un peu avant de reprendre leurs plus ou moins sinistres magouilles. Mais la fatalité en a décidé autrement : bien mieux armés (littéralement et mentalement) pour survivre à cette attaque fulgurante, les voici tous enfermés dans cette auberge remplie de cadavres et cernée d’assassins bien organisés et visiblement très déterminés à ne laisser aucun survivant. Désormais, ils n’ont plus le choix : ils savent tous parfaitement que le seul moyen pour chacun d’eux de s’en sortir, c’est de travailler en équipe. Les réticences sont nombreuses : le droit capitaine peine à accepter de se fier à un chasseur de primes, et le mercenaire est le premier à se méfier de la voleuse. Sans oublier le prisonnier et le criminel avéré : faut-il suivre la voie de la raison et les enfermer à la cave et perdre deux paires de bras, ou faut-il prendre le risque de les intégrer au groupe ? Sans oublier la question qui empoisonne chaque esprit mais que nul n’ose poser à haute voix : l’attaque est-elle dirigée spécifiquement contre  l’un d’entre eux, et livrer cet individu permettrait-il à tous les autres de survivre à ce massacre ? Individualistes convaincus, aucun d’eux n’hésiterait une seule seconde avant d’abandonner celui ou celle qui les a mis dans cette fâcheuse situation …

Autant vous dire que l’auberge ressemble à une grenade dégoupillée qu’un simple choc suffirait à faire exploser : la tension ne fait que monter, au fur et à mesure que les assauts s’enchainent, que les issues se bloquent, que le siège s’éternise. Ils le savent tous pertinemment bien : plus ils laisseront le temps à leurs assaillants de s’organiser, plus la prochaine offensive risquera d’être la dernière. Les blessures s’accumulent, la fatigue également. Il faut trouver une solution, et vite. Au bout d’un moment, il faut bien l’admettre, on commence à se dire, nous aussi, qu’il faut en finir, qu’il faut passer à autre chose : ce qu’on veut, c’est comprendre le fin mot de l’histoire. Savoir, enfin, pourquoi cette auberge précise a été attaquée à ce moment précis, ce qui motive les assaillants. Car on s’en doute, c’est derrière cette raison que se cache le véritable enjeu de l’histoire. Histoire qui tarde donc à se mettre en place, tout cet opus ne constituant finalement qu’une longue, très longue exposition, très longue introduction : ancrer posément le contexte, c’est toujours une bonne chose, mais sur le coup, Guy-Roger Duvert a peut-être péché par excès de zèle ! D’autant plus qu’au final, on peine encore à comprendre véritablement quelles sont les implications de toute cette affaire sur le plan politique : on a saisi qu’une guerre était imminente, mais pour le reste, tout reste particulièrement confus. Peut-être qu’un peu moins d’action et un peu plus d’explications n’aurait pas été inutile …

En bref, vous l’aurez bien compris, ce fut globalement une bonne lecture, riche en rebondissements et en suspense, mais je reste tout de même un tantinet sur ma faim. Disons que c’est un premier tome trop introductif : tout au plus, nous avons commencé à faire la connaissance des différents protagonistes (et encore, ils sont nombreux et se ressemblent suffisamment pour qu’on continue à se mélanger les crayons, même si certains quittent l’équation en cours de route) et à saisir quelques bribes du contexte politique, mais nous avons encore bien du mal à comprendre où est l’intrigue, où est l’histoire. Ça manque en quelque sorte de profondeur, de consistance : on nous tient en haleine, ça s’est sûr, car même si ce sont pour la plupart de sombres crapules, on ne peut s’empêcher d’espérer qu’ils se sortiront vivants de ce guêpier, car on pressent tout de même qu’ils ont joué de malchance en se trouvant au mauvais endroit, au mauvais moment, et on se dit que c’est tout de même fort injuste de perdre la vie pour avoir choisi de s’arrêter à telle auberge tel jour … mais on en attendait tout de même plus. Mais connaissant Guy-Roger Duvert, il ne fait aucun doute que les choses sérieuses vont très bientôt commencer : bien contre leur gré, nos rôdeurs détiennent désormais quelque chose de très dangereux et de très convoités … et toute la question est désormais de savoir ce qu’ils vont les uns et les autres décider d’en faire. Et quelque chose me dit qu’ils n’ont pas fini de subir les conséquences de ce qui aurait dû être un simple repas !