samedi 2 juillet 2022

Dark Bane, tome 2 : La Règle des Deux - Drew Karpyshyn

Dark Bane2, Drew Karpyshyn

La Règle des Deux

 Editeur : Pocket

Nombre de pages : 298
Résumé : La bombe psychique du Seigneur Kaan a anéanti la Confrérie des Ténèbres. Dark Bane peut désormais créer un Ordre Sith à son image. Et pour assurer son succès, il compte sur Zannah, son élève, dont le jeune âge n'enlève rien à l'extraordinaire maîtrise de la Force. Une disciple capable de rivaliser avec les pouvoirs de son Maître alliée à un plan imparable, tout est réuni pour annihiler les Jedi et dominer la Galaxie ! Pendant ce temps, parmi les Jedi, Johun Othone est persuadé d'une chose : les Sith ont survécu. Malgré le scepticisme de son Ordre, Johun est déterminé à partir à leur recherche ...

 

- Un petit extrait -

« Tu as le potentiel pour me surpasser. Si tu le réalises pleinement, je cesserai de t'être utile. Tu auras alors besoin de trouver d'autres sources de savoir, et tu chercheras un nouveau disciple, afin de lui transmettre à ton tour les secrets de l'Ordre Sith. Et quand ton pouvoir éclipsera le mien, je ne serai plus indispensable. Telle est la Règle des Deux : un Maître et un disciple. Lorsque tu seras prête à réclamer le titre de Seigneur Noir, tu ne l'obtiendras qu'en m'éliminant. La confrontation est inévitable. C'est la seule manière pour les Sith de survivre. C'est la voie du Côté Obscur. »

- Mon avis sur le livre -

 Pendant des années et des années, mes livres n’ont connu d’autres demeures que mon armoire à vêtement : faute de place dans ma chambre pour installer de nouvelles bibliothèques, je n’avais d’autre solution que d’empiler mes livres un petit peu partout. Au début, je tentais bien sûre de garder une certaine cohérente, pour pouvoir retrouver plus facilement mes livres … mais au fil du temps, je me suis contenté de veiller à ce que les piles ne s’effondrent pas. Autant vous dire que lorsque papa m’a installé mes nouvelles bibliothèques dans ma nouvelle chambre, j’étais folle de joie : enfin j’allais pouvoir ranger mes livres par genre, par maison d’édition, par auteur … Bref, de façon cohérente ! Quelle ne fut donc pas ma frustration lorsque je me suis rendue compte que les choses allaient être plus difficile que prévu en ce qui concerne les romans Star Wars : non seulement il y a plusieurs maisons d’édition différentes, mais surtout, il y a plusieurs formats différents ! Pocket a eu la merveilleuse idée de rééditer certaines trilogies sous forme d’intégrales (c’est pratique, les intégrales : vous embarquez un seul livre dans votre sac et vous avez trois fois plus de lecture) … mais ces-dites intégrales ne sont pas au format poche, et sont donc trop hautes pour mes étagères de poches. Et pour compliquer encore un peu plus les choses, elles sont tout de même fort petites pour des étagères standards. Avant, je devais jouer à Tetris pour faire rentrer le plus de livres possibles dans un espace qui semblait toujours plus réduit, et maintenant, je dois me casser la tête pour jongler avec les différents formats d’une même collection. Qui a dit qu’il était facile de ranger une bibliothèque ?

Une dizaine d’années ont passé depuis la tragique bataille de Ruusan, durant laquelle le Seigneur Sith Kaan, dans son aveuglante folie, a déclenché la dévastatrice bombe psychique, ravageant une bonne partie des troupes Jedi et décimant purement et simplement sa propre Confrérie des Ténèbres. Depuis lors, le Conseil Jedi en est intimement persuadé et profondément soulagé, l’Ordre Sith n’est plus. La Lumière a vaincu l’Obscurité. La paix peut à nouveau régner sur la galaxie. Mais Johun, jeune Jedi ayant perdu son maitre sur Ruusan, en est pour sa part viscéralement convaincu : le sombre Seigneur Dark Bane a survécu à l’explosion, et il est toujours quelque part, en train de former une nouvelle génération de Sith. D’une certaine façon, Johun n’a pas tort : Dark Bane est bel et bien en train de former quelqu’un. Mais il n’a pas totalement raison : il s’agit en réalité d’une seule et unique apprentie, Zannah, orpheline recueillie sur Ruusan et qu’il sent promise à un glorieux avenir. Tout en déployant dans l’ombre son immense plan pour annihiler une bonne fois pour toute l’Ordre Jedi et étendre sa domination sur l’ensemble de la galaxie, Dark Bane forge le corps et l’esprit de sa jeune disciple, sachant qu’approche inévitablement le jour où cette dernière, devenue plus puissante que lui, le défiera pour prendre sa place. Ainsi va l’Ordre Sith véritable, ainsi le veut la Règle des Deux : un Maître et son apprenti. Le premier pour incarner le pouvoir, le second pour le convoiter.

Comme cela semble être la règle dans les romans Star Wars (les auteurs ont-ils un cahier des charges à respecter, ou bien cela s’est-il fait sans concertation ?), nous sommes une fois de plus en présence d’un roman-choral … Et vous savez comme j’aime les romans-choraux ! Ils illustrent à merveille une vérité qu’on a parfois tendance à oublier, surtout depuis que les réseaux sociaux forment à notre insu une sorte de pensée collective, prisme déformant car biaisé de la réalité : chaque situation est toujours bien plus complexe qu’elle n’en a l’air au premier abord. Les évidences, au même titre que les apparences, sont souvent trompeuses : elles nous empêchent de prendre du recul, de regarder la situation sous un autre angle pour l’évaluer plus globalement. Si l’auteur s’était contenté de nous offrir le point de vue des Jedi, nous croirions nous aussi que les Sith ont bel et bien disparus. Si au contraire il ne nous donnait que celui de Bane, nous penserions également que personne ne se doute que les Sith ne sont pas totalement éteints. D’un côté comme de l’autre, ils (se) sont convaincus que leur vision était la bonne, la seule véritable. Parce qu’ils sont incapables ne serait-ce que d’envisager que les choses puisent en être autrement … Parce qu’il est plus facile de faire l’autruche, de se dire que puisqu’on ne voit plus la chose, cette-dite chose n’existe plus. Mécanisme inconscient de défense : si le danger n’est pas imminent, on l’éclipse, pour éviter de ployer sous les inquiétudes. Mais cette stratégie a ses limites. Après tout, n’avons-nous pas plus peur de l’araignée quand nous ne la voyons plus que lorsque nous pouvons la surveiller ? Pour les Sith et les Jedi, il devrait en être de même …

Car en effet, Dark Bane est bel et bien vivant, et bel et bien décidé à redonner à l’Ordre Sith sa grandeur passée. Non pas en misant sur les enseignements galvaudés de ses anciens Maitres, qui se sont laissés aveuglés par un idéalisme absurdes, qui se sont écartés du droit chemin, de la Voie du Côté Obscur. Secret, ruse, patience. Voilà les véritables armes du Seigneur Sith. Celles qu’il doit transmettre à son seul et unique élève, disciple, héritier. Qui un beau jour l’égalera, le surpassera. Le vaincra, prendra sa place, et formera à son tour un seul et unique apprenti. Le pouvoir ne sera plus partagé entre des centaines d’individus. Il sera entièrement détenu par l’un, et convoité par l’autre. C’est assez fascinant, pour ne pas dire franchement dérangeant, de voir Dark Bane envisager avec une telle sérénité, voire même avec fierté, le jour où Zannah le trahira. On aurait pu songer qu’un Sith s’accrocherait coute que coute à sa position qui lui apporte puissance et grandeur … Mais un bon Sith, selon Dark Bane, doit avant tout songer au Côté Obscur. Et pour que le Côté Obscur gagne en puissance, il se doit d’attiser en Zannah cette ambition, cette soif de pouvoir, il se doit de distiller en l’esprit de son apprentie le désir encore latent de le défier. Et plus ce cycle se répétera, plus le Côté Obscur grandira, jusqu’au jour où il anéantira le Côté Lumineux. Dark Bane, tout Seigneur Sith qu’il soit, voit plus loin que le bout de son nez, plus loin que sa seule gloire : tout ce qu’il entreprend, il le fait au nom du Côté Obscur. Et cela le rend finalement bien plus intéressant qu’un Sith seulement dominé par une ambition personnelle : Dark Bane est en quelque sorte habité par une quête qui le dépasse, on a un côté quasiment mystique qui m’intrigue énormément.

Et c’est sans aucun doute cet aspect qui risque d’en rebuter certains : loin d’être une accumulation, une surenchère, d’actions et de bonnes bagarres, on reste dans un récit très « contemplatif ». Nous suivons le cheminement de Zannah, anciennement petite orpheline effrayée, désormais disciple et héritière de Dark Bane. A l’instar de son Maitre, Zannah est une protagoniste particulièrement complexe : si son potentiel et son ambition ne font aucun doute, il arrive parfois que des réminiscences de son insouciance et innocence passées refassent surface. La Voie que trace devant elle son Maitre l’attire plus que tout au monde, elle s’y glisse avec aisance et enthousiasme … mais celle qu’elle était ne cesse jamais de la hanter, et avec elle les doutes : que serait-elle, qui serait-elle, si elle avait fait d’autres choix, emprunté une autre voie ? Comment savoir si elle a pris la bonne décision ? Y a-t-il de bonnes décisions, d’ailleurs ? C’est également la question que vont se poser Johun et Darovit, nos deux derniers héros et points de vue, le premier persuadé que la menace Sith est loin d’être éteinte et bien décidé à faire entendre raison aux membres du Conseil, le second s’efforçant de laisser derrière lui les souffrances des temps passés et à prodiguer autour de lui soins et réconforts pour adoucir l’existence de ceux qui viennent chercher secours chez lui. Et pourtant, tous deux ne peuvent ignorer la pointe de frustration, de remords, de rancœurs, qui assombrissent parfois leur cœur et leur esprit. Et qui vont découvrir que, parfois, souffler sur les braises, c’est prendre le risque d’embraser toute la forêt au passage ...

Difficile d’en dire plus sans risquer d’en dire trop … Je vais donc me contenter de vous dire que je suis vraiment très agréablement surprise par cette trilogie. Moi qui craignais de suivre pendant les quelques 970 pages de l’intégrale un Sith sanguinaire qui sèmerait mort et désolation sur son passage, je me retrouve face à un Sith certes implacable et ambitieux, mais qui mise tout sur la subtilité et la discrétion pour parvenir à ses fins. Ceux qui s’attendent à d’épiques batailles spatiales ou de grandiloquents face à face aux sabres lasers risquent d’être un tantinet déçus et frustrés par ce récit, mais pour ma part, il ne cesse de me captiver, de me surprendre également. On est loin de la force brute et brutale, on est dans une certaine forme de délicatesse, aussi surprenant que cela puisse paraitre … et c’est bien plus passionnant comme cela. Il faut longtemps pour que l’on saisisse enfin quand, comment et pourquoi les chemins de nos différents protagonistes vont finalement se croiser, s’entremêler. Et ce qui s’entrechoquent avec fracas, ce ne sont pas les armes, mais bien les doutes, les peines, les peurs, les espoirs, les souhaits : tous les tourments de l’existence qui se nourrissent les uns les autres dans une lutte intérieure autrement plus poignante qu’une bonne bagarre. Et le final, diantre quel final, je ne m’attendais vraiment pas à cela, je ne savais en somme plus qui et que croire, et c’est vraiment bien trouvé, je suis vraiment impatiente de retrouver Bane et Zannah dans le troisième et dernier opus !

samedi 25 juin 2022

Lou après tout, tome 2 : La communauté - Jérôme Leroy

Lou après tout2, Jérôme Leroy

La Communauté

 Editeur : Syros

Nombre de pages : 482
Résumé : Épuisée, Lou revient vers la mer afin de se laisser mourir sur la plage où Guillaume lui a appris à nager. Marchands d’esclaves, pillards, Entre-Deux… avec son lot d’horreurs, la vie d’après le Grand Effondrement mérite-t-elle que l’on se batte encore pour elle ? Plusieurs rencontres inattendues amènent Lou à continuer, malgré tout. Chez les Wims, elle découvre une communauté harmonieusement organisée sous l’autorité d’un Délégué. Et puis, il y a Amir… Une promesse d’apaisement, enfin. Lou le savait pourtant bien : c’est au moment précis où l’on baisse la garde que surviennent les pires dangers.

 

- Un petit extrait -

« Finalement, l'histoire aura été très courte avant la fin du monde. On dirait que tout s'est accéléré au vingtième siècle, et qu'au vingt et unième, dès les années 2010, tout le monde a compris que ça allait s'arrêter d'une manière ou d'une autre, mais la plupart des gens faisaient semblant de regarder ailleurs ou espéraient qu'en fermant les yeux, ils allaient éviter le cauchemar. »

- Mon avis sur le livre -

 «  Trop penser au passé, c'est le meilleur moyen d'y passer » : telle est la devise commune, la certitude partagée des survivants du Grand Effondrement, qu’ils vivent en solitaires ou réunis en communautés. Dans ce monde dévasté où rodent d’innombrables dangers – Bougeurs et Cybs, mais également pillards et charognards –, pas question de se laisser distraire ne serait-ce qu’une seconde par les souvenirs de sa vie d’avant, et encore moins de se laisser abattre, décourager, par la nostalgie, la mélancolie, que font irrémédiablement naitre ces réminiscences. Pour rester en vie, il ne faut jamais regarder en arrière, jamais songer à ce qui a été, à ce qui aurait pu être ou ne pas être. Seuls comptent le présent et ses exigences purement matérielles : trouver de quoi se nourrir, se vêtir, se soigner, se protéger, un endroit sûr pour dormir, se réchauffer, se cacher. Survivre, jour après jour, au jour le jour. A quoi bon remuer, ressasser sans cesse le passé ? On ne peut plus rien y changer et impossible d’y retourner. Le présent est tel qu’il est et il faut faire avec ce qu’on a. Ou ce qu’on n’a pas. Ce qu’on n’a plus … Dévastée par la perte de Guillaume, Lou n’arrive plus à obéir à ces préceptes. A chaque pas qu’elle fait en direction de la mer, là où ils ont été si heureux tous les deux, la jeune femme se laisse envahir un peu plus par les souvenirs de ces treize dernières années … mais aussi par la culpabilité et l’envie croissante de tout laisser tomber, de baisser les bras. D’aller rejoindre Guillaume, où qu’il soit : c’est forcément mieux qu’ici, sans lui ...

Lou est une enfant de l’apocalypse : elle n’a rien connu d’autre que ces errances continuelles, baluchon sur le dos, arme à la main, l’œil aux aguets, le corps contusionné, dans le froid, la faim, la soif et la peur. Survivre est une seconde nature chez elle. Elle aurait pu, comme bien d’autres gosses livrés à eux-mêmes dans ce monde cauchemardesque, devenir une enfant sauvage, un animal farouche et féroce dans la peau d’un petit humain décharné. Elle aurait pu également, comme de nombreux autres, être vendue sur un sinistre marché d’êtres humains, comme enfant de substitution dans le meilleur des cas, comme esclave la plupart du temps, voire même parfois comme nourriture … Mais Lou a eu la chance, inouïe et inestimable, d’être recueillie par Guillaume. Lui-même encore adolescent, au cœur et à l’esprit encore envahis d’idéaux et de poésie. Tantôt si lucide, si avisé, tantôt si naïf, si candide. Il n’était pas fait pour le monde d’Avant, mais il était encore moins armé pour celui-ci. Et pourtant, il s’est occupé d’elle, il a veillé sur elle, comme un père, comme un frère, comme un ami. Il ne s’est pas contenté de lui apprendre comment survivre dans ce monde meurtrier, il lui a également appris à lire, à aimer la littérature en général et la poésie en particulier, à savoir reconnaitre la beauté et la bonté, la paix et la justice, l’honnêteté et la douceur. Lou est une enfant du chaos, Lou est une survivante, mais Lou est aussi et surtout un cœur et un esprit libres, indomptés et indomptables. Lou n’est pas du genre à se laisser mener par le bout du nez, à se laisser aveugler par qui ou quoi que ce soit …

Et pourtant. Pourtant l’amour fait faire de drôles de choses … Le cœur brisé par la mort de Guillaume, l’esprit dévoré par la solitude et l’horrible sentiment d’être responsable de cette mort, Lou a perdu toute force et toute envie de lutter : à quoi bon s’acharner, si c’est pour passer le restant de ses jours à errer comme une âme en peine, trainant derrière elle comme un boulet cette souffrance infernale ? Maintenant que Guillaume n’est plus là, rien ne la retient plus en vie : il était le centre et le pilier de son existence, et elle ne sait pas comment vivre sans lui. Elle ne veut pas vivre sans lui, elle ne veut pas vivre seule avec son souvenir. Par amour, Lou la survivante ne demandait rien de plus que de laisser venir la mort, voire même de se jeter dans ses bras. Et puis, Cesaria et Amir sont arrivés. La petite fille, orpheline, esseulée, à qui elle vient de sauver la vie. Et le jeune homme, tendre, attentionné, qui vient de lui sauver la vie. Celle qui avait terriblement besoin d’elle. Celui dont elle avait terriblement besoin. Deux rencontres salvatrices, qui redonnent un sens à sa vie. Qui lui redonnent envie de vivre. Mais aussi la force d’espérer. De croire que le bonheur existe, qu’il est peut-être à portée de main, et qu’elle le mérite. Qu’il ne tient qu’à elle de le saisir, de le laisser la saisir … Par amour, Lou va se laisser entrainer là où Guillaume ne l’aurait jamais, ô grand jamais laissé aller : au sein d’une communauté. Car Guillaume, lui, savait très bien qu’il ne faut jamais se laisser aveuglé par ce qui est trop beau pour être vrai … car justement, il ne l’est jamais, vrai. Et Lou ne va pas mettre bien longtemps avant de retrouver la vue ...

Comme beaucoup avant elle, Lou va donc dans un premier temps se laisser bercer, se laisser berner, par les beaux discours du Délégué, par les belles promesses de la Charte et du slogan de la communauté : « reconstruire dans la fraternité ». Faire renaitre de ses cendres un monde plus sûr, un monde plus juste, un monde plus beau. Mais contrairement à la majorité, Lou va assez rapidement comprendre que la réalité est bien moins reluisante, que la véritable volonté de ce fameux Délégué est seulement d’assouvir sa soif de pouvoir, de contrôle absolu sur ces pauvres hères trop désespérés pour se rendre compte que la seule chose qu’il souhaite véritablement reconstruire, c’est un monde où il règnera en maitre. Tout ce qu’ils voient, tout ce qui leur importe, c’est qu’ils n’ont plus à craindre le lendemain, qu’ils mangent à leur faim, qu’ils ont un toit sur la tête, qu’ils sont en sécurité … et que tout cela repose entièrement dans les mains d’un autre. Pour eux, comme pour beaucoup de nos contemporains d’ailleurs, cela justifie amplement de se laisser dépouiller de sa liberté, de devoir se plier à toutes les règles, y compris les plus injustes et inhumaines. Cela justifie de ne pas avoir le droit d’épouser qui ils veulent, de se voir imposer son travail en fonction de son sexe, de ne pas même avoir le droit de quitter la communauté s’ils le désirent. De ne pas avoir le droit d’exprimer ses propres opinions ou d’être en désaccord avec les décisions et les projets du Délégué. Il suffit finalement de peu de choses pour que l’homme s’asservisse volontairement à un tyran – d’autant plus dangereux qu’il ignore lui-même l’être, trop enfoncé dans sa propre folie mégalomane pour se remettre en question.

Lou, quant à elle, refuse de se laisser dicter sa conduite. Refuse de laisser un illustre inconnu, aussi « bienveillant » et « important » soit-il, contrôler sa vie. Ses décisions, elle entend bien les prendre seule, sans avoir à demander l’approbation d’un quelconque Conseil, sans avoir à suivre les ordres d’un quelconque Délégué. Sans avoir à craindre les sanctions si ses actes, ses paroles, ses pensées mécontentent ce-dit Délégué : Lou refuse de remplacer une peur par une autre. Ce que veut Lou, ce n’est plus survivre, c’est vivre. Aimer. Rêver. C’est sentir le sable sous ses pieds, la petite paume de main de Cesaria dans la sienne, les lèvres d’Amir sur les siennes. C’est ressentir enfin tout ce qui lui a été arraché par le Grand Effondrement, par cette apocalypse qu’elle a subi sans y être pour rien, comme tous les gosses de son âge, qui vivent l’enfer parce que les générations précédentes n’ont rien fait pour l’empêcher. Lou, enfant de l’apocalypse, victime de l’inaction, agneau sacrificiel de l’humanité qui, tout comme les survivants s’interdisent de songer au passé, a tout fait pour ne pas penser au lendemain. En se disant que, si on n’y pense pas, il n’arrivera pas. En se disant que cela ne nous concerne pas, qu’on ne peut de toute façon plus rien faire, que ça ne vaut pas la peine de se prendre la tête avec ça, de se gâcher la vie pour ça … Et ce faisant, c’est la vie de Lou, d’Amir, de Cesaria, de tous les enfants à venir qui subiront l’apocalypse que nous aurons déclenché, que nous gâchons. Et la colère de Lou, elle nous pointe du doigt. Et sa quête, elle, devient l’espace d’un roman notre seule et unique raison de vivre …

En bref, vous l’aurez bien compris : une nouvelle fois, l’auteur nous offre un récit qui prend aux tripes. Entre noirceur poisseuse et délicate lueur, le tableau du futur dépeint par ce roman est tout en clair-obscur : il y a d’un côté l’effrayante bestialité de l’homme, avide et sauvage, et de l’autre, la tendre innocence de deux enfants qui s’aiment, la douce insouciance d’une enfant qui rêve. Et c’est pour eux que ce monde mérite d’être sauvé : pour tous ceux et celles qui n’ont jamais fait de mal à personne et qui ne demandent rien de mieux que de pouvoir vivre dans la paix et la joie, dans la justice et la bonté. Je sais que certains lecteurs ont reproché au premier tome d’être trop sombre, trop pessimiste, trop dur, d’insister trop lourdement sur ce qu’il y a de mauvais en notre pauvre monde … Qu’ils soient rassurés, ce tome distille par-ci par-là quelques bribes de lumière, quelques graines d’espérance : oui, le monde courre à sa perte, mais peut-être que de ses cendres pourra renaitre un monde meilleur. Peut-être que l’humanité, ou du moins une partie, sera capable d’apprendre des erreurs du passé pour ne plus les commettre à nouveau, sera capable d’inventer une nouvelle façon de vivre au lieu de chercher à reproduire ce qui était auparavant. Ce roman, étonnement poétique, donne vraiment envie d’y croire, mais ne sombre heureusement pas dans la mièvre utopie : on se rend bien compte que ce vœu risque d’être pieux, que la cruauté et l’égoïsme humains ne disparaitront jamais, et gagnent bien souvent face à la tendre Douceur des idéalistes … Une chose est sûre désormais, le troisième et dernier tome promet d’être plus sublime encore !

samedi 18 juin 2022

Dan et Célia : Les jumeaux d'Autremonde, tome 1 : L'impossible mission - Sophie Audouin-Mamikonian

Dan et Celia : Les jumeaux d’AutreMonde1, Sophie Audouin-Mamikonian

L’impossible mission

 Editeur : XO

Nombre de pages : 373
Résumé : Celia et Dan, les jumeaux de Tara Duncan et de Caliban Dal Salan, ont grandi sur Terre, loin des turpitudes d’AutreMonde. Pour suivre les traces de ses légendaires parents, Dan n’invente rien de mieux que de se laisser kidnapper. Où se trouve-t-il ? Personne ne le sait. Jusqu’à ce message reçu par Tara et Cal : leur fils sera exécuté s’ils entreprennent la moindre recherche ! Mais Celia, elle, a les mains libres. Accompagnée par Luck et Dred, la discrète jeune fille est bien décidée à sauver son jumeau.

 

- Un petit extrait -

« – Bon sang ! grogna Danviou en frottant ses épais cheveux blonds, nos parents vont nous tuer. Réussir à se faire kidnapper deux fois en quelques jours ! Je crois qu’on a battu leur record !

Selenba ne put s’empêcher de ricaner.

— Je te le confirme. Même Tara n’a pas réussi ce coup-là, et pourtant, crois-moi, Magister et moi, on lui a mené la vie dure. Et je ne te parle même pas de ses autres ennemis ! Ta mère avait une vraie propension à attirer les ennuis. De Gros Ennuis.

Les majuscules étaient bien accentuées dans sa dernière phrase.

— Nous n’avons peut-être pas hérité de la magie de notre mère, soupira Celia, mais, en revanche, il me semble clair que provoquer les ennuis, ça, c’est dans nos gènes. »

- Mon avis sur le livre -

 Ainsi que je l’ai déjà dit auparavant, l’annulation du « cycle » Tara et après un seul et unique opus a été plus que difficile à avaler … tant et si bien qu’à la sortie du « premier tome » de Dan et Celia, je me suis certes précipitée pour l’acheter le jour-même (on ne change pas les bonnes habitudes, d’autant que ma libraire, qui me connaissait bien, m’avait très gentiment mis un exemplaire de côté et m’avait envoyé un petit mot sur facebook pour me prévenir qu’il m’attendait), mais indiscutablement, l’envie de le lire immédiatement n’était pas là. La flamme, si ardente jusqu’à présent, ne parvenait pas à se rallumer après une telle déception, une telle désillusion, une telle douche froide. Il m’aura fallu six longues années pour enfin sortir ce roman de la pile à lire, moi qui répétait ad nauseam que Sophie m’appelait « Aria qui lit plus vite que son ombre » car j’étais chaque année la toute première Taraddicte à écrire un commentaire passionnée du tome fraichement sorti sur le Blog (pas celui-ci, mais celui avec une Majuscule, c’est-à-dire le Blog de l’Autrice) … Six ans, et la suite n’est toujours pas sortie : il semblerait, malheureusement, que j’avais toutes mes raisons de trop m’emballer, de ne pas trop me réjouir. Alors bien sûr, je sais très bien que Sophie n’a pas chômée durant toutes ses années, qu’elle s’est pleinement consacrée à la production de la nouvelle série animée … mais cela ne m’empêche pas  d’être à la fois triste et fâchée, parce qu’à vouloir explorer de nouveaux marchés, elle en a délaissé ses fans de la première heure, ses lecteurs, ses Taraddicts. Qui ne peuvent malgré tout pas s’empêcher d’attendre, d’espérer. Encore et toujours.

Connaissant mieux que quiconque les innombrables menaces qui pullulent sur AutreMonde – pour avoir affronté les premières et sauvé la seconde à de nombreuses reprises avec leurs fidèles amis durant toute leur adolescence –, Tara et Cal (qui ont enfin pu se marier, Lisbeth ayant enfin réussi à pondre des tas de petits héritiers à l’Empire d’Omois, libérant par la même occasion Tara de ses obligations diplomatiques) se sont promis de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour protéger leurs enfants de tous ces dangers. D’autant plus que, contre toutes attentes, et pour une raison encore inexpliquée, Dan et Celia, les jumeaux Duncan Dal Salan, n’ont nullement hérité des pouvoirs surpuissants de leur mère : leur magie est pour ainsi dire moins forte que la plupart des sortceliers de leur âge. Au plus grand désespoir de Dan, qui semble par contre avoir hérité du gout prononcé pour l’aventure de ses héros de parents, et au plus grand soulagement de Celia qui, quant à elle, ne demande rien de mieux que de mener une petite existence tout ce qu’il y a de plus paisible. Mais lorsque son frère jumeau se fait enlever et que ses parents se voient formellement interdits de se lancer à sa recherche s’ils veulent que leur fils leur soit rendu vivant, Celia n’a d’autre solution que de prendre elle-même les choses en main. Accompagnée par son meilleur ami Luke (fils du célèbre mais toujours inconnu Magister et de la sinistrement célèbre vampyre Selemba) et par le jeune dragon Dred (fils de maitre Chem, ancien mentor de Tara, et de la reine des dragons), la jeune fille ne va laisser rien ni personne l’empêcher de retrouver son double, sa moitié. Rien, pas même la terreur qui l’envahit à la seule idée de se mettre en danger …

En « zappant » la suite et fin du cycle initialement prévu après la saga originale, l’autrice fait un énorme bond dans le temps : l’ellipse temporelle entre Tara et Cal et ce roman est longue de treize ans … Pile assez pour laisser de côté les anciens héros devenus adultes (et carrément parents) et permettre à la nouvelle génération de prendre leur place (pour continuer à cibler le jeune lectorat, qui a besoin de pouvoir s’identifier aux personnages principaux). Et c’est ainsi que Tara, Cal, mais surtout tout le reste du MagicGang (du moins ceux qui sont évoqués, ce qui n’est même pas le cas d’un certain demi-elfe) se retrouvent au deuxième, voire même au troisième plan … Et même si Dan et Celia sont de jeunes héros fort attachants, je dois bien reconnaitre avoir trouvé la séparation assez abrupte, assez brutale : après treize tomes (soit presque 6000 pages) aux côtés de Tara, Cal et leurs amis, les voir ainsi relégué au simple rang de guest-star a quelque chose d’assez déconcertant. Une fois encore, je ne peux que regretter l’annulation inopinée du cycle « Tara et », qui aurait je pense aider les lecteurs de longue date à vivre une transition en douceur … Mais il semblerait que les lecteurs de longue date n’aient clairement pas été au centre des préoccupations de Sophie lorsqu’elle a écrit ce roman : ça crève les yeux qu’elle s’adresse essentiellement à des lecteurs qui ne connaissent pas la saga originale. Ainsi, elle abreuve le début du roman de tas et de tas d’informations et explications pour permettre aux néophytes de ne pas être totalement perdus sans avoir lu les treize tomes précédents : entreprise honorable, certes, mais qui alourdit considérablement le récit …

mais surtout, pire encore, qui prend en quelque sorte sa place : l’intrigue se voit considérablement lésée par cette volonté d’aider les nouveaux lecteurs à prendre le train en route. En effet, impossible de véritablement cerner la personnalité de Dan, Celia et Luke, sans savoir précisément qui sont leurs parents respectifs et ce qu’ils ont accomplis (en bien pour les parents de Dan et Celia, en mal pour ceux de Luke). Et résumer les exploits (ou méfaits) réalisés en treize tomes et quasiment autant d’années, ça prend forcément un peu de temps … autant de pages volées à l’histoire, et autant de redites interminables pour les fidèles lecteurs, qui doivent également supporter une déferlante sans fin de « oh, en fait, Lisbeth a eu cinq enfants, et Moineau et Fabrice ont eu une portée de quatre bébés loup-garous-bêtes, oh, et aussi, untel a vécu ceci et untelle cela » (tout ce qui aurait dû faire l’objet du fameux cycle avorté, en somme, qu’il faut bien caser en quelques lignes pour recoller les morceaux, quitte à faire un aparté narratif fort artificiel pour tout caser). Au bout d’un moment, on se demande presque si c’est un roman que nous tenons entre les mains, ou seulement un volume introductif, une sorte d’apéritif qui s’éternise tellement qu’on finit par en avoir la nausée. J’en suis presque venu à me demander si l’éditeur ne nous avait pas menti, s’il n’avait pas utilisé frauduleusement le nom de l’autrice, car cela ne ressemble vraiment pas à Sophie, ce genre de lourdeur, de longueur … Elle nous avait habitué à de l’action, du rebondissement, du suspense, du mystère, de la tension, de la crispation, de l’urgence, de la palpitation, et pas à une platitude digne d’un très mauvais cours d’histoire ! Mais reprend-toi, Sophie, nom d’un petit bonhomme en mousse !

Heureusement, une fois passée ce long et douloureux moment, les choses deviennent nettement plus intéressantes. Déjà, parce qu’on s’attache très rapidement à nos tous jeunes héros, qui en héritant du nom de leurs parents ont également hérités d’une certaine pression : tout le monde s’attend à ce que les enfants de Tara Duncan et Caliban Dal Salan soient des sortceliers surpuissants, des héros glorieux en devenir, et à ce que le rejeton du cruel Magister et de la sanguinaire Selemba soit un monstre avide de violence et de vengeance. La réalité, c’est que Dan et Celia sont de bien piètres sortceliers, que Celia est même une « poule mouillée », et que Luke est un petit garçon doux comme un agneau qui passe son temps à se goinfrer de viennoiseries car il ne supporte pas le gout du sang … Et alors que Tara et Magister sont des ennemis jurés (même si leurs rapports sont nettement moins sanglants depuis qu’ils sont l’un comme l’autre devenu parents), Celia et Luke sont les meilleurs amis du monde. On retrouve bien là le gout de Sophie pour l’inattendu, pour l’improbable, à la limite de l’anticonformisme : difficile d’imaginer Selemba faire des aller-retours entre la Forteresse Grise de son grand méchant de mari et son rôle de garde du corps pour Tara Duncan et sa famille … et pourtant, ça semble presque naturel, parce que dans l’univers fantasque et déjanté de Sophie, rien n’est impossible. Sauf peut-être, si l’on en croit le titre du moins, la fameuse mission qui attend nos jeunes héros, qui vont découvrir qu’ils ne sont finalement pas si différents de leurs parents que cela : s’il y a une aventure à vivre, un univers à sauver, ça va assurément leur retomber dessus.

Et quelle aventure ! Imaginez donc : vous êtes une jeune fille plutôt prudente (quoi qu’en dise ceux qui utilisent plutôt les termes « froussarde » ou « trouillarde »), avec très peu de pouvoirs magiques, une estime de soi qui frôle les abysses, et l’envie viscérale de ne surtout rien vivre d’extraordinaire … et votre jumeau, qui est supposé être votre double et votre moitié, ne cesse de flirter allégrement avec le danger, et lorsqu’il se fait (enfin, selon lui) kidnapper à l’âge de treize ans, c’est un soupir de joie et de soulagement qu’il pousse, et non pas un cri d’effroi. Vos parents ont l’interdiction absolue de tenter de le retrouver, ils se retrouvent pieds et mains liés, et avec eux tout l’Empire d’Omois et ses fins limiers. Vous vous rendez compte que la seule et unique personne qui peut agir, c’est vous, et comme vous aimez profondément votre idiot de frérot, vous endossez avec lassitude l’armure d’héroïne qui seyait si bien à votre mère mais qui semble parfaitement ridicule sur vous. Et, alors que vous souhaitiez seulement récupérer votre abruti de jumeau, vous venez en réalité de mettre le pied dans le plus grand, le plus ambitieux complot concocté dans la galaxie ces dix dernières années. Terminée, la tranquillité : Dan et Celia vont même réussir à battre les records de leurs parents, qui avaient pourtant fait plutôt fort ! On ne s’ennuie pas une seule seconde, il se passe toujours quelque chose d’imprévisible, et même si ça part parfois un peu dans tous les sens (je dois reconnaitre ne pas avoir tout saisi, parfois), on retrouve vraiment le dynamisme si propre à cet univers ! Et, bien que moins mordant qu’auparavant, cet humour si rafraichissant même dans les moments les plus tendus !

En bref, vous l’aurez bien compris : même si cet opus est très loin d’égaler la série originale, pour la simple et bonne raison qu’à vouloir à tout prix agripper de nouveaux lecteurs, l’autrice en a oublié de soigner aussi proprement que d’ordinaire son intrigue, ça n’en reste pas moins un ouvrage fort sympathique que j’ai dévoré d’une traite. Dan, Celia et Luke, sans oublier leurs nouveaux amis Dred et Saxia, sont particulièrement attachants : plus sensibles, plus fragiles que leurs parents et prédécesseurs, ils sont également débrouillards, déterminés et courageux, et c’est un vrai régal que de vivre une première aventure à leurs côtés (en espérant que cela ne sera pas la dernière, car ce « Magicgang nouvelle génération » est vraiment prometteur). Et quand bien même l’histoire est un tantinet trop confuse et précipitée, à la fois parce que Sophie s’est laissée submergée par les explications à distiller et parce qu’elle a voulu pousser le mystère du nouveau méchant un peu trop loin (vouloir bien faire, ok, mais en faire trop, c’est toujours mauvais), j’ai tout de même passé un excellent moment. Il y a une bonne poignée d’action et de rebondissements, sans oublier une bonne dose de suspense, ainsi qu’une grosse pincée d’émotion, avec en prime ce petit soupçon d’humour qui fait la marque de fabrique de Sophie : les ingrédients sont bels et bien réunis, c’est la présentation qui pèche un peu, on va dire, car le style est loin d’être aussi soigné qu’auparavant. Mais avec un peu de chance, la suite est en train de mijoter quelque part, et Sophie nous servira un second opus plus appétissant encore … j’ai envie et besoin d’y croire, mais je reste prudente (chat échaudé craint l’eau froide, dit-on) !