samedi 9 juillet 2022

Comme des sauvages - Vincent Villeminot

Comme des sauvages, Vincent Villeminot

 Editeur : Pocket Jeunesse (PKJ)

Nombre de pages : 279

Résumé : « Avertissement : Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. » Au cœur des collines, derrière la maison où Tom, 13 ans, passe ses vacances, se cache un mystère inimaginable. Quand, au détour d’un sentier, le jeune garçon tombe sur une immense clôture avec une mise en garde inquiétante, il se sent irrépressiblement attiré... Et il disparaît. Pendant des mois, sa grande sœur Emma va le chercher. Elle finira par découvrir la vérité. Mais pourra-t-elle rebrousser chemin et révéler au monde le terrible secret des Sources ?

 

- Un petit extrait -

« On veut bien que quelqu'un soit malheureux, mais on ne peut accepter que ce malheur le détruise. On voudrait qu'il résilie. On le somme de le faire ou bien on le met à part, parce que son existence même nous rappelle que la nôtre pourrait s'effondrer, elle aussi, n'importe quand. »

- Mon avis sur le livre -

 Cela vous est-il déjà arrivé, de vous sentir irrésistiblement attiré par un livre, sans savoir précisément pourquoi, sans rien en savoir d’autre que le titre ? Comme si ce titre seul résonnait au plus profond de vous, faisant résonner un appel incessant, lancinant, que vous ne pouvez totalement ignorer, quoi que vous fassiez ? A moi, cela arrive. Parfois. Rarement. C’est une sensation quelque peu indéfinissable, qui se rapproche le plus d’une évidence : ce livre, quoi qu’il puisse bien raconter, est fait pour moi. Je le sens, le pressens. Je le sais, sans pouvoir expliquer ni même déterminer d’où me vient cette certitude. C’est comme si le titre, qui se veut l’écho du roman, se faisait en même temps l’écho de nos envies, désirs, besoins littéraires les plus profonds. C’est comme s’il susurrait, charmeur, « fais-moi confiance, cette lecture, c’est exactement ce qu’il te faut, ici et maintenant ». Vous vous en doutez, c’est bel et bien l’effet que m’a fait Comme des sauvages. Ce titre ne dit finalement rien de ce qui nous attend … et pourtant, inexplicablement, ce qu’il m’a inspiré, c’est bel et bien ce que j’ai trouvé. Et ce que j’y ai trouvé, étrangement, faisait également parfaitement écho à la musique que j’écoutais tandis que je trainassais à la bibliothèque : « Comme des enfants en cavale, qui refusent de dormir quand s’éteint leur étoile et qu’il faudrait vieillir. Allons, partons ensemble vers des contrées sauvages, où les gens nous ressemblent et n’ont qu’un seul visage. ». Ma préférée d’Alexandre Poulin, rien que cela …

Ce qui devait arriver arriva un jour : les parents de Tom et Emma se séparent. Divorcent. Ils annoncent cela comme on annonce qu’il va bientôt pleuvoir : sans plus d’état d’âme. Du haut de ses treize ans, Tom est loin d’être surpris : c’était parfaitement prévisible, et cela ne lui fait ni chaud ni froid. Cela le soulage même, presque. Ce qui le chagrine, non, ce qui le dévaste, c’est de devoir laisser derrière la forêt. Sa forêt. Ces sentiers, maintes fois parcourus au cours de ses innombrables aventures. Ces cabanes, toujours plus ambitieuses au fil des années. Ces arbres, refuges et compagnons. Ces odeurs, ces sons. En somme, toute son enfance. Tandis qu’il rumine, oscillant entre peine et colère, sa sœur ainée vient lui faire une proposition surprenante : et s’il venait passer quelques jours avec ses amis et elle en Ardèche ? Tandis que la jeune femme, son petit copain et leurs amis multiplient les excursions, dans cette sorte de frénésie qui transforme les loisirs en productivité, Tom explore les collines alentours, les forêts environnantes. Un beau jour, il se retrouve face à face avec … un bison. Qui l’escorte jusqu’à l’entrée du Domaine, où un panneau le prévient : « Celui qui pénètre dans cette partie de la forêt ne reviendra jamais en arrière. Jamais. ». Une menace … ou une promesse. Tom entre. Et disparait. Sans laisser la moindre trace. Et alors que tout le monde abandonne progressivement tout espoir de le retrouver, Emma s’obstine : elle le sait, son petit frère est encore vivant. Et c’est à elle de le retrouver … Deux ans plus tard, elle découvre à son tour l’entrée du Domaine. Elle entre. Et disparait. Sans laisser la moindre trace.

Ainsi que je l’ai déjà dit dans d’autres chroniques, Vincent Villeminot est passé maitre dans l’art de composer des OLGNI, Ovnis Littéraires au Genre Non Identifié. Jamais ses romans ne se laissent enfermer dans une de ces « petites boites » bien fermées dont parle la chanson de Graeme Allwright : ils louvoient, ils serpentent. Ils brouillent les pistes, embrouillent le lecteur. Le guident hors des chemins battus, là où tout est possible. Là où les usages et les convenances n’ont plus court, laissant place à l’infinie liberté d’oser l’audace. Quitte à déstabiliser. Quitte à déplaire. Quitte à choquer. Je sais que ce roman en a déstabilisé plus d’un, qu’il a déplu à certains, qu’il en a même choqué pas mal. Trop atypique, sans nul doute. Et sans doute également trop « politiquement incorrect ». Grands dieux, on ne propose pas à des adolescents des récits pareils, avec des gosses qui vivent nus dans la forêt, sans adultes pour les surveiller, passant leurs journées à jouer dans les sources ou à chasser le bison ! Et s’il leur venait à l’esprit de faire pareil, ils sont si impressionnables, si influençables de nos jours ?! Mieux vaut les laisser trainer sur le net, regarder des vidéos pornos, s’abrutir devant des jeux de guerre, c’est plus sûr … Les adultes sont définitivement si étranges, n’est-ce pas, à s’offusquer pour un livre trop « brutal », sans même se rendre compte que les « loisirs autorisés » de leur marmaille sont sans aucun doute tout aussi dévastateurs. Les adultes se bercent d’illusion, tout autant que les enfants, mais eux refusent de l’admettre. De se l’admettre.

Peut-être est-ce pour cela, d’ailleurs, que le Domaine n’apparait qu’à ceux qui n’ont pas encore quitté pleinement l’enfance, et qu’on doit le quitter lorsqu’on entre dans l’âge adulte. Tel le Pays Imaginaire, le Domaine n’existe que pour ceux qui y croient, que pour ceux qui veulent qu’il existe. Que pour ceux qui s’accrochent à leur enfance comme à une bouée, comme une moule à son rocher. Comme si l’enfance était un petit coin de paradis, un lieu plus qu’un temps. Un lieu dont on peut retrouver l’entrée à tout instant, si tant est qu’on le veuille vraiment. Un lieu pourtant hermétiquement fermé, entouré de barbelés, à la fois pour s’assurer que rien de mauvais ne puisse y rentrer … mais aussi que le mal qui s’y tapit parfois ne puisse en sortir. Pour que le Domaine reste ce coin de paradis, il faut le protéger, le préserver, coûte que coûte, « quoi qu’il en coute », et cela exige parfois de prendre des décisions radicales. Comme le récit de James Matthew Barrie avant lui, ce roman piétine allégrement la légende urbaine selon laquelle l’enfance n’est qu’innocence : quiconque a déjà observé un groupe de gosses sait que les enfants sont capables d’une grande cruauté. L’insouciance flirte bien souvent avec l’indifférence : à peine l’orage passé, avec sa meurtrière violence, que l’on peut recommencer à s’égayer joyeusement, comme si rien ne s’était passé. Innocents, peut-être, mais aux mains pleines de cette bestialité typiquement humaine que l’enfant, loin de refouler, laisse s’exprimer sans en avoir honte. L’insouciance de l’enfance se situe peut-être justement dans le fait de ne pas avoir honte de sa nature humaine. Car l’humain est un animal, une bête sauvage, qui s’ignore. Qui se défend de l’être.

Et c’est ainsi que ce petit coin de paradis prend parfois les couleurs de l’enfer. Vincent Villeminot ne nous offre pas ici un tendre roman sur la douceur de l’enfance, perdue et oubliée, peut-être parfois retrouvée. Il ne nous offre pas non plus un lumineux roman sur le retour à la nature, trop souvent opprimée et pourtant toujours si généreuse et fidèle. Il y a, bien sûr, ces descriptions des plus délicates, poétiques et grandioses, qui nous rappellent que la nature est toujours bien plus grande et plus belle que nous, qu’elle nous survivra quand bien même nous nous entretuions … mais là n’est pas le cœur de ce roman définitivement pas comme les autres. Vincent Villeminot nous offre un récit brut, abrupt, brutal … incisif. Il y a d’abord la quête effrénée de Tom, qui n’est pas encore prêt à tourner le dos à son enfance pour entrer dans le monde des adultes fait d’obligations et de compromis. Il y a ensuite la quête passionnée d’Emma, qui en le perdant a en quelque sorte retrouvé son rôle, son statut, sa place de grande-sœur, celle qui fait le pont entre l’enfance et l’adulte. Et puis vient la quête désespérée de Jade, qui s’efforce de faire illusion, de se bercer d’illusion, en tâchant de convaincre, de se convaincre, qu’elle a encore sa place dans le Domaine alors que tout son être est déjà gangréné par les pulsions propres aux adultes. Et enfin, il y a la quête endiablée d’Ethan, l’enfant éternel, pourchassé justement parce qu’il est resté celui que les autres ne parviennent pas à rester. Quatre quêtes qui se concluent dans le sang, dans la mort, réelle ou symbolique. Quatre quêtes d’une violence inouïe, d’une puissance ineffable.

En bref, vous l’aurez bien compris : si le terme « coup de cœur » n’était pas si galvaudé, je l’aurai utilisé sans la moindre hésitation. Mais l’expression a perdu toute sa saveur, à force d’être utilisée, à tort et à travers : elle est bien trop commune pour correspondre pleinement à ce roman qui détonne, qui dénote, dans le paysage si plat de la littérature pour adolescents. Il y a quelque chose de révolutionnaire, quelque chose d’anarchique, d’anarchiste, dans ce roman d’apprentissage qui jongle allègrement avec le conte (dans son aspect le plus sombre, le plus cruel) et le thriller fantastique. Quelque chose qui fait renaitre quelque chose de notre enfance, non pas de cette enfance idéalisée qu’on essaye de construire en souvenirs, mais de cette enfance sauvageonne qu’on essaye d’enfouir et d’oublier. Parce que nous sommes devenus de bons petits adultes, bien comme il faut, et qu’il ne faudrait surtout pas admettre que nous avons été des enfants terribles. A entendre les adultes, tous les adultes ont été des petits enfants bien sages et studieux, déjà de futurs petits adultes sérieux et disciplinés … « Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants, mais peu d’entre elles s’en souviennent », disait Saint Exupéry. Ne serait-pas plutôt qu’elles ne veulent pas s’en souvenir ? Sans doute est-ce pour cela que les commentaires sur ce roman sont essentiellement mitigés, voire parfois franchement hostiles : parce que tous les lecteurs ne sont peut-être pas prêts à laisser ce roman agir en eux, comme il se doit. Tout le monde ne veut peut-être pas laisser resurgir les souvenirs honteux de cette époque où nous étions tous un peu comme des sauvages

samedi 2 juillet 2022

Dark Bane, tome 2 : La Règle des Deux - Drew Karpyshyn

Dark Bane2, Drew Karpyshyn

La Règle des Deux

 Editeur : Pocket

Nombre de pages : 298
Résumé : La bombe psychique du Seigneur Kaan a anéanti la Confrérie des Ténèbres. Dark Bane peut désormais créer un Ordre Sith à son image. Et pour assurer son succès, il compte sur Zannah, son élève, dont le jeune âge n'enlève rien à l'extraordinaire maîtrise de la Force. Une disciple capable de rivaliser avec les pouvoirs de son Maître alliée à un plan imparable, tout est réuni pour annihiler les Jedi et dominer la Galaxie ! Pendant ce temps, parmi les Jedi, Johun Othone est persuadé d'une chose : les Sith ont survécu. Malgré le scepticisme de son Ordre, Johun est déterminé à partir à leur recherche ...

 

- Un petit extrait -

« Tu as le potentiel pour me surpasser. Si tu le réalises pleinement, je cesserai de t'être utile. Tu auras alors besoin de trouver d'autres sources de savoir, et tu chercheras un nouveau disciple, afin de lui transmettre à ton tour les secrets de l'Ordre Sith. Et quand ton pouvoir éclipsera le mien, je ne serai plus indispensable. Telle est la Règle des Deux : un Maître et un disciple. Lorsque tu seras prête à réclamer le titre de Seigneur Noir, tu ne l'obtiendras qu'en m'éliminant. La confrontation est inévitable. C'est la seule manière pour les Sith de survivre. C'est la voie du Côté Obscur. »

- Mon avis sur le livre -

 Pendant des années et des années, mes livres n’ont connu d’autres demeures que mon armoire à vêtement : faute de place dans ma chambre pour installer de nouvelles bibliothèques, je n’avais d’autre solution que d’empiler mes livres un petit peu partout. Au début, je tentais bien sûre de garder une certaine cohérente, pour pouvoir retrouver plus facilement mes livres … mais au fil du temps, je me suis contenté de veiller à ce que les piles ne s’effondrent pas. Autant vous dire que lorsque papa m’a installé mes nouvelles bibliothèques dans ma nouvelle chambre, j’étais folle de joie : enfin j’allais pouvoir ranger mes livres par genre, par maison d’édition, par auteur … Bref, de façon cohérente ! Quelle ne fut donc pas ma frustration lorsque je me suis rendue compte que les choses allaient être plus difficile que prévu en ce qui concerne les romans Star Wars : non seulement il y a plusieurs maisons d’édition différentes, mais surtout, il y a plusieurs formats différents ! Pocket a eu la merveilleuse idée de rééditer certaines trilogies sous forme d’intégrales (c’est pratique, les intégrales : vous embarquez un seul livre dans votre sac et vous avez trois fois plus de lecture) … mais ces-dites intégrales ne sont pas au format poche, et sont donc trop hautes pour mes étagères de poches. Et pour compliquer encore un peu plus les choses, elles sont tout de même fort petites pour des étagères standards. Avant, je devais jouer à Tetris pour faire rentrer le plus de livres possibles dans un espace qui semblait toujours plus réduit, et maintenant, je dois me casser la tête pour jongler avec les différents formats d’une même collection. Qui a dit qu’il était facile de ranger une bibliothèque ?

Une dizaine d’années ont passé depuis la tragique bataille de Ruusan, durant laquelle le Seigneur Sith Kaan, dans son aveuglante folie, a déclenché la dévastatrice bombe psychique, ravageant une bonne partie des troupes Jedi et décimant purement et simplement sa propre Confrérie des Ténèbres. Depuis lors, le Conseil Jedi en est intimement persuadé et profondément soulagé, l’Ordre Sith n’est plus. La Lumière a vaincu l’Obscurité. La paix peut à nouveau régner sur la galaxie. Mais Johun, jeune Jedi ayant perdu son maitre sur Ruusan, en est pour sa part viscéralement convaincu : le sombre Seigneur Dark Bane a survécu à l’explosion, et il est toujours quelque part, en train de former une nouvelle génération de Sith. D’une certaine façon, Johun n’a pas tort : Dark Bane est bel et bien en train de former quelqu’un. Mais il n’a pas totalement raison : il s’agit en réalité d’une seule et unique apprentie, Zannah, orpheline recueillie sur Ruusan et qu’il sent promise à un glorieux avenir. Tout en déployant dans l’ombre son immense plan pour annihiler une bonne fois pour toute l’Ordre Jedi et étendre sa domination sur l’ensemble de la galaxie, Dark Bane forge le corps et l’esprit de sa jeune disciple, sachant qu’approche inévitablement le jour où cette dernière, devenue plus puissante que lui, le défiera pour prendre sa place. Ainsi va l’Ordre Sith véritable, ainsi le veut la Règle des Deux : un Maître et son apprenti. Le premier pour incarner le pouvoir, le second pour le convoiter.

Comme cela semble être la règle dans les romans Star Wars (les auteurs ont-ils un cahier des charges à respecter, ou bien cela s’est-il fait sans concertation ?), nous sommes une fois de plus en présence d’un roman-choral … Et vous savez comme j’aime les romans-choraux ! Ils illustrent à merveille une vérité qu’on a parfois tendance à oublier, surtout depuis que les réseaux sociaux forment à notre insu une sorte de pensée collective, prisme déformant car biaisé de la réalité : chaque situation est toujours bien plus complexe qu’elle n’en a l’air au premier abord. Les évidences, au même titre que les apparences, sont souvent trompeuses : elles nous empêchent de prendre du recul, de regarder la situation sous un autre angle pour l’évaluer plus globalement. Si l’auteur s’était contenté de nous offrir le point de vue des Jedi, nous croirions nous aussi que les Sith ont bel et bien disparus. Si au contraire il ne nous donnait que celui de Bane, nous penserions également que personne ne se doute que les Sith ne sont pas totalement éteints. D’un côté comme de l’autre, ils (se) sont convaincus que leur vision était la bonne, la seule véritable. Parce qu’ils sont incapables ne serait-ce que d’envisager que les choses puisent en être autrement … Parce qu’il est plus facile de faire l’autruche, de se dire que puisqu’on ne voit plus la chose, cette-dite chose n’existe plus. Mécanisme inconscient de défense : si le danger n’est pas imminent, on l’éclipse, pour éviter de ployer sous les inquiétudes. Mais cette stratégie a ses limites. Après tout, n’avons-nous pas plus peur de l’araignée quand nous ne la voyons plus que lorsque nous pouvons la surveiller ? Pour les Sith et les Jedi, il devrait en être de même …

Car en effet, Dark Bane est bel et bien vivant, et bel et bien décidé à redonner à l’Ordre Sith sa grandeur passée. Non pas en misant sur les enseignements galvaudés de ses anciens Maitres, qui se sont laissés aveuglés par un idéalisme absurdes, qui se sont écartés du droit chemin, de la Voie du Côté Obscur. Secret, ruse, patience. Voilà les véritables armes du Seigneur Sith. Celles qu’il doit transmettre à son seul et unique élève, disciple, héritier. Qui un beau jour l’égalera, le surpassera. Le vaincra, prendra sa place, et formera à son tour un seul et unique apprenti. Le pouvoir ne sera plus partagé entre des centaines d’individus. Il sera entièrement détenu par l’un, et convoité par l’autre. C’est assez fascinant, pour ne pas dire franchement dérangeant, de voir Dark Bane envisager avec une telle sérénité, voire même avec fierté, le jour où Zannah le trahira. On aurait pu songer qu’un Sith s’accrocherait coute que coute à sa position qui lui apporte puissance et grandeur … Mais un bon Sith, selon Dark Bane, doit avant tout songer au Côté Obscur. Et pour que le Côté Obscur gagne en puissance, il se doit d’attiser en Zannah cette ambition, cette soif de pouvoir, il se doit de distiller en l’esprit de son apprentie le désir encore latent de le défier. Et plus ce cycle se répétera, plus le Côté Obscur grandira, jusqu’au jour où il anéantira le Côté Lumineux. Dark Bane, tout Seigneur Sith qu’il soit, voit plus loin que le bout de son nez, plus loin que sa seule gloire : tout ce qu’il entreprend, il le fait au nom du Côté Obscur. Et cela le rend finalement bien plus intéressant qu’un Sith seulement dominé par une ambition personnelle : Dark Bane est en quelque sorte habité par une quête qui le dépasse, on a un côté quasiment mystique qui m’intrigue énormément.

Et c’est sans aucun doute cet aspect qui risque d’en rebuter certains : loin d’être une accumulation, une surenchère, d’actions et de bonnes bagarres, on reste dans un récit très « contemplatif ». Nous suivons le cheminement de Zannah, anciennement petite orpheline effrayée, désormais disciple et héritière de Dark Bane. A l’instar de son Maitre, Zannah est une protagoniste particulièrement complexe : si son potentiel et son ambition ne font aucun doute, il arrive parfois que des réminiscences de son insouciance et innocence passées refassent surface. La Voie que trace devant elle son Maitre l’attire plus que tout au monde, elle s’y glisse avec aisance et enthousiasme … mais celle qu’elle était ne cesse jamais de la hanter, et avec elle les doutes : que serait-elle, qui serait-elle, si elle avait fait d’autres choix, emprunté une autre voie ? Comment savoir si elle a pris la bonne décision ? Y a-t-il de bonnes décisions, d’ailleurs ? C’est également la question que vont se poser Johun et Darovit, nos deux derniers héros et points de vue, le premier persuadé que la menace Sith est loin d’être éteinte et bien décidé à faire entendre raison aux membres du Conseil, le second s’efforçant de laisser derrière lui les souffrances des temps passés et à prodiguer autour de lui soins et réconforts pour adoucir l’existence de ceux qui viennent chercher secours chez lui. Et pourtant, tous deux ne peuvent ignorer la pointe de frustration, de remords, de rancœurs, qui assombrissent parfois leur cœur et leur esprit. Et qui vont découvrir que, parfois, souffler sur les braises, c’est prendre le risque d’embraser toute la forêt au passage ...

Difficile d’en dire plus sans risquer d’en dire trop … Je vais donc me contenter de vous dire que je suis vraiment très agréablement surprise par cette trilogie. Moi qui craignais de suivre pendant les quelques 970 pages de l’intégrale un Sith sanguinaire qui sèmerait mort et désolation sur son passage, je me retrouve face à un Sith certes implacable et ambitieux, mais qui mise tout sur la subtilité et la discrétion pour parvenir à ses fins. Ceux qui s’attendent à d’épiques batailles spatiales ou de grandiloquents face à face aux sabres lasers risquent d’être un tantinet déçus et frustrés par ce récit, mais pour ma part, il ne cesse de me captiver, de me surprendre également. On est loin de la force brute et brutale, on est dans une certaine forme de délicatesse, aussi surprenant que cela puisse paraitre … et c’est bien plus passionnant comme cela. Il faut longtemps pour que l’on saisisse enfin quand, comment et pourquoi les chemins de nos différents protagonistes vont finalement se croiser, s’entremêler. Et ce qui s’entrechoquent avec fracas, ce ne sont pas les armes, mais bien les doutes, les peines, les peurs, les espoirs, les souhaits : tous les tourments de l’existence qui se nourrissent les uns les autres dans une lutte intérieure autrement plus poignante qu’une bonne bagarre. Et le final, diantre quel final, je ne m’attendais vraiment pas à cela, je ne savais en somme plus qui et que croire, et c’est vraiment bien trouvé, je suis vraiment impatiente de retrouver Bane et Zannah dans le troisième et dernier opus !

samedi 25 juin 2022

Lou après tout, tome 2 : La communauté - Jérôme Leroy

Lou après tout2, Jérôme Leroy

La Communauté

 Editeur : Syros

Nombre de pages : 482
Résumé : Épuisée, Lou revient vers la mer afin de se laisser mourir sur la plage où Guillaume lui a appris à nager. Marchands d’esclaves, pillards, Entre-Deux… avec son lot d’horreurs, la vie d’après le Grand Effondrement mérite-t-elle que l’on se batte encore pour elle ? Plusieurs rencontres inattendues amènent Lou à continuer, malgré tout. Chez les Wims, elle découvre une communauté harmonieusement organisée sous l’autorité d’un Délégué. Et puis, il y a Amir… Une promesse d’apaisement, enfin. Lou le savait pourtant bien : c’est au moment précis où l’on baisse la garde que surviennent les pires dangers.

 

- Un petit extrait -

« Finalement, l'histoire aura été très courte avant la fin du monde. On dirait que tout s'est accéléré au vingtième siècle, et qu'au vingt et unième, dès les années 2010, tout le monde a compris que ça allait s'arrêter d'une manière ou d'une autre, mais la plupart des gens faisaient semblant de regarder ailleurs ou espéraient qu'en fermant les yeux, ils allaient éviter le cauchemar. »

- Mon avis sur le livre -

 «  Trop penser au passé, c'est le meilleur moyen d'y passer » : telle est la devise commune, la certitude partagée des survivants du Grand Effondrement, qu’ils vivent en solitaires ou réunis en communautés. Dans ce monde dévasté où rodent d’innombrables dangers – Bougeurs et Cybs, mais également pillards et charognards –, pas question de se laisser distraire ne serait-ce qu’une seconde par les souvenirs de sa vie d’avant, et encore moins de se laisser abattre, décourager, par la nostalgie, la mélancolie, que font irrémédiablement naitre ces réminiscences. Pour rester en vie, il ne faut jamais regarder en arrière, jamais songer à ce qui a été, à ce qui aurait pu être ou ne pas être. Seuls comptent le présent et ses exigences purement matérielles : trouver de quoi se nourrir, se vêtir, se soigner, se protéger, un endroit sûr pour dormir, se réchauffer, se cacher. Survivre, jour après jour, au jour le jour. A quoi bon remuer, ressasser sans cesse le passé ? On ne peut plus rien y changer et impossible d’y retourner. Le présent est tel qu’il est et il faut faire avec ce qu’on a. Ou ce qu’on n’a pas. Ce qu’on n’a plus … Dévastée par la perte de Guillaume, Lou n’arrive plus à obéir à ces préceptes. A chaque pas qu’elle fait en direction de la mer, là où ils ont été si heureux tous les deux, la jeune femme se laisse envahir un peu plus par les souvenirs de ces treize dernières années … mais aussi par la culpabilité et l’envie croissante de tout laisser tomber, de baisser les bras. D’aller rejoindre Guillaume, où qu’il soit : c’est forcément mieux qu’ici, sans lui ...

Lou est une enfant de l’apocalypse : elle n’a rien connu d’autre que ces errances continuelles, baluchon sur le dos, arme à la main, l’œil aux aguets, le corps contusionné, dans le froid, la faim, la soif et la peur. Survivre est une seconde nature chez elle. Elle aurait pu, comme bien d’autres gosses livrés à eux-mêmes dans ce monde cauchemardesque, devenir une enfant sauvage, un animal farouche et féroce dans la peau d’un petit humain décharné. Elle aurait pu également, comme de nombreux autres, être vendue sur un sinistre marché d’êtres humains, comme enfant de substitution dans le meilleur des cas, comme esclave la plupart du temps, voire même parfois comme nourriture … Mais Lou a eu la chance, inouïe et inestimable, d’être recueillie par Guillaume. Lui-même encore adolescent, au cœur et à l’esprit encore envahis d’idéaux et de poésie. Tantôt si lucide, si avisé, tantôt si naïf, si candide. Il n’était pas fait pour le monde d’Avant, mais il était encore moins armé pour celui-ci. Et pourtant, il s’est occupé d’elle, il a veillé sur elle, comme un père, comme un frère, comme un ami. Il ne s’est pas contenté de lui apprendre comment survivre dans ce monde meurtrier, il lui a également appris à lire, à aimer la littérature en général et la poésie en particulier, à savoir reconnaitre la beauté et la bonté, la paix et la justice, l’honnêteté et la douceur. Lou est une enfant du chaos, Lou est une survivante, mais Lou est aussi et surtout un cœur et un esprit libres, indomptés et indomptables. Lou n’est pas du genre à se laisser mener par le bout du nez, à se laisser aveugler par qui ou quoi que ce soit …

Et pourtant. Pourtant l’amour fait faire de drôles de choses … Le cœur brisé par la mort de Guillaume, l’esprit dévoré par la solitude et l’horrible sentiment d’être responsable de cette mort, Lou a perdu toute force et toute envie de lutter : à quoi bon s’acharner, si c’est pour passer le restant de ses jours à errer comme une âme en peine, trainant derrière elle comme un boulet cette souffrance infernale ? Maintenant que Guillaume n’est plus là, rien ne la retient plus en vie : il était le centre et le pilier de son existence, et elle ne sait pas comment vivre sans lui. Elle ne veut pas vivre sans lui, elle ne veut pas vivre seule avec son souvenir. Par amour, Lou la survivante ne demandait rien de plus que de laisser venir la mort, voire même de se jeter dans ses bras. Et puis, Cesaria et Amir sont arrivés. La petite fille, orpheline, esseulée, à qui elle vient de sauver la vie. Et le jeune homme, tendre, attentionné, qui vient de lui sauver la vie. Celle qui avait terriblement besoin d’elle. Celui dont elle avait terriblement besoin. Deux rencontres salvatrices, qui redonnent un sens à sa vie. Qui lui redonnent envie de vivre. Mais aussi la force d’espérer. De croire que le bonheur existe, qu’il est peut-être à portée de main, et qu’elle le mérite. Qu’il ne tient qu’à elle de le saisir, de le laisser la saisir … Par amour, Lou va se laisser entrainer là où Guillaume ne l’aurait jamais, ô grand jamais laissé aller : au sein d’une communauté. Car Guillaume, lui, savait très bien qu’il ne faut jamais se laisser aveuglé par ce qui est trop beau pour être vrai … car justement, il ne l’est jamais, vrai. Et Lou ne va pas mettre bien longtemps avant de retrouver la vue ...

Comme beaucoup avant elle, Lou va donc dans un premier temps se laisser bercer, se laisser berner, par les beaux discours du Délégué, par les belles promesses de la Charte et du slogan de la communauté : « reconstruire dans la fraternité ». Faire renaitre de ses cendres un monde plus sûr, un monde plus juste, un monde plus beau. Mais contrairement à la majorité, Lou va assez rapidement comprendre que la réalité est bien moins reluisante, que la véritable volonté de ce fameux Délégué est seulement d’assouvir sa soif de pouvoir, de contrôle absolu sur ces pauvres hères trop désespérés pour se rendre compte que la seule chose qu’il souhaite véritablement reconstruire, c’est un monde où il règnera en maitre. Tout ce qu’ils voient, tout ce qui leur importe, c’est qu’ils n’ont plus à craindre le lendemain, qu’ils mangent à leur faim, qu’ils ont un toit sur la tête, qu’ils sont en sécurité … et que tout cela repose entièrement dans les mains d’un autre. Pour eux, comme pour beaucoup de nos contemporains d’ailleurs, cela justifie amplement de se laisser dépouiller de sa liberté, de devoir se plier à toutes les règles, y compris les plus injustes et inhumaines. Cela justifie de ne pas avoir le droit d’épouser qui ils veulent, de se voir imposer son travail en fonction de son sexe, de ne pas même avoir le droit de quitter la communauté s’ils le désirent. De ne pas avoir le droit d’exprimer ses propres opinions ou d’être en désaccord avec les décisions et les projets du Délégué. Il suffit finalement de peu de choses pour que l’homme s’asservisse volontairement à un tyran – d’autant plus dangereux qu’il ignore lui-même l’être, trop enfoncé dans sa propre folie mégalomane pour se remettre en question.

Lou, quant à elle, refuse de se laisser dicter sa conduite. Refuse de laisser un illustre inconnu, aussi « bienveillant » et « important » soit-il, contrôler sa vie. Ses décisions, elle entend bien les prendre seule, sans avoir à demander l’approbation d’un quelconque Conseil, sans avoir à suivre les ordres d’un quelconque Délégué. Sans avoir à craindre les sanctions si ses actes, ses paroles, ses pensées mécontentent ce-dit Délégué : Lou refuse de remplacer une peur par une autre. Ce que veut Lou, ce n’est plus survivre, c’est vivre. Aimer. Rêver. C’est sentir le sable sous ses pieds, la petite paume de main de Cesaria dans la sienne, les lèvres d’Amir sur les siennes. C’est ressentir enfin tout ce qui lui a été arraché par le Grand Effondrement, par cette apocalypse qu’elle a subi sans y être pour rien, comme tous les gosses de son âge, qui vivent l’enfer parce que les générations précédentes n’ont rien fait pour l’empêcher. Lou, enfant de l’apocalypse, victime de l’inaction, agneau sacrificiel de l’humanité qui, tout comme les survivants s’interdisent de songer au passé, a tout fait pour ne pas penser au lendemain. En se disant que, si on n’y pense pas, il n’arrivera pas. En se disant que cela ne nous concerne pas, qu’on ne peut de toute façon plus rien faire, que ça ne vaut pas la peine de se prendre la tête avec ça, de se gâcher la vie pour ça … Et ce faisant, c’est la vie de Lou, d’Amir, de Cesaria, de tous les enfants à venir qui subiront l’apocalypse que nous aurons déclenché, que nous gâchons. Et la colère de Lou, elle nous pointe du doigt. Et sa quête, elle, devient l’espace d’un roman notre seule et unique raison de vivre …

En bref, vous l’aurez bien compris : une nouvelle fois, l’auteur nous offre un récit qui prend aux tripes. Entre noirceur poisseuse et délicate lueur, le tableau du futur dépeint par ce roman est tout en clair-obscur : il y a d’un côté l’effrayante bestialité de l’homme, avide et sauvage, et de l’autre, la tendre innocence de deux enfants qui s’aiment, la douce insouciance d’une enfant qui rêve. Et c’est pour eux que ce monde mérite d’être sauvé : pour tous ceux et celles qui n’ont jamais fait de mal à personne et qui ne demandent rien de mieux que de pouvoir vivre dans la paix et la joie, dans la justice et la bonté. Je sais que certains lecteurs ont reproché au premier tome d’être trop sombre, trop pessimiste, trop dur, d’insister trop lourdement sur ce qu’il y a de mauvais en notre pauvre monde … Qu’ils soient rassurés, ce tome distille par-ci par-là quelques bribes de lumière, quelques graines d’espérance : oui, le monde courre à sa perte, mais peut-être que de ses cendres pourra renaitre un monde meilleur. Peut-être que l’humanité, ou du moins une partie, sera capable d’apprendre des erreurs du passé pour ne plus les commettre à nouveau, sera capable d’inventer une nouvelle façon de vivre au lieu de chercher à reproduire ce qui était auparavant. Ce roman, étonnement poétique, donne vraiment envie d’y croire, mais ne sombre heureusement pas dans la mièvre utopie : on se rend bien compte que ce vœu risque d’être pieux, que la cruauté et l’égoïsme humains ne disparaitront jamais, et gagnent bien souvent face à la tendre Douceur des idéalistes … Une chose est sûre désormais, le troisième et dernier tome promet d’être plus sublime encore !